31/07/2004

Tout conte fait

Il ployait misérablement sous le poids de sa mallette démesurée. Il semblait un enfant puni qui renâcle, la classe finie, à rentrer chez lui. Tout en lui suait le placard et la poussière. On imaginait mal que sa vie ne fût grise et terne, dans un vieil appartement d'un quartier érodé par le temps et la furie immobilière. On imaginait des maisons qui ployaient sous leur âge, des bureaux branlants et décrépis, des chaises bancales, des querelles mesquines. ce vieillard incertain se dirigeait parfois vers le square où des gosses, qui avaient depuis longtemps oublié d'être des enfants,  faisaient mine de s'amuser. Les rares adultes qui tenaient le jardin à l'oeil ne s'en inquiétaient guère : le personnage semblait aussi inoffensif que falot. Pourtant, se seraient-ils approchés, ils auraient entendu, sans les comprendre, ces histoires étranges et cette voix fascinante qui distrayait les moutards de leurs inoccupations du jour. Ils ne s'asseyaient pas pour l'écouter, ils ne l'attendaient pas. Venait simplement le moment où il était là, où leurs semblants de jeux les rapprochaient de lui, où ils entendaient ce qu'il disait comme par inadvertance. Ils n'auraient pu dire ce qu'il racontait, tant l'impression en était diffuse. Plus tard, une éternité de bonheur après, lorsqu'on les rappelait à la maison, leurs pas se succédaient sans qu'ils y réfléchissent. Et, durant la nuit, l'écho de ces paroles, dites d'une voix belle et sincère, rendait hommage à leurs rêves. Ces mots, attrapés au vol, restaient suspendus le lendemain en classe, à la maison, pendant le repas, comme si ce monde où tout n'était que démonstration ne pouvait plus les intéresser dans ses atermoiements quotidiens. Seuls quelques mots, quelques phrases devenaient, non pas des centres d'intérêt, mais leur vie même.

                Un soir, le vieux ne vint plus. A leur inquiétude des premiers jours succéda bientôt l'oubli, ou plutôt cet enfouissement au fond de notre vie que l'on nomme l'oubli, parce que personne ne se souvient à voix haute de ses rêveries, de ses émotions et du charme que quelques mots quelques phrases ont réussi à susciter en nous. Ainsi de ces enfants, des adultes maintenant, qui ne se rappellent pas ces mots qui leur ont permis de vivre réellement, intensément, sans que jamais la routine ne les asservisse.




03:59 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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