30/09/2004

Laïque cité, le retour !

Un charmant avatar (divinité indhoue ?) de la sticte application de la loi française sur la laïcité vient d'être relaté par Le Canard enchaîné. Soucieux de replacer l'église au milieu du village (hum !), le gouvernement français avait jugé que les signes ostensoirs...  ostensibles...ostentatoires n'avait plus droit de cité dans les écoles publiques françaises (sauf en Alsace-Lorraine : ces régions ne sont toujours pas françaises, voyons, revoyez votre cours d'histoire). Or, quatre Sikhs (sic) refusèrent de se défaire de leur turban  et furent mis au ban de leur école publique, non sans que le ministère ne les inscrive dans une école privée (donc catholique), aux frais de l'Etat bien entendu (voir la loi de 1905). Ce malheureux gouvernement Raffarin, lorsque l'on songe à quel point ses ministres furent vilipendés ! Est-il acceptable qu'un ministre doive pratiquer une charité toute chrétienne à la sauvette, fût-ce au prix d'une admirable créativité ? Comme je regrette de n'avoir assez de mains pour applaudir à cette sorte de miracle de l'intelligence qui prouve, à nouveau, que la France est au pinacle des nations intelligentes et que les débats d'idées qu'elle nous suggère sont toujours de haute tenue. Turbans bas, messieurs, turbans bas !


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C'est quand qu'on va où ?

Je vais vous parler de la sauce bolognaise. Non, ce blog ne se veut pas dédié à la cuisine mais l'actualité lui sert ses plats, parfois indigestes. Donc, de nombreux étudiants des hautes écoles sont en grève. Feraient mieux d'étudier, me direz-vous ! Le problème, c'est qu'ils veulent justement y parvenir. Locaux trop exigus, impossibilité d'une formation pédagogique de qualité, encadrement insuffisant : les hautes écoles fonctionnent à enveloppes fermées depuis 1996, avec une population scolaire qui ne cesse de croître. Inconscience politique, inconséquence budgétaire : on n'ose le penser. Le gouvernement de la Communauté française de Belgique  -ouf, ça va mieux en le disant !- n'existe pratiquement que pour trois secteurs de service au public : enseignement, culture, petite enfance. On devrait supposer que tout à la gloire de leur mission, les ministres, les parlementaires, les chefs de commission, les commissionnaires, les sous-chefs de cabinets, les administratifs portent haut et fort le flambeau de leur institution.Le résultat est des plus audacieux à ce jour .  Ainsi, les radios et télévisions de service public brillent au firmament de l'audimat et s'en voudraient de sacrifier l'une ou l'autre émission  (Cyber Café ? ) pour s'assurer des recettes publicitaires faciles. De plus, nos investissements immobiliers en Avignon (joli théâtre !) et les statuts de nos artistes (omniprésents dans le secteur Horeca) stupéfient nos voisins français. Par ailleurs, la Belgique détient le record du nombre de puéricultrices octopodes en fonction dans les diverses crèches et garderies. Enfin, nous ébahissons le monde entier par notre capacité à juguler les individus malfaisants en les disposant dans des bâtiments luxueux, lumineux et modernes : je signale d'ailleurs qu'aucun ministre, parlementaire,  chef de commission,  commissionnaire,  sous-chef de cabinets,  administratif ne quittent sans une larme cet endroit où il fut enfin traité humainement, malgré les quelques railleries d'étudiants assez mal éduqués pour venir les narguer jusque sous leurs fenêtres. La jeunesse manque décidément de savoir-vivre : venir exiger, lors de puérils joggings,  que des politiciens s'acquittent de leurs promesses, quelle outrecuidance ! Dans quel monde vivons-nous donc ?

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29/09/2004

La tour

La porte s'ouvrit lentement. L'escalier était sombre te poussiéreux. Il gravit quelques marches avant de relever la tête. Il ne vit rien de plus que les volées d'escalier qui plongeaient dans l'obscurité . Il reprit son ascension, d'un pas lent et lourd de sous-entendus. Seuls les mouvements de la poussière ainsi soulevée semblaient donner un peu de vie au bâtiment délabré. Aucun bruit, aucune porte apparente, rien que des parois encombrées de toiles d'araignées, de moisissures et de mérules. Enfin, après de longues heures, lui sembla-t-il, il parvint au sommet de la vieille tour. La porte se trouvait là, blanche et claire. S'y trouvait un écriteau sur lequel il put lire "Congés annuels" avant de s'effondrer et de tomber lentement dans l'escalier. La tour usée s'effondra à sa suite.

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Miracle ?

Le soir tombait, capiteusement. Ils parcouraient les allées menant à la place avec une certaine méfiance. Leurs yeux notaient le moindre détail, scrutaient les façades aux fenêtres éclairées, jaugeaient les corolles de feuilles qui formaient une voûte au dessus des trottoirs déserts. A peine voyait-on l'ombre de ces trois étranges personnages se dessiner furtivement sur un pan de mur soudain dégagé. Leur apparence n'attirait d'ailleurs pas l'attention : ils semblaient banals des voyageurs qui auraient déposé leur valise ou des célibataires en goguette, allez savoir. On ne voyait - se serait-on seulement hasardé à regarder - que trois hommes d'âge moyen et de taille moyenne, portant des imperméables classiques et des chapeaux sombres, qui regardaient la place. Au centre de celle-ci se trouvait une petite gloriette écrasée par les arbres. Traditionnellement, à l'époque de Noël, on y plaçait la crèche. Les personnages en étaient si vieux que l'on ne se souciait même plus de les réparer. La Vierge à l'oeil déteint et un Joseph au bras craquelé entouraient maladroitement un berceau flétri où un Jésus tout fripé affichait une moue presque réprobatrice. Les trois hommes s'approchèrent de la crèche misérable.

                Le lendemain matin, lorsque les ouvriers vinrent la démonter, ils n'y parvinrent pas. Les trois personnages étaient horribles à hurler. Le Jésus était albinos et congestionné, le Joseph un colosse entièrement nu et couvert de poil roux, doté d'une tête de gorille peu aimable ; quant à la Vierge, elle était affublée d'un sexe démesuré, de deux énormes testicules et d'une barbe naissante. Le pire fut, pour ces pauvres employés communaux, le moment où ils s'approchèrent du triple prodige, lequel prit sa triple paire de jambes à son cou en poussant un triple éclat de rire moqueur.



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Comme tout le monde !

Depuis sa naissance, sa vie avait été exemplaire de banalité. De sorte qu'il s'était peu attendu à ce qu'on lui proposât d'écrire ses mémoires, proposition incongrue d'un éditeur pourtant célèbre pour ses best-sellers. Ce qu'il écrivit était à son image : banal. Des phrases, simples et courtes, décrivaient les non-événements anodins d'une vie sans histoire, entrecoupés de réflexions creuses et de clichés grotesques de platitude. Son succès l'étonna, comme une mauvaise farce : il n'avait pas le sens de l'humour. Lors de sa première séance de dédicaces, il fut étonné du nombre de ses admirateurs : tant de gens pouvaient-ils se reconnaître dans son anonymat ? De ville en ville, au gré des foires, sa popularité s'accroissait. Il subjuguait tout le monde par son absence de personnalité. Lorsqu'il mourut, il y eut quelques suicides et une foule gigantesque suivit son cortège funèbre jusqu'au cimetière sans intérêt où il fut inhumé. Son portrait, format carte postale, rejoignit le calendrier des postes sur de nombreux murs.

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27/09/2004

Intellectuel dégagé ?

Toujours beaucoup d'intellectuels engagés dans les médias : je les admire, tant ils peuvent avoir des idées sur ce dont ils ignoraient encore l'existence peu auparavant. Ils s'escriment, bretteurs de bons mots, s'époumonnent et s'indignent, en vrais professionnels. Ils disposent d'un tel talent si peu employé, nos saltimbanques de la pensée : ils s'imposent en véritables maîtres de la leçon de chose. Ils me font rêver à ces petites expériences de chimie amusante : plongez un intello dans un réactif et observez son changement de couleur. Confondant (s'écrit peut-être en deux mots : tout dépend du réactif choisi) et spectaculaire ! Et puis, ils vous servent leurs idées à la louche : un plaisir de digestion. Parce qu'ils ont tout compris : BHL savait tout de la Bosnie, mieux que Kusturica, mieux que les Yougoslaves, mieux que les Serbes, les Croates et les Bosniaques. Il lui suffisait d'avoir un peu vu pour avoir beaucoup compris. C'est là que moi je ne comprends plus : Underground, je le vois encore avec plaisir, tandis que les films de BHL... Et puis, moi, je n'ai pas la réponse si facile : quand par mégarde, j'ai demandé à une élève africaine de m'écrire comment elle était arrivée en classe et que j'ai lu la description du massacre de sa famille, de ses amis, là-bas, bien loin, hors de portée de l'intello moyen, je n'ai pas su quoi dire. Oh bien sûr, ils ont leur utilité, quand ils ne cèdent pas à l'autopromotion. Mais on en viendrait presque à croire qu'un conflit, qu'un massacre n'existe pas s'ils n'ont pas adopté une position à son sujet et que les autres ne sont que les esthétiques illustrations de leurs saines indignations. Alors, vive l'intellectuel dégagé ?

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Le modèle

De nature impulsive, sensuelle au delà de tout fantasme, elle promenait sa taille fine et les regards qu'elle s'attirait au gré des vernissages et des expositions de peinture. Plus d'un artiste s'était laissé aller à rêver de ce modèle aux courbes et aux proportions parfaites, une statue grecque en chair et en os. Mais son sourire à la fraîcheur ironique les avait fait déchanter au souvenir amer de sa luminosité moqueuse. Pourtant, lors d'une exposition d'ensemble d'art abstrait néo-conceptuel, plébiscitée par la bonne société la plus dilettante de la cité, un artiste la charma. C'est ainsi que tous les autres peintres et sculpteurs, amants transis et frustrés, se précipitèrent à l'exposition où devait enfin paraître le modèle idéal de leurs rêves. Ils se l'imaginaient toutes courbes dehors, gracile comme un envol. Aussi ne rirent-ils pas lorsque furent dévoilées les toiles de la série "Facettes d'un point d'interrogation".  On pouvait pourtant y reconnaître le sourire ironique de leur modèle adoré.


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Si c'est un blog ?

Je n'ai pas grand chose à écrire ces temps-ci : trop occupé sans doute. J'ai fait la rencontre de blogueurs agréables ou honnêtes : ce qui fut un plaisir. J'ai aussi découvert quelques blogs niais ou, pire, malsains de crétinisme. Ceci me pousse à une ébauche de réflexion : l'anonymat ne nuit pas à la qualité des blogs mais certains refusent la responsabilité de leurs textes et ne les produisent pas à des fins de communication mais dans une vaine tentative de s'admirer. D'autres, heureusement, défendent avec énergie, un rien de mauvaise foi aussi parfois, leurs convictions : ceux-là sont dans mes liens parce que j'apprécie leur manière de procéder. Quant aux poseurs, aux provocateurs à la petite semaine, aux fanatiques, aux bofistes et autres simplets mièvres, qu'ils se rassurent : je passe sans m'arrêter.

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21/09/2004

Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?

"Selon que vous serez puissants ou misérables, les jugements de cour vous rendront blancs ou noirs" disait à peu près La Fontaine qui avait oublié d'être naïf. Certes, il aimait les Grands et s'en faisait protéger mais se gardait de devenir le valet de l'un d'entre eux. Un jugement récent me permet de me demander si l'indépendance d'esprit a encore quelque sens et si la justice, en démocratie, est encore capable d'assumer sa principale responsabilité : l'équité de ses décisions. Suite à la catastrophe de la cokerie d'Ougrée, deux ouvriers ont été condamnés au pénal, l'entreprise Cockerill recueillant une condamnation civile. D'après les juges, qui ont sûrement oublié d'être cons, chacun doit payer selon ses moyens : la taule pour les métallos, telle est sans doute la poésie très douteuse de nos prétoires ? On a bien vu un tribunal acquitter l'assassin de Jaurès peu après la première guerre : n'est-ce pas la preuve que la justice se suffit à elle-même, qu'elle a le talent de décider, en toute souveraineté, de la culpabilité ou de l'innocence de tous ceux qui lui sont soumis, de n'importe quel citoyen ? Il arrive même qu'elle évite la bêtise de son institution et qu'elle s'avère humaine. Parfois. Mais le juge craint de faire jurisprudence : le jugement d'Outreau a bien montré à quel point l'entêtement d'un juge, depuis promu, rassurez-vous, pouvait être nocif à la santé du simple citoyen. Alors, pourquoi ne pas décider que les juges assument leurs responsabilités, au pénal comme au civil ? Ils refuseront, me direz-vous. Pourquoi ? N'auraient-ils pas confiance en la justice de leur pays ? Se méfieraient-ils des autres juges ? Craindraient-ils leur incompétence ? Une telle attitude serait étonnante chez ceux qui ont le courage de leur impopularité et la gloire de leur fonction chevillée à la magistrature rond-de cuir, n'est-ce pas ? Ne leur jetons pas la pierre, voyons : leur charge est si lourde face à l'inconscience du métallo, suffisamment niais -n'est-il pas pauvre et ouvrier ? - qui joue sa peau chaque jour au travail. Et puis, si un juge mourait suite à un accident de travail -cela doit être fréquent-, sa famille ne recevrait pas la consolation d'un morceau de coulée,  cercueil bien coûteux. On ne dira jamais assez la misère morale des magistrats. N'oublions surtout pas des les soutenir dans leurs pénibles épreuves.


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17/09/2004

Ecrits vains ?

Il écrivait tout automatiquement. Sous ses doigts, lourds de sous-entendus, les mots, les phrases, les pages se regroupaient, ordonnés et articulés comme des colonnes d'insecte qui inspecteraient les abords de leur repère. Les mots étaient pompeux, les phrases longues et creuses, les pages superflues. Il lui fallait plaire pour vivre, se plier aux règles économiques de l'art publié, abolir toute originalité, toute complexité qui auraient perturbé son nombreux lectorat. Les pages ne devaient être que les jalons signalétiques d'une intrigue hâtive et savamment dosée. Suspense, sexe et héros : privilégier les identifications les plus fantasmatiques et les plus improbables, nourrir les appétits les plus instinctifs. Contrairement à ses histoires fumeuses, lui-même devait se cacher dans l'anonymat d'un quelconque appartement d'un quelconque quartier de la ville. Ecrivain sans grâce et sans grand intérêt, sans style et sans idées, il était l'idole des banlieusards serrés dans leurs transports en commun où ils se pâmaient de conserve. Ceci l'étonna d'ailleurs lorsqu'il prit pour la première fois un de ces trains de banlieue où les couvertures de mauvais goût, signées de son nom, créaient une forêt de couleurs criardes. Il entendait les respirations haletantes, le bruit froissé des pages que l'on tourne, les soupirs d'aise. Il les voyait le lire, presque religieusement. Aussi fut-il profondément choqué lorsqu'un de ses multiples lecteurs laissa choir avec une moue dégoûtée l'un de ses chefs d'oeuvre. Il le ramassa prestement, en lançant un regard noir au profanateur.

                - Ça ne vous plaît pas ?

                - Ce ne sont que des conneries. Et d'abord, ça vous regarde ?

                - C'est moi qui les écrit !

A ces mots, quelques oreilles distraites, des lecteurs qui s'étaient sentis gênés par l'altercation naissante, transmirent le message aux cerveaux abrutis de lassitude. Embrassant d'un même regard leur idole et le sacrilège qui ricanait, la houle des lecteurs furieux déchiqueta proprement ce dernier et malmena de ses gestes d'amour passionné le malheureux auteur, pâle incarnation  des héros qu'il inventait. Lorsque l'on nettoya le wagon, seuls quelques lambeaux de chair subsistaient, accrochés à la couverture déjà peu esthétique de son nouveau roman. L'auteur, après trois mois de soins intensifs, se mit à écrire des romans à l'eau de rose. On ne retrouva jamais le corps du lecteur mécontent.



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Pensée

Il mourait de soif. Les lumières violettes du soleil automnal lui cuisaient la tête. Ses pas chancelaient, comme si le plomb de ses semelles dérivait lentement à chaque foulée dans le sable. Son regard s'égarait, flottant sous l'ombre de ses cils, comme perdu dans sa sueur dont chaque goutte qui s'étalait sur le sable égrenait sa dérive, ses souvenirs, son supplice. Il avançait pesamment, comme englué dans ses nombreuses pensées qui divaguaient au hasard des flots irisés dont l'éclat l'aveuglait maintenant. Il se sentait pris dans des sables mouvants dont l'étau, masse spongieuse et informe comme lui-même, se resserrait sur lui comme un piège infernal qu'il aurait déclenché par ces petits soupçons de vie auxquels il s'accrochait avec le désespoir glacé d'un naufragé transi à la vue duquel disparaît toute trace de bonheur humain, effacée comme par une main géante dans un spasme gluant et destructeur dont l'indifférence même marque la cruauté. Il s'arrêta brusquement. Ses souvenirs tourbillonnaient en rafales, ses plaies s'ouvraient, comme autant de sillons qui parcouraient sa peau moite où une forêt de vermine grouillait paresseusement, peu soucieuse de ne pas survivre à son dieu dont le regard, vague et équivoque, titubait d'une ivresse malsaine qui ombrait ses yeux de reflets gris vert dont la couleur évoquait cette mer qui s'éloignait lentement, comme un marin voit la terre le quitter, où ses familiers s'attelleront à la hantise de l'attente qu'un bruit instinctivement reconnu ou une annonce hâtive achèvera avec la violence nette et brutale d'un couperet dont la lame tranche, incisive, jusqu'aux derniers liens de notre vie. Il mourut égaré dans ses pensées.



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13/09/2004

Attention, école ! Ralentir !

Notre chère nouvelle ministre a encore sorti une de ces déclarations dont nos politiciens ont le secret. Interrogée lors d'une émission de radio, elle a en substance claironné que "si les universitaires pouvaient camoufler leur incompétence, ce n'était pas le cas des professionnels". Certes, il est bien émouvant d'entendre une dame soucieuse de sa coiffure s'inquiéter de cet enseignement dit "de qualification", souvent transformé en filière de relégation : sans doute était-elle mécontente des faibles dons de son capiliculteur. Si sa mise en pli la chifonne, la pauvre ; sa mise en boîte m'exaspère. Quelle mèche nous vendait-elle là ? Son souci d'avoir plombé son cabinet de ces éternels incompétents qui errent de ministère en ministère, tels des cochons truffiers s'ébattant dans le Périgord ? Sa crainte que nos ministres, les autres peut-être,  fussent peu au fait de nos écoles, pour cause de formation très approximative ? Ou allusait-elle -du verbe alluser, que je crée pour l'occasion, et ça ne me gêne même pas - aux réformateurs éternels, parasites accrochés à leurs titres et à leurs ronds-de-cuir dont les circonlocutions trouducultoires rivalisent avec la langue de bois dont se repaissent Pinocchio, les castors et les ministres socialistes ? Mais je m'égare, et je m'interromps par la même occasion. Enfin, il est certain que jamais elle n'osa envisager de penser, un seul instant, à ses enseignants en qui, je suppose, elle doit avoir toute confiance, comme le répétait cette chère Laurette chez qui "c'était bien, c'était chouette". Non, sans doute avait-elle envie que nous coupions ses fort beaux cheveux en quatre. Pas d'inquiétude, chère Marie, la coupe n'est pas encore pleine.

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La ville perdue

Il se sentait d'humeur vagabonde. Ses pas se feutraient sur le sol mouillé. Il marchait sans y penser, distraitement. Loin des ennuis quotidiens qu'il avait enfin délaissé chez lui, il gagnait de mètre en mètre des quartiers insoupçonnés, ses quartiers.

                Il y était maintenant. Buildings efflanqués qui racolaient au mitant de terrains vagues et louches, ombres furtives de grues mortes, amas de vieux déchets où surnagent des couleurs passées, et toujours la grisaille dépolie des trottoirs que l'on suit sans les reconnaître. Il suivit le grillage en lambeaux sur quelques dizaines de mètres et fit face aux vieilles pancartes dépolies. Il s'abîma dans la lecture de ces mots défraîchis, des lettres capitales sans intérêt. Son regard erra sur la rouille qui rongeait les barrières. Les vitres brisées des buildings semblaient le regarder de leurs yeux d'animaux morts. Le vent agitait quelques papiers gras comme s'il soupirait, moribond. Il entendit un grincement de porte mal fermée et de petits pas rapides, sans doute quelque rat qui s'aventurait à la recherche de nourriture.

                Le soleil couchant commençait à lécher de ses flammes les bâtiments vides, ombrant les lézardes et les fissures. La rouille, comme brusquement incendiée, perdit de son éclat. Les barrières même commençaient à s'effacer. Il s'éveilla de sa torpeur et glissa quelques pas incertains sur les dalles inégales. Puis il marcha avec plus d'assurance, comptant mécaniquement ses pas. Derrière lui, le grand ensemble succombait au silence de la nuit.

                Il arriva aux remparts avant la fermeture des portes. Le poste de garde rougeoyait du feu vacillant d'un brasero de fortune. On ne l'interpellait pas. Déjà les rues revivaient, le ruissellement des égouts, les cris et les conversations. Sur les terrasses étroites des caboulots, on se parlait. Les teints blafards, sous la luminescence des réverbères, s'animaient de mots échangés, de verres choqués. Certains prenaient congé, d'un frôlement de tentacule. Il pensa alors à ces monceaux de cadavres qu'ils avaient trouvés en arrivant dans la cité, là-bas. A tous ces morts que la folie avait tués. Il frissonna et se redit qu'une race qui crée de tels lieux de vie devait être capable, décidément, de tous les excès. Dommage...


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Il ne s'est rien passé.

Il ne s'est rien passé ce jour-là. Non, vraiment rien : quelques effluves de mémoire engourdie, des souvenirs délétères ou moribonds qui s'entrechoquent au hasard,  des instants qui se croisaient sans jamais parvenir à se rencontrer. Les peurs et les larmes, les rires, les douleurs, tout décalés, comme s'il avait été impossible ou fortuit de ressentir et de vivre à la fois. Des événements se produisaient, sans effet immédiat : ils étaient vides de sens au moment même de leur manifestation et ne devenaient significatifs que révolus. Selon lui, ce qui s'était produit ce jour-là ne s'était pas encore passé.

                Peut-on parler de rencontre, en vérité. Ils s'étaient vus, plu, enlacés de manière toute mécanique. un entrelacs de circonstances les poussait à commettre leur propre histoire : n'en subsisterait qu'un récit dont la clarté ne proviendrait que des teintes passées et jaunies, pâlies peut-être, du peu qu'ils se rappelaient de cette journée.

                La rencontre - convenons de la nommer ainsi - se produisit à cause d'un pavé, foncièrement individualiste, qui avait jugé bon de se mettre en évidence d'un bon centimètre. Cette flagrante inégalité, loin de susciter des récriminations coutumières contre l'injustice, le ciel ou la voirie communale, ne provoqua qu'un trébuchement aussi bref qu'intense. Dans le mouvement inconscient qu'il émit, comme un appel de détresse, pour se raccrocher à une réalité plus stable, sa main enveloppa des rondeurs pectorales significatives à plus d'un titre : ce n'étaient pas les siennes  et, d'ailleurs, leur sexe ne correspondait pas au sien. Cette main, qui s'était fourvoyée dans un salut malencontreux, peu souhaitable entre gens civilisés, entama une palpation des plus insinuantes : elle avait manifestement oublié son but premier. Son visage, éveillé avec retard, rougit précipitamment, sa bouche balbutia une excuse assourdie mais la main, indépendantiste et mal élevée,  s'obstinait à tâter le terrain. Logiquement, elle aurait dû la réaction de l'une, au moins, de ses vis-à-vis, voire d'un pied, dont la rapidité et la puissance s'épanouiraient en un contact beaucoup moins voluptueux pour la cible visée. Ses testicules se rétractèrent et ses joues se creusèrent dans l'attente de ce choc hypothétique. Qui ne vint pas. Etrangement, ce fut la bouche d'en face qui réagit : des dents éclatantes de blancheur zozotèrent, puisqu'elles bloquaient une langue rose et pointue qui portait un "il n'y a pas de quoi" plutôt aimable.

                La main continua donc à détourner les circonstances à son avantage, poursuivant la vérification attentive de ces contours qui s'adaptaient très bien à sa forme maintenant bien concave. Que faire lorsque sa main entre en contact avec un certain type de réalité et s'y installe avec un manifeste contentement ? Que répondre à ces jambes qui voudraient se déployer en une fuite salutaire, à ces yeux qui cherchent quoi fixer décemment, à cette gorge qui recherche un bégaiement douteux pour se sortir de cette impasse ?

                Le geste suivant fut sans doute suscité par l'affolement du pauvre cerveau, qui n'entravait plus rien du tout, libérant des membres décidément de plus en plus indépendants. La main quitta les rondeurs accueillantes pour le haut fin de l'échine. La seconde, envieuse, s'élança vers d'autres jolis pourtours et s'égara au bas de la susdite échine : comme l'accueil n'était pas mal dans son genre, elle s'y pressa sans vergogne, et même enchantée de sa découverte. Les jambes, de concert légèrement dissonant, se plièrent légèrement, par souci de stabilité. A rebours, un autre membre, tendu, que ces jeux de mains, ce sourire et cette voix avaient ému, poussa son avantage en une exploration sommaire. Tant qu'à faire, pourquoi se gêner puisque les sensations semblaient bien passer de ce côté-là ?

                La bouche, pourtant proche du cerveau égaré, ne parla pas mais se laissa aller à s'appliquer sur sa semblable, en regard, en quelque sorte - puisque les yeux avaient jeté le voile pudibond de leurs paupières sur ce spectacle qu'ils réprouvaient nettement. La langue, testant l'émail de ces dents fraîchement mentholées, rencontra son égale qu'elle éveilla de son apathie par un léger frottis pas vraiment désagréable. Ravies de s'être trouvées, elles se lissèrent et se nouèrent, laissant échapper un coulis de salive, lequel, se glissant par les commissures  baissées des lèvres, s'étalèrent en taches disgracieuses et pénétrantes sur leurs chaussures cirées, peut-être vernies.  Par souci de leur propreté ou par crainte d'abîmer leurs vêtements ? Ou était-ce le rappel de l'endroit qu'ils occupaient indûment, gênant tous ces gens qui avaient sûrement envie d'aller quelque part ? Toujours est-il qu'ils décidèrent de reporter l'essentiel de leurs ébats, espérant un plaisir accru d'un attente lascive.

                Ce n'est que le soir même que saisissant leurs agendas simultanément, ils se rendirent compte qu'ils avaient omis de s'échanger leurs noms, leurs adresses et leur numéros de téléphone. 

Ça avait vraiment du mal à passer.

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11/09/2004

Les pigeons

Il s'était trouvé en panne d'inspiration. Paumé, largué, il s'était assis sur un banc, dans ce vague parc, un matin brumeux. Après s'être plongé en lui, de longues minutes douloureuses, et n'y avoir rien découvert de très avouable, il avait jeté un coup d'oeil autour de lui. Là-bas, sur un autre banc, un vieillard égrenait des croûtons rassis à destination de pigeons, qui l'entouraient comme un nuage captif. Pendant plus d'une heure, il observa les mains déformées par l'arthrite qui pliaient avec difficulté leurs doigts noueux, puis se déposaient, avec précaution, sur les genoux du pantalon de toile grise tandis que les pigeons picoraient par saccades. Aux premiers bruits de circulation, ils s'envolèrent. Le vieux les regardait partir, avec un petit signe las de la main.

                Le lendemain et les semaines qui suivirent, il l'observa, comme on regarde un paysage familier qui vous apaise et vous réveille les sens. Pendant une heure, il pouvait humer l'air frais qui caressait l'herbe rase. Il sentait ses propres mains s'épanouir sous l'humidité de la rosée qu'elles recueillaient comme un calice. Il écoutait les brefs bruissements d'ailes, les palpitations des feuillages, le crissement des croûtons émiettés par des doigts engourdis. Il regardait les pigeons qui formaient une immense main, d'abord pointée vers le vieillard assis, puis paume étalée sur le petit sentier de terre parsemé de gravier. Il n'avait plus, au bord des lèvres, cette sensation de nausée bilieuse. Il n'éprouvait plus le besoin de s'enfouir dans ses rêves, loin de la mélopée des jours qui ne finissent pas, teints de grisaille malodorante et d'ennui lancinant.  Il s'oubliait pour se retrouver, lui aussi, aux premiers bruits de circulation, comme un oiseau qui s'envole à faible distance. Pas d'ivresse des grands espaces ni de liberté absolue : juste le plaisir imprécis d'être là, d'y passer un court moment pour ensuite affronter la triste réalité sans amertume.

                Un matin, il attendit, comme les pigeons mais le vieillard ne vint pas. Il sentait l'angoisse renaître en lui, il ressentait la perplexité des pigeons sous leur feinte impassibilité. Ensuite, il saisit avec résignation leur tristesse juste avant qu'ils prennent leur envol et crut apercevoir l'esquisse d'une main qui étalait un signe d'adieu dans le ciel vibrant. Sa journée ne fut pas bonne, même si ses rancoeurs ne se réveillèrent pas face aux plaintes de son agent, aux cris de son épouse ou aux grincements prépubères de ses enfants. Tous ces corps l'indifféraient davantage chaque jour. Il songeait, en les regardant s'agiter comme des fourmis folles, au vieux qui avait dû l'abandonner, au vol des pigeons, aux aubes tristes de la ville. Que voulait-il encore faire ?

                Le lendemain, il gagna le parc de bon matin, transi par une nuit blanche et soucieuse. Il sortit un sac en papier de la poche de son long imperméable et commença d'émietter les croûtons rassis qu'il contenait. Un pigeon arriva, puis la formation au complet. Ils l'observèrent d'un oeil vide avant de se mettre à picorer. Il s'obligea au calme, ancrant ses mains dans la toile grise et élimée de son pantalon, dénouant ses doigts crispés. Peu à peu, sa sérénité lui revint,. Au bout d'une heure environ, lorsque la formation se décida à s'envoler, il écouta avec joie les roucoulements repus et sentit son coeur se serrer lorsqu'il aperçut l'ébauche d'une main qui lui disait : "A demain!"

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La lenteur

Un jour, il y a déjà quelque temps, je me suis vraiment décidé à ne rien faire. L'inactivité était devenue mon mode de vie et je me laissais porter au hasard des courants, comme une algue, me refusant à prendre jamais une décision.  Je cessai de grandir, n'y trouvant aucun avantage. Mon poids, mon tour de taille, mon encolure se stabilisèrent. Mes cheveux cessaient de pousser et s'en allaient plutôt. Ma barbe seule se laissait aller en un joli plastron sauvage, puisque jamais taillé.

                Je ne poursuivis plus d'études ni ne feignit de tenter de les rattraper : j'attendis qu'elles passent à ma portée. J'entrai, comme de bien entendu, dans l'administration, où la complexité absurde de l'organigramme des tâches et fonctions favorisait la léthargie, pour peu que l'on s'obstine, comme dans mon cas. Les papiers s'étalaient en bouquets colorés sur mon bureau, en rames inertes qui opposaient à toute demande pressante leur barrage catégorique. Certes, la concurrence était rude : nombre de forcenés paresseux erraient au hasard de leur travail simulé dans les divers couloirs, le plus souvent autour du percolateur. Mais aucun d'entre eux ne pouvait s'empêcher de poursuivre un loisir, un sport ou, même, une conversation. Des parties de pêche, des enfants, des timbres les éloignaient de la plus stricte apathie dont je m'étais formé un idéal. Seul, je m'engageais donc dans l'absolue immobilité.

                Pourtant, je ne pus m'empêcher de la rencontrer puisqu'elle vint à moi. Ses pas frottaient les dalles avec une infinie lenteur, ses sandales s'essoufflaient sur le sol, exprimant un soupir à chaque glissade fatiguée : d'ailleurs, elles baillaient. Ses bras pendaient, abandonnés le long de son corps vêtu d'une robe tombante et relâchée. Son regard placide me charma. Elle me tendit, de sa main molle, une feuille que je laissai aussitôt retomber sur la colonne des courriers urgents qui prenaient la poussière face à moi. Je lui parlai pour lui proposer de ne rien faire ensemble dès le soir : son hochement de tête, suivi d'un sourire las, dura bien des heures et me hanta toute la matinée et l'après-midi. Elle avait accepté de venir chez moi.

                Nous nous installâmes dans ma petite maison, ceinte de son jardin totalement désherbé, à l'exception d'un bosquet de mauvaises herbes qui donnaient un peu d'ombre sur la terrasse. Nous ne faisions rien tandis que les jours se passaient. Nous ne pensions à rien, nous ne rêvions pas et, dans un silence marmoréen, nous végétions avec délices.

                La retraite venue, nous continuons à vivre comme avant, nous félicitant de n'avoir rien fait ensemble depuis bien longtemps.

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09/09/2004

A tâtons

Il suivait le fil de son esprit, le cours des rues, le flux gris des travailleurs qui se déplacent. Les mains dans les poches, il flânait doucement dans la cohue pressée, esquivait un flux, évitait un reflux. De temps à autre, il dévisageait l'un de ces faces fatiguées et agitées, qui cachaient parfois l'ébauche d'un sourire, la naissance d'une larme ou l'ombre douceâtre d'un baiser.  Quand la pression de la foule le lui permettait, il s'attardait à suivre un visage prometteur. Au hasard d'une trouée dans le cours de la foule, il dévisageait les jambes et les fesses, notait le port des épaules, imaginait la poitrine. Bientôt, il s'arrangeait, par un mouvement coulant, pour entrevoir les seins de la passante et constatait le plus souvent, l'exactitude de son pronostic. Parfois, ça ballochait, ça pendait lamentablement comme deux outres vides. Parfois, ça brillait par son absence, comme si le seul lest permis avait été celui des fesses, et le galbe pourtant désirable des jambes et des hanches c'était une proportion ridicule. Parfois aussi, ça pointait ferme, trop ferme, et il soupçonnait les cicatrices de l'opération ou le soutien-gorge à armature renforcée sous le pli net du chemisier. Il en restait fort peu comme il les appréciait, peu de ces poires bien mûres pour la soif qu'il s'obstinait à préférer. Il en restait un peu moins lorsqu'il s'approchait de la fille, lorsqu'il lui faisait ses propositions et lorsqu'elle refusait dans un demi-sourire fatigué? Il s'en retournait alors chez lui, pratiquement les yeux fermés. Il s'enfermait dans son atelier et commençait à sculpter la poitrine aux courbes douces, les reins cambrés, les jambes galbées et, pour terminer, le visage qui s'éveillait enfin sous le pli du demi-sourire. Ce demi-sourire que les hommes les plus riches réclamaient avec la nostalgie soucieuse de ces plaisirs qui leur semblaient révolus.

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La statue

Ils s'étaient assis  sur un banc délavé, à l'ombre des frondaisons rougeâtres qui masquaient la vieille statue rouillée. Leurs voix ne parvenaient pas à dépasser le manteau tremblant des feuilles fripées par le temps. Le vent de l'automne ajoutait à la confusion de leurs murmures en créant des tourbillons éphémères de poussière sur les allées désertes. Le soleil se couchait et lançait ses derniers rayons qui dardaient les ors usés de la fontaine. La statue semblait frissonner sous les divers assauts des éléments : en fait, son attention toute entière se dirigeait sur le petit couple masqué par le rideau de feuilles et de branches moribondes. La statue entendait les échos assourdis de leurs mots d'amour, de leurs pleurs, de leur désespoir. Elle ressentait leur beauté occultée et tourmentée comme un souvenir salé et vague, comme une odeur révolue avant d'avoir laissé une trace fugitive. Leurs mots se faisaient plus tristes maintenant, plus lents. Elle saisissait les éclats vagabonds de leur peur dans la lumière diffuse des rares réverbères. Leurs gestes se ralentissaient, comme englués par le sommeil. Leurs voix s'étaient tues, laissant la place à leurs souffles légers et rêveurs. Ils dormaient sans doute. La statue veillait, paisible maintenant et heureuse de cette compagnie tranquille dans cette froide nuit d'automne. Elle se prit même à rêver à la vue du parc jonché de papiers gras, de la vieille fontaine et des arbres qui tendaient placidement leurs branches noueuses à la lune timide. Un silence inquiétant dissipa ses songes brumeux.

                Dans la froideur grisâtre du petit matin, les ouvriers municipaux nettoyaient le parc lorsqu'ils découvrirent les deux corps enlacés et tranquilles des amants. Aucun d'entre eux ne remarqua les joues de la statue où des perles de rosée coulaient lentement, précautionneusement, avant de s'étaler avec une infinie tendresse sur l'herbe rare de l'automne.

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07/09/2004

Colérique

C'était un étonnant personnage. Souvent, dans la rue, on l'entendait pester, jurer, pousser une gueulante. Il s'en prenait au monde entier, à toutes les races, à toutes les classes : il haïssait les abominations et les dégueulasseries, de quelque bord qu'elles viennent. Il foutait des taloches aux gosses ou aux chiens de passage, cognait ses planches comme un sourd et chantait comme un damné des couplets à faire rougir un légionnaire quand les hirondelles ou les corbeaux venaient à passer avec mille précautions. Quand le coup d'état eut lieu, il gueula encore un peu plus puis s'installa dans une mauvaise humeur permanente que son épouse, la douceur même, s'essayait à contenir dans les limites du raisonnable. Mais sa fureur se réveilla, avec une brutalité inédite, lorsqu'une colonne de blindés voulut passer dans sa rue. Il sortit comme un enragé de son atelier et, là, il piqua une colère mémorable. Les murs des vieux bâtiments en tremblaient et résistaient avec peine, aux vibrations de sa fureur. Le char de tête pila face à ce forcené et, ayant subi les derniers outrages, la colonne fila , chenilles basses, par le carrefour d'où elle était arrivée, poursuivie par les injures apoplectiques et fortement dissonantes de notre voisin. Je dois à la vérité de dire que notre divinité tutélaire courroucée semble avoir protégé notre quartier grâce aux ondes de son fichu caractère puisque ni bombes, ni rafles, ni combats de rues ne vinrent gâcher notre douce existence ponctuée, dès potron minet, par ses démonstrations colériques. Lorsqu'il mourut - d'une colère mal sortie, rentrée en fait, contrairement aux habitudes de cet orfèvre - , le cortège nombreux qui suivait le corbillard eut l'impression de voir celui-ci cahoter et frémir sous l'écho de toutes ces colères, de tous ces gros mots qui avaient soulevé l'enthousiasme des pavés.

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06/09/2004

Existe-t-il une liberté de ne pas penser ?

           Qu'est-ce que la liberté de penser ? Allez définir une notion dont l'existence même peut laisser sceptique... Tant de gens croient penser alors qu'ils ressassent des principes, des sentences morales, des opinions dont ils n'ont jamais vérifié le bien-fondé. Tant de gens croient penser alors qu'ils répètent les grandes phrases de leur éducation, parentale ou institutionnelle. Tant de gens croient penser alors qu'ils ont seulement adhéré à l'une ou l'autre idéologie.

            Certes, l'adhésion est respectable, comme toute activité humaine. Il est parfois apaisant de ne pas réfléchir, de se contenter de réponses imposées, d'accepter. Mais peut-on accepter de se construire sa propre identité, à vie en fait,  sur ces principes assénés comme autant de vérités dites incontournables ? Au fait, pourquoi seraient-elles donc impossibles à remettre en cause ? Les sciences exactes ne cessent d'évoluer selon les recherches qui y sont menées : la terre n'est plus plate ! Les sciences humaines se remettent en question : la folie n'est plus un mal mais une maladie !  Autant de vérités pour nos ancêtres, autant de naïvetés et de préjugés que nous regardons maintenant avec commisération ou mépris. L'érosion du temps a détruit ces supposés postulats. 

            L'homme réfléchit : ses quelques neurones actifs, ses expériences de la vie l'y poussent. Devrait-il permettre à d'autres de se substituer à son cerveau ? Enfant, il devait admettre que ce que l'on lui disait était vrai, parce qu'il lui était impossible de comprendre le monde par lui-même.

Adolescent,  il doit se construire une identité qui lui collera à la peau. Adulte, il pourra peut-être se dire que ses choix étaient valables. Les idées varient ainsi au fil d'une vie d'homme : elles ne cessent de se construire. Faut-il, dès lors, autoriser un adulte, si respecté soit-il, à penser à notre place lorsque, encore adolescents, nous poursuivons nos propres pensées jusqu'à tenter de les établir ? Descartes estimait qu''une hypothèse ne valait que par sa vérification : nos idées se fondent sur nos doutes, pas sur les certitudes confortables d'un autre quelconque.

            Lorsque l'on s'est acquis un idéal de vie que l'on estime bon, il est humain de vouloir le partager. Cette attitude a un nom, souvent caché : l'égocentrisme. Ils sont beaux, tous ces penseurs, qui présentent leurs conclusions comme des idéaux et négligent les arcanes de leurs raisonnements au profit de principes. Ils s'imposent, importuns, du haut de leurs vérités absolues. Ils ont trouvé ce qu'ils cherchaient : ils ne permettraient donc plus que d'autres se fassent leur propre recherche, avec ou sans leur appui ? Eux ont construit leur propre maison : pourquoi accepteraient-ils que leurs voisins construisent selon leurs propres références et leurs propres goûts ? En fait, le conformisme, cette sale habitude de faire comme tout le monde, aboutit peut-être à n'être personne : les maîtres à penser seuls ont droit à une identité reconnue. La liberté de penser ferait trembler leurs effigies, puisque, si une idée dynamique peut traverser les siècles, son  auteur est, lui,  appelé à disparaître,  à condition que l'idolâtrie ne le contraigne pas à une survie toute artificielle.

            Peut-être serait-il plus intéressant d'envisager d'avoir des convictions. Une conviction est une idée qui se met à l'épreuve du temps et de la réflexion. C'est cette méthode qui consiste à étudier les idées qui nous ont précédés, à les comprendre pour prétendre les connaître. Le fait d'être arrivés après elles nous impose, autant que possible, de reconnaître leur existence et de nous en inquiéter pour ce qu'elles nous apportent, pour ce que nous pouvons y puiser après tout ce temps, pour ce qu'il peut en rester. Le devoir de mémoire, en quelque sorte.

            Mais connaître ne suffit pas, pas plus qu'admettre. Il faut encore s'essayer à comprendre, sans cesse,  comprendre la réflexion telle qu'elle s'est établie, telle qu'elle s'est déplacée dans le temps, telle qu'elle nous influence quand nous en prenons connaissance. Une idée ne s'impose pas d'elle-même ou par tradition : elle s'étudie, elle convainc et, éventuellement se défend. C'est à la mesure de notre propre exigence que nos idées deviennent nos valeurs à nous. Peut-être est-il plus

simple, en fait,  de s'adresser à une idée, qui ne défend qu'elle-même, plutôt qu'à ces maîtres-penseurs qui préservent leur pouvoir et leur reconnaissance.

            Enfin, la conviction se doit d'exclure l'égocentrisme : le relativisme culturel ne pouvait naître que de l'abandon de la prétendue supériorité d'une pensée sur l'autre.  Les vérités devenaient toutes relatives , soumises aux aléas du temps et de l'espace  et rendaient ainsi impossible tout conformisme : la diversité des idées ne peut s'étouffer sous le poids d'un choix à la légère. De la complexité même des modèles qui s'offrent à lui, de leurs différences et de leurs convergences, un individu, voire une société, peuvent tirer à la fois des valeurs universelles, parce que méritant d'être partout défendues, et des convictions particulières, qui méritent d'être vécues.

            Adhérer à des principes n'est en fait que de la paresse intellectuelle. Avant tout, l'individu libre se distingue par ses convictions construites et réfléchies, par sa volonté d'honnêteté intellectuelle, qui le mène à comprendre plutôt que juger,  par son exigence dans la liberté qu'il conquiert, au jour le jour, dans une recherche qui le mène peut-être à se dépasser.


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02/09/2004

Désordre

Il ne vivait jamais aucun de ces instants propices aux égarements. Rien ne devait venir troubler la marche cadencée de ses activités que réglait son agenda, tel une horloge maniaque aux décisions inflexibles. Son pas régulier et métronomique découpait ses trajets organisés en tranches  nettes. Chaque jour, il partait à la même heure ; chaque jour, il revenait à la même heure. Son logis, extrêmement fonctionnel, présentait placards et étagères où les moindres petits outils quotidiens, les moindres vêtements s'alignaient impeccablement. Les plantes vertes elles-mêmes semblaient se gendarmer. Au bureau, il servait de référence à ses collègues et même à ses chefs : son travail s'accomplissait avec régularité, suivant les horaires stricts qu'il s'assignait. Quant à ses repas, quelque fût le plat servi, il devait être disposé géométriquement dans l'assiette et mâché consciencieusement. Ainsi se passa l'ennui de sa vie active. Lorsque sa retraite survint, ses belles habitudes subsistèrent. Il flânait systématiquement, écumant les librairies bien rangées et les galeries d'art abstrait au décor spartiate. Dans l'une d'elles, son regard s'attarda sur une vague toile d'un vague artiste qui imitait la manière de... Il se prit à songer, le retour vers son domicile fut traînant et las, tant sa cervelle était embrumée d'idées contradictoires. Le lendemain, il acheta le tableau, écornant les économies parcimonieuses de toute une vie de labeur. Rentré chez lui, il le déballa furtivement : la peinture jurait dans son intérieur bien rangé, mais d'une manière expressive et presque touchante. L'aube le trouva, les yeux battus et bouffis de fatigue, dans son appartement dévasté par une bourrasque : il avait mis toute son application à créer un désordre harmonieux.



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Décomposition

Le soleil laissait son ombre cuivrée lécher la plaine moite. Quelques insectes osaient affronter ses lourds rayons pour aller virevolter au dessus de la charogne bleuâtre qui n'en finissait pas de pourrir. Ils agissaient sans conséquence, attirés par l'odeur de ce cadavre défiguré par la décomposition. Ils ignoraient qu'un nouveau cycle d'évolution était entamé, un nouveau cycle dont ils seraient l'origine : le dernier homme était mort, comme tous les autres animaux de cette terre ravagée. Ils ignoraient encore qu'il leur faudrait bientôt penser, ce qui leur permettrait de feindre la maîtrise de leur environnement, ce qui les mènerait à se détruire. A nouveau, tout recommencerait avec les microbes, les végétaux, les minéraux, jusqu'à ce que le néant retrouve enfin son ombre inerte.

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