11/09/2004

La lenteur

Un jour, il y a déjà quelque temps, je me suis vraiment décidé à ne rien faire. L'inactivité était devenue mon mode de vie et je me laissais porter au hasard des courants, comme une algue, me refusant à prendre jamais une décision.  Je cessai de grandir, n'y trouvant aucun avantage. Mon poids, mon tour de taille, mon encolure se stabilisèrent. Mes cheveux cessaient de pousser et s'en allaient plutôt. Ma barbe seule se laissait aller en un joli plastron sauvage, puisque jamais taillé.

                Je ne poursuivis plus d'études ni ne feignit de tenter de les rattraper : j'attendis qu'elles passent à ma portée. J'entrai, comme de bien entendu, dans l'administration, où la complexité absurde de l'organigramme des tâches et fonctions favorisait la léthargie, pour peu que l'on s'obstine, comme dans mon cas. Les papiers s'étalaient en bouquets colorés sur mon bureau, en rames inertes qui opposaient à toute demande pressante leur barrage catégorique. Certes, la concurrence était rude : nombre de forcenés paresseux erraient au hasard de leur travail simulé dans les divers couloirs, le plus souvent autour du percolateur. Mais aucun d'entre eux ne pouvait s'empêcher de poursuivre un loisir, un sport ou, même, une conversation. Des parties de pêche, des enfants, des timbres les éloignaient de la plus stricte apathie dont je m'étais formé un idéal. Seul, je m'engageais donc dans l'absolue immobilité.

                Pourtant, je ne pus m'empêcher de la rencontrer puisqu'elle vint à moi. Ses pas frottaient les dalles avec une infinie lenteur, ses sandales s'essoufflaient sur le sol, exprimant un soupir à chaque glissade fatiguée : d'ailleurs, elles baillaient. Ses bras pendaient, abandonnés le long de son corps vêtu d'une robe tombante et relâchée. Son regard placide me charma. Elle me tendit, de sa main molle, une feuille que je laissai aussitôt retomber sur la colonne des courriers urgents qui prenaient la poussière face à moi. Je lui parlai pour lui proposer de ne rien faire ensemble dès le soir : son hochement de tête, suivi d'un sourire las, dura bien des heures et me hanta toute la matinée et l'après-midi. Elle avait accepté de venir chez moi.

                Nous nous installâmes dans ma petite maison, ceinte de son jardin totalement désherbé, à l'exception d'un bosquet de mauvaises herbes qui donnaient un peu d'ombre sur la terrasse. Nous ne faisions rien tandis que les jours se passaient. Nous ne pensions à rien, nous ne rêvions pas et, dans un silence marmoréen, nous végétions avec délices.

                La retraite venue, nous continuons à vivre comme avant, nous félicitant de n'avoir rien fait ensemble depuis bien longtemps.

10:29 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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