09/09/2004

A tâtons

Il suivait le fil de son esprit, le cours des rues, le flux gris des travailleurs qui se déplacent. Les mains dans les poches, il flânait doucement dans la cohue pressée, esquivait un flux, évitait un reflux. De temps à autre, il dévisageait l'un de ces faces fatiguées et agitées, qui cachaient parfois l'ébauche d'un sourire, la naissance d'une larme ou l'ombre douceâtre d'un baiser.  Quand la pression de la foule le lui permettait, il s'attardait à suivre un visage prometteur. Au hasard d'une trouée dans le cours de la foule, il dévisageait les jambes et les fesses, notait le port des épaules, imaginait la poitrine. Bientôt, il s'arrangeait, par un mouvement coulant, pour entrevoir les seins de la passante et constatait le plus souvent, l'exactitude de son pronostic. Parfois, ça ballochait, ça pendait lamentablement comme deux outres vides. Parfois, ça brillait par son absence, comme si le seul lest permis avait été celui des fesses, et le galbe pourtant désirable des jambes et des hanches c'était une proportion ridicule. Parfois aussi, ça pointait ferme, trop ferme, et il soupçonnait les cicatrices de l'opération ou le soutien-gorge à armature renforcée sous le pli net du chemisier. Il en restait fort peu comme il les appréciait, peu de ces poires bien mûres pour la soif qu'il s'obstinait à préférer. Il en restait un peu moins lorsqu'il s'approchait de la fille, lorsqu'il lui faisait ses propositions et lorsqu'elle refusait dans un demi-sourire fatigué? Il s'en retournait alors chez lui, pratiquement les yeux fermés. Il s'enfermait dans son atelier et commençait à sculpter la poitrine aux courbes douces, les reins cambrés, les jambes galbées et, pour terminer, le visage qui s'éveillait enfin sous le pli du demi-sourire. Ce demi-sourire que les hommes les plus riches réclamaient avec la nostalgie soucieuse de ces plaisirs qui leur semblaient révolus.

23:44 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

Sculpteur "(...) nous donnerons une grande attention à la combinaison de l'eau et de la terre, combinaison qui trouve dans la pâte son prétexte réaliste. La pâte est alors le schème fondamental de la matérialité. La notion même de matière est, croyons-nous, étroitement solidaire de la notion de pâte. Il faudrait même partir d'une longue étude du pétrissage et du modelage pour bien poser les rapports réels, expérimentaux de la cause formelle et de la cause matérielle. Une main oisive et caressante qui parcourt des lignes bien faites, qui inspecte un travail fini, peut s'enchanter d'une géométrie facile. Elle conduit à une philosophie d'un philosophe qui voit l'ouvrier travailler. Dans le règne de l'esthétique, cette visualisation du travail fini conduit naturellement à la suprématie de l'imagination formelle. Au contraire, la main travailleuse et impérieuse apprend la dynamogénie essentielle du réel en travaillant une matière qui, à la fois, résiste et cède comme une chair aimante et rebelle. Elle accumule ainsi toutes les ambivalences. Une telle main en travail a besoin du juste mélange de la terre et de l'eau pour bien comprendre ce qu'est une matière capable d'une forme, une substance capable d'une vie. Pour l'inconscient de l'homme pétrisseur, l'ébauche est l'embryon de l'oeuvre, l'argile est la mère du bronze. On n'insistera donc jamais trop, pour comprendre la psychologie de l'inconscient créateur, sur les expériences de la fluidité, de la malléabilité. Dans l'expérience des pâtes, l'eau apparaît nettement comme la matière dominatrice. C'est à elle qu'on rêvera quand on bénéficiera par elle de la docilité de l'argile."

Gaston Bachelard, L'eau et les rêves, 1942. Paris, Corti, 1998, pp. 21-22.

Écrit par : Paul | 11/09/2004

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