13/09/2004

Il ne s'est rien passé.

Il ne s'est rien passé ce jour-là. Non, vraiment rien : quelques effluves de mémoire engourdie, des souvenirs délétères ou moribonds qui s'entrechoquent au hasard,  des instants qui se croisaient sans jamais parvenir à se rencontrer. Les peurs et les larmes, les rires, les douleurs, tout décalés, comme s'il avait été impossible ou fortuit de ressentir et de vivre à la fois. Des événements se produisaient, sans effet immédiat : ils étaient vides de sens au moment même de leur manifestation et ne devenaient significatifs que révolus. Selon lui, ce qui s'était produit ce jour-là ne s'était pas encore passé.

                Peut-on parler de rencontre, en vérité. Ils s'étaient vus, plu, enlacés de manière toute mécanique. un entrelacs de circonstances les poussait à commettre leur propre histoire : n'en subsisterait qu'un récit dont la clarté ne proviendrait que des teintes passées et jaunies, pâlies peut-être, du peu qu'ils se rappelaient de cette journée.

                La rencontre - convenons de la nommer ainsi - se produisit à cause d'un pavé, foncièrement individualiste, qui avait jugé bon de se mettre en évidence d'un bon centimètre. Cette flagrante inégalité, loin de susciter des récriminations coutumières contre l'injustice, le ciel ou la voirie communale, ne provoqua qu'un trébuchement aussi bref qu'intense. Dans le mouvement inconscient qu'il émit, comme un appel de détresse, pour se raccrocher à une réalité plus stable, sa main enveloppa des rondeurs pectorales significatives à plus d'un titre : ce n'étaient pas les siennes  et, d'ailleurs, leur sexe ne correspondait pas au sien. Cette main, qui s'était fourvoyée dans un salut malencontreux, peu souhaitable entre gens civilisés, entama une palpation des plus insinuantes : elle avait manifestement oublié son but premier. Son visage, éveillé avec retard, rougit précipitamment, sa bouche balbutia une excuse assourdie mais la main, indépendantiste et mal élevée,  s'obstinait à tâter le terrain. Logiquement, elle aurait dû la réaction de l'une, au moins, de ses vis-à-vis, voire d'un pied, dont la rapidité et la puissance s'épanouiraient en un contact beaucoup moins voluptueux pour la cible visée. Ses testicules se rétractèrent et ses joues se creusèrent dans l'attente de ce choc hypothétique. Qui ne vint pas. Etrangement, ce fut la bouche d'en face qui réagit : des dents éclatantes de blancheur zozotèrent, puisqu'elles bloquaient une langue rose et pointue qui portait un "il n'y a pas de quoi" plutôt aimable.

                La main continua donc à détourner les circonstances à son avantage, poursuivant la vérification attentive de ces contours qui s'adaptaient très bien à sa forme maintenant bien concave. Que faire lorsque sa main entre en contact avec un certain type de réalité et s'y installe avec un manifeste contentement ? Que répondre à ces jambes qui voudraient se déployer en une fuite salutaire, à ces yeux qui cherchent quoi fixer décemment, à cette gorge qui recherche un bégaiement douteux pour se sortir de cette impasse ?

                Le geste suivant fut sans doute suscité par l'affolement du pauvre cerveau, qui n'entravait plus rien du tout, libérant des membres décidément de plus en plus indépendants. La main quitta les rondeurs accueillantes pour le haut fin de l'échine. La seconde, envieuse, s'élança vers d'autres jolis pourtours et s'égara au bas de la susdite échine : comme l'accueil n'était pas mal dans son genre, elle s'y pressa sans vergogne, et même enchantée de sa découverte. Les jambes, de concert légèrement dissonant, se plièrent légèrement, par souci de stabilité. A rebours, un autre membre, tendu, que ces jeux de mains, ce sourire et cette voix avaient ému, poussa son avantage en une exploration sommaire. Tant qu'à faire, pourquoi se gêner puisque les sensations semblaient bien passer de ce côté-là ?

                La bouche, pourtant proche du cerveau égaré, ne parla pas mais se laissa aller à s'appliquer sur sa semblable, en regard, en quelque sorte - puisque les yeux avaient jeté le voile pudibond de leurs paupières sur ce spectacle qu'ils réprouvaient nettement. La langue, testant l'émail de ces dents fraîchement mentholées, rencontra son égale qu'elle éveilla de son apathie par un léger frottis pas vraiment désagréable. Ravies de s'être trouvées, elles se lissèrent et se nouèrent, laissant échapper un coulis de salive, lequel, se glissant par les commissures  baissées des lèvres, s'étalèrent en taches disgracieuses et pénétrantes sur leurs chaussures cirées, peut-être vernies.  Par souci de leur propreté ou par crainte d'abîmer leurs vêtements ? Ou était-ce le rappel de l'endroit qu'ils occupaient indûment, gênant tous ces gens qui avaient sûrement envie d'aller quelque part ? Toujours est-il qu'ils décidèrent de reporter l'essentiel de leurs ébats, espérant un plaisir accru d'un attente lascive.

                Ce n'est que le soir même que saisissant leurs agendas simultanément, ils se rendirent compte qu'ils avaient omis de s'échanger leurs noms, leurs adresses et leur numéros de téléphone. 

Ça avait vraiment du mal à passer.

22:50 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

Commentaires

paikanne.skynetblogs.be C'est parti : premières lectures issues de tes pages ("quoi ? la prof sait ce que c'est un blog ? et en plus, elle va y lire ???"). Je ne peux m'empêcher, en lisant tes textes, de penser aux "Contes glacés" de Jacques Sternberg...

Écrit par : paikanne | 14/09/2004

Merci Je prends ta remarque comme un très beau compliment. A bientôt.

Écrit par : Ubu | 14/09/2004

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