30/07/2004

Les Satyres

Les Satyres s'ébattaient tranquillement dans la clairière. Ils vagabondaient et s'amusaient comme le font parfois encore les enfants, sans vraies raison mais avec une application forcenée. Les Satyres jouaient donc lorsque survint un étrange personnage vêtu de blanc, long et maigre, un épouvantail à moineaux recouvert d'un linceul, une apparition qui stupéfia suffisamment les Satyres pour les pousser à s'approcher. Pire, ils l'écoutèrent, eux qui d'habitude n'entendaient que la musique sifflotante de leurs flûtes. Il les apostropha, leur démontrant la vanité de leur vie, sans motif et sans gloire, leur adressant des reproches pour leur insouciance, leur caractère, leurs moeurs. Il leur expliqua, avec un sourire paternel, quelles nouvelles voies leur étaient ouvertes, des voies célestes et éternelles, les voies de la divinité, les voies vers l'Homme, créature des dieux. De ses larges bras déployés, il leur montrait l'étendue de ces nouveaux terrains vagues, de ces nouvelles félicités qui leur étaient promises. Il les engagea à se convertir, de crainte que leur attitude ne leur attire le dur châtiment, l'horrible supplice des tourments sans fin. Il revêtit les premiers volontaires de larges houppelandes grises qui sentaient la sueur et la vieille poussière.

                Le temps des massacres était arrivé. Les Satyres, qui n'avaient jamais recherché une bonne raison de vivre, en trouvèrent d'excellentes de s'entre-tuer. Relaps et apostats, nouveau nés, femelles complaisantes, mâles lascifs : tout était chair à leurs morsures, tout était bois à leurs bûchers. Les plus jeunes veillaient à l'orthodoxie de leurs aînés, qu'ils battaient comme plâtre au moindre signe, au moindre geste équivoque. Courir, gambader, siffloter, rire : tout était injure aux divinités et il fallait expier et expier encore. Les sacrifices et les combats, ces nouveaux jeux livrés avec application,  s'intensifièrent si bien que bientôt leur race s'éteignit. Le personnage vêtu de blanc vit les cadavres éparpillés, les clairières ravagées, les sous-bois noircis. Il vit ce paysage désert, ascétique, et jugea que cela était bon.

16:10 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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