17/09/2004

Ecrits vains ?

Il écrivait tout automatiquement. Sous ses doigts, lourds de sous-entendus, les mots, les phrases, les pages se regroupaient, ordonnés et articulés comme des colonnes d'insecte qui inspecteraient les abords de leur repère. Les mots étaient pompeux, les phrases longues et creuses, les pages superflues. Il lui fallait plaire pour vivre, se plier aux règles économiques de l'art publié, abolir toute originalité, toute complexité qui auraient perturbé son nombreux lectorat. Les pages ne devaient être que les jalons signalétiques d'une intrigue hâtive et savamment dosée. Suspense, sexe et héros : privilégier les identifications les plus fantasmatiques et les plus improbables, nourrir les appétits les plus instinctifs. Contrairement à ses histoires fumeuses, lui-même devait se cacher dans l'anonymat d'un quelconque appartement d'un quelconque quartier de la ville. Ecrivain sans grâce et sans grand intérêt, sans style et sans idées, il était l'idole des banlieusards serrés dans leurs transports en commun où ils se pâmaient de conserve. Ceci l'étonna d'ailleurs lorsqu'il prit pour la première fois un de ces trains de banlieue où les couvertures de mauvais goût, signées de son nom, créaient une forêt de couleurs criardes. Il entendait les respirations haletantes, le bruit froissé des pages que l'on tourne, les soupirs d'aise. Il les voyait le lire, presque religieusement. Aussi fut-il profondément choqué lorsqu'un de ses multiples lecteurs laissa choir avec une moue dégoûtée l'un de ses chefs d'oeuvre. Il le ramassa prestement, en lançant un regard noir au profanateur.

                - Ça ne vous plaît pas ?

                - Ce ne sont que des conneries. Et d'abord, ça vous regarde ?

                - C'est moi qui les écrit !

A ces mots, quelques oreilles distraites, des lecteurs qui s'étaient sentis gênés par l'altercation naissante, transmirent le message aux cerveaux abrutis de lassitude. Embrassant d'un même regard leur idole et le sacrilège qui ricanait, la houle des lecteurs furieux déchiqueta proprement ce dernier et malmena de ses gestes d'amour passionné le malheureux auteur, pâle incarnation  des héros qu'il inventait. Lorsque l'on nettoya le wagon, seuls quelques lambeaux de chair subsistaient, accrochés à la couverture déjà peu esthétique de son nouveau roman. L'auteur, après trois mois de soins intensifs, se mit à écrire des romans à l'eau de rose. On ne retrouva jamais le corps du lecteur mécontent.



03:03 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

Commentaires

... Bonne semaine à toi aussi !

Écrit par : paikanne | 19/09/2004

... Merci. A bientôt !

Écrit par : Ubu | 21/09/2004

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