06/09/2004

Existe-t-il une liberté de ne pas penser ?

           Qu'est-ce que la liberté de penser ? Allez définir une notion dont l'existence même peut laisser sceptique... Tant de gens croient penser alors qu'ils ressassent des principes, des sentences morales, des opinions dont ils n'ont jamais vérifié le bien-fondé. Tant de gens croient penser alors qu'ils répètent les grandes phrases de leur éducation, parentale ou institutionnelle. Tant de gens croient penser alors qu'ils ont seulement adhéré à l'une ou l'autre idéologie.

            Certes, l'adhésion est respectable, comme toute activité humaine. Il est parfois apaisant de ne pas réfléchir, de se contenter de réponses imposées, d'accepter. Mais peut-on accepter de se construire sa propre identité, à vie en fait,  sur ces principes assénés comme autant de vérités dites incontournables ? Au fait, pourquoi seraient-elles donc impossibles à remettre en cause ? Les sciences exactes ne cessent d'évoluer selon les recherches qui y sont menées : la terre n'est plus plate ! Les sciences humaines se remettent en question : la folie n'est plus un mal mais une maladie !  Autant de vérités pour nos ancêtres, autant de naïvetés et de préjugés que nous regardons maintenant avec commisération ou mépris. L'érosion du temps a détruit ces supposés postulats. 

            L'homme réfléchit : ses quelques neurones actifs, ses expériences de la vie l'y poussent. Devrait-il permettre à d'autres de se substituer à son cerveau ? Enfant, il devait admettre que ce que l'on lui disait était vrai, parce qu'il lui était impossible de comprendre le monde par lui-même.

Adolescent,  il doit se construire une identité qui lui collera à la peau. Adulte, il pourra peut-être se dire que ses choix étaient valables. Les idées varient ainsi au fil d'une vie d'homme : elles ne cessent de se construire. Faut-il, dès lors, autoriser un adulte, si respecté soit-il, à penser à notre place lorsque, encore adolescents, nous poursuivons nos propres pensées jusqu'à tenter de les établir ? Descartes estimait qu''une hypothèse ne valait que par sa vérification : nos idées se fondent sur nos doutes, pas sur les certitudes confortables d'un autre quelconque.

            Lorsque l'on s'est acquis un idéal de vie que l'on estime bon, il est humain de vouloir le partager. Cette attitude a un nom, souvent caché : l'égocentrisme. Ils sont beaux, tous ces penseurs, qui présentent leurs conclusions comme des idéaux et négligent les arcanes de leurs raisonnements au profit de principes. Ils s'imposent, importuns, du haut de leurs vérités absolues. Ils ont trouvé ce qu'ils cherchaient : ils ne permettraient donc plus que d'autres se fassent leur propre recherche, avec ou sans leur appui ? Eux ont construit leur propre maison : pourquoi accepteraient-ils que leurs voisins construisent selon leurs propres références et leurs propres goûts ? En fait, le conformisme, cette sale habitude de faire comme tout le monde, aboutit peut-être à n'être personne : les maîtres à penser seuls ont droit à une identité reconnue. La liberté de penser ferait trembler leurs effigies, puisque, si une idée dynamique peut traverser les siècles, son  auteur est, lui,  appelé à disparaître,  à condition que l'idolâtrie ne le contraigne pas à une survie toute artificielle.

            Peut-être serait-il plus intéressant d'envisager d'avoir des convictions. Une conviction est une idée qui se met à l'épreuve du temps et de la réflexion. C'est cette méthode qui consiste à étudier les idées qui nous ont précédés, à les comprendre pour prétendre les connaître. Le fait d'être arrivés après elles nous impose, autant que possible, de reconnaître leur existence et de nous en inquiéter pour ce qu'elles nous apportent, pour ce que nous pouvons y puiser après tout ce temps, pour ce qu'il peut en rester. Le devoir de mémoire, en quelque sorte.

            Mais connaître ne suffit pas, pas plus qu'admettre. Il faut encore s'essayer à comprendre, sans cesse,  comprendre la réflexion telle qu'elle s'est établie, telle qu'elle s'est déplacée dans le temps, telle qu'elle nous influence quand nous en prenons connaissance. Une idée ne s'impose pas d'elle-même ou par tradition : elle s'étudie, elle convainc et, éventuellement se défend. C'est à la mesure de notre propre exigence que nos idées deviennent nos valeurs à nous. Peut-être est-il plus

simple, en fait,  de s'adresser à une idée, qui ne défend qu'elle-même, plutôt qu'à ces maîtres-penseurs qui préservent leur pouvoir et leur reconnaissance.

            Enfin, la conviction se doit d'exclure l'égocentrisme : le relativisme culturel ne pouvait naître que de l'abandon de la prétendue supériorité d'une pensée sur l'autre.  Les vérités devenaient toutes relatives , soumises aux aléas du temps et de l'espace  et rendaient ainsi impossible tout conformisme : la diversité des idées ne peut s'étouffer sous le poids d'un choix à la légère. De la complexité même des modèles qui s'offrent à lui, de leurs différences et de leurs convergences, un individu, voire une société, peuvent tirer à la fois des valeurs universelles, parce que méritant d'être partout défendues, et des convictions particulières, qui méritent d'être vécues.

            Adhérer à des principes n'est en fait que de la paresse intellectuelle. Avant tout, l'individu libre se distingue par ses convictions construites et réfléchies, par sa volonté d'honnêteté intellectuelle, qui le mène à comprendre plutôt que juger,  par son exigence dans la liberté qu'il conquiert, au jour le jour, dans une recherche qui le mène peut-être à se dépasser.


00:10 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

Commentaires

Eh bé dis donc, il me semble qu'on était en forme...

Écrit par : Paul | 06/09/2004

Texte scolaire C'est un ancien texte que j'avais proposé à mes élèves suite à un incident , pas très grave d'ailleurs. Ceci nous a permis de réfléchir sur les modes de réflexion. Et puis, j'en avais marre de ces prétendus "penseurs" qui prônent le rejet des idées des autres et l'adhésion aux leurs. Promis, je me calme...

Écrit par : Ubu | 06/09/2004

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