13/09/2004

La ville perdue

Il se sentait d'humeur vagabonde. Ses pas se feutraient sur le sol mouillé. Il marchait sans y penser, distraitement. Loin des ennuis quotidiens qu'il avait enfin délaissé chez lui, il gagnait de mètre en mètre des quartiers insoupçonnés, ses quartiers.

                Il y était maintenant. Buildings efflanqués qui racolaient au mitant de terrains vagues et louches, ombres furtives de grues mortes, amas de vieux déchets où surnagent des couleurs passées, et toujours la grisaille dépolie des trottoirs que l'on suit sans les reconnaître. Il suivit le grillage en lambeaux sur quelques dizaines de mètres et fit face aux vieilles pancartes dépolies. Il s'abîma dans la lecture de ces mots défraîchis, des lettres capitales sans intérêt. Son regard erra sur la rouille qui rongeait les barrières. Les vitres brisées des buildings semblaient le regarder de leurs yeux d'animaux morts. Le vent agitait quelques papiers gras comme s'il soupirait, moribond. Il entendit un grincement de porte mal fermée et de petits pas rapides, sans doute quelque rat qui s'aventurait à la recherche de nourriture.

                Le soleil couchant commençait à lécher de ses flammes les bâtiments vides, ombrant les lézardes et les fissures. La rouille, comme brusquement incendiée, perdit de son éclat. Les barrières même commençaient à s'effacer. Il s'éveilla de sa torpeur et glissa quelques pas incertains sur les dalles inégales. Puis il marcha avec plus d'assurance, comptant mécaniquement ses pas. Derrière lui, le grand ensemble succombait au silence de la nuit.

                Il arriva aux remparts avant la fermeture des portes. Le poste de garde rougeoyait du feu vacillant d'un brasero de fortune. On ne l'interpellait pas. Déjà les rues revivaient, le ruissellement des égouts, les cris et les conversations. Sur les terrasses étroites des caboulots, on se parlait. Les teints blafards, sous la luminescence des réverbères, s'animaient de mots échangés, de verres choqués. Certains prenaient congé, d'un frôlement de tentacule. Il pensa alors à ces monceaux de cadavres qu'ils avaient trouvés en arrivant dans la cité, là-bas. A tous ces morts que la folie avait tués. Il frissonna et se redit qu'une race qui crée de tels lieux de vie devait être capable, décidément, de tous les excès. Dommage...


22:52 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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