11/09/2004

Les pigeons

Il s'était trouvé en panne d'inspiration. Paumé, largué, il s'était assis sur un banc, dans ce vague parc, un matin brumeux. Après s'être plongé en lui, de longues minutes douloureuses, et n'y avoir rien découvert de très avouable, il avait jeté un coup d'oeil autour de lui. Là-bas, sur un autre banc, un vieillard égrenait des croûtons rassis à destination de pigeons, qui l'entouraient comme un nuage captif. Pendant plus d'une heure, il observa les mains déformées par l'arthrite qui pliaient avec difficulté leurs doigts noueux, puis se déposaient, avec précaution, sur les genoux du pantalon de toile grise tandis que les pigeons picoraient par saccades. Aux premiers bruits de circulation, ils s'envolèrent. Le vieux les regardait partir, avec un petit signe las de la main.

                Le lendemain et les semaines qui suivirent, il l'observa, comme on regarde un paysage familier qui vous apaise et vous réveille les sens. Pendant une heure, il pouvait humer l'air frais qui caressait l'herbe rase. Il sentait ses propres mains s'épanouir sous l'humidité de la rosée qu'elles recueillaient comme un calice. Il écoutait les brefs bruissements d'ailes, les palpitations des feuillages, le crissement des croûtons émiettés par des doigts engourdis. Il regardait les pigeons qui formaient une immense main, d'abord pointée vers le vieillard assis, puis paume étalée sur le petit sentier de terre parsemé de gravier. Il n'avait plus, au bord des lèvres, cette sensation de nausée bilieuse. Il n'éprouvait plus le besoin de s'enfouir dans ses rêves, loin de la mélopée des jours qui ne finissent pas, teints de grisaille malodorante et d'ennui lancinant.  Il s'oubliait pour se retrouver, lui aussi, aux premiers bruits de circulation, comme un oiseau qui s'envole à faible distance. Pas d'ivresse des grands espaces ni de liberté absolue : juste le plaisir imprécis d'être là, d'y passer un court moment pour ensuite affronter la triste réalité sans amertume.

                Un matin, il attendit, comme les pigeons mais le vieillard ne vint pas. Il sentait l'angoisse renaître en lui, il ressentait la perplexité des pigeons sous leur feinte impassibilité. Ensuite, il saisit avec résignation leur tristesse juste avant qu'ils prennent leur envol et crut apercevoir l'esquisse d'une main qui étalait un signe d'adieu dans le ciel vibrant. Sa journée ne fut pas bonne, même si ses rancoeurs ne se réveillèrent pas face aux plaintes de son agent, aux cris de son épouse ou aux grincements prépubères de ses enfants. Tous ces corps l'indifféraient davantage chaque jour. Il songeait, en les regardant s'agiter comme des fourmis folles, au vieux qui avait dû l'abandonner, au vol des pigeons, aux aubes tristes de la ville. Que voulait-il encore faire ?

                Le lendemain, il gagna le parc de bon matin, transi par une nuit blanche et soucieuse. Il sortit un sac en papier de la poche de son long imperméable et commença d'émietter les croûtons rassis qu'il contenait. Un pigeon arriva, puis la formation au complet. Ils l'observèrent d'un oeil vide avant de se mettre à picorer. Il s'obligea au calme, ancrant ses mains dans la toile grise et élimée de son pantalon, dénouant ses doigts crispés. Peu à peu, sa sérénité lui revint,. Au bout d'une heure environ, lorsque la formation se décida à s'envoler, il écouta avec joie les roucoulements repus et sentit son coeur se serrer lorsqu'il aperçut l'ébauche d'une main qui lui disait : "A demain!"

10:34 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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