09/09/2004

La statue

Ils s'étaient assis  sur un banc délavé, à l'ombre des frondaisons rougeâtres qui masquaient la vieille statue rouillée. Leurs voix ne parvenaient pas à dépasser le manteau tremblant des feuilles fripées par le temps. Le vent de l'automne ajoutait à la confusion de leurs murmures en créant des tourbillons éphémères de poussière sur les allées désertes. Le soleil se couchait et lançait ses derniers rayons qui dardaient les ors usés de la fontaine. La statue semblait frissonner sous les divers assauts des éléments : en fait, son attention toute entière se dirigeait sur le petit couple masqué par le rideau de feuilles et de branches moribondes. La statue entendait les échos assourdis de leurs mots d'amour, de leurs pleurs, de leur désespoir. Elle ressentait leur beauté occultée et tourmentée comme un souvenir salé et vague, comme une odeur révolue avant d'avoir laissé une trace fugitive. Leurs mots se faisaient plus tristes maintenant, plus lents. Elle saisissait les éclats vagabonds de leur peur dans la lumière diffuse des rares réverbères. Leurs gestes se ralentissaient, comme englués par le sommeil. Leurs voix s'étaient tues, laissant la place à leurs souffles légers et rêveurs. Ils dormaient sans doute. La statue veillait, paisible maintenant et heureuse de cette compagnie tranquille dans cette froide nuit d'automne. Elle se prit même à rêver à la vue du parc jonché de papiers gras, de la vieille fontaine et des arbres qui tendaient placidement leurs branches noueuses à la lune timide. Un silence inquiétant dissipa ses songes brumeux.

                Dans la froideur grisâtre du petit matin, les ouvriers municipaux nettoyaient le parc lorsqu'ils découvrirent les deux corps enlacés et tranquilles des amants. Aucun d'entre eux ne remarqua les joues de la statue où des perles de rosée coulaient lentement, précautionneusement, avant de s'étaler avec une infinie tendresse sur l'herbe rare de l'automne.

23:40 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

Commentaires

... Je suppose que les textes présentés ici sont les tiens ? J'aime vraiment beaucoup... M'autoriserais-tu à en lire l'un ou l'autre à mes élèves ? En fait, une fois par semaine, je fais ce que j'appelle une "lecture-plaisir", c-à-d que je leur lis un txt uniquement pour le plaisir de le leur faire découvrir, on ne le travaillera pas en classe ; puis-je donc leur lire tes textes ? J'ai bien pris note de tes propositions de lecture : merci.

Écrit par : paikanne | 10/09/2004

Aucun problème Tu peux disposer de tous les textes du blog à ta guise : ils sont effectivement de moi. A bientôt sur ton blog.

Écrit par : Ubu | 10/09/2004

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