01/10/2004

Entre deux eaux

De lassitudes quotidiennes en insomnies, il baladait sa tête de fouine fatiguée dans tous ces endroits que l'on dit peu recommandables. Les peep shows et les bistrots devenaient une seconde nature, comme une peau qui s'écaille. Il y soulageait son ennui en écoutant et en observant ces femmes et ces hommes, prostituées ou désoeuvrés, qui traînaient leurs soucis, leurs travers sans conséquence, au milieu des engueulades et des rires grasseyants. C'était dans les milieux interlopes qu'il avait découvert la pudeur, ce sentiment que ne pouvaient réveiller que des gens assez peu soucieux d'eux-mêmes pour se montrer en toute honnêteté, sans faux-semblant. Leurs activités n'étaient qu'un jeu cruel où ils s'appliquaient à être ce que l'on attendait d'eux avec un zèle feint pour redevenir ensuite le pochetron isolé ou la fille perdue en elle-même. Mais ils refusaient de geindre, d'afficher la gueule fatiguée de l'honnête travailleur dans son métro ou du guichetier débordé par ses inoccupations, dont on s'essaye à rêver l'intimité sans jamais y parvenir. Avec les prétendus marginaux, les choses étaient claires : leur vie était claire puisque sujet d'opprobre. Ils ne se présentaient ni en modèles ni en exemples, ils étaient là franchement et restaient insaisissables parce que la délicatesse empêchait de les imaginer ailleurs. Il les aimait dans leurs peurs, leurs crises ou leur gaieté, des nuits durant, avant d'entreprendre ses tournois d'éloquence poisseuse, ses assauts de rhétorique capiteuse au gré du jeu judiciaire, où il lui semblait s'encanailler au beau milieu de travestis pomponnés comme des marquises fin de siècle. Parfois, il retrouvait une de ses têtes nocturnes, arrachée à sa tanière par l'un ou l'autre incident. Elle devenait alors grise et terne, engoncée dans le jour maussade où la justice devrait jaillir dans sa nudité malsaine. Il comprenait alors tout ce qu'une société réprouvait, condamnait en fait sans appel : que toutes ces marges étaient seulement le rappel douloureux et flagrant de tous ces artifices que les hommes s'étaient construit afin de pouvoir se supporter. Il les en plaignait, ses collègues, ses rencontres diurnes et mondaines, de cet état imbécile de misère personnelle dans lequel ils se contraignaient. Il disparut de ces cérémonies tant et tant reproduites, jusqu'à l'écoeurement. En fait, il vécut enfin, dans cette faune misérable et grouillante où, telle une épidémie, la vraie vie ne cessait de s'épandre.


19:22 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (5) |  Facebook |

Commentaires

... Très beau texte. Tu mérites mille fois plus de visiteurs que ces petits prétentieux au style ampoulé qui écrivent, parlent, mais ne disent rien. Le monde est mal fait que l'on préfère mettre en avant la merde bien présentée et snobe, plutôt qu'un talent utile et simple comme le tien.
Bravo, et je me console en pensant qu'il faut parfois mieux être estimé par quelqu'un d'estimable, plutôt que par cent pitoyables lèche-cul... :)

Écrit par : serge | 02/10/2004

:) Effectivement, c'est toujours très agréable à lire. J'aime bien ton blog, et si je ne le commente pas souvent, je le lis avec plaisir.

Écrit par : kusquo | 02/10/2004

Venue... A l'heure du crime lire ta prose urbaine...très bien écrite et qui ne laisse pas indifférent...

Écrit par : Neige | 03/10/2004

serge n'y va pas avec le dos de la cuillère! mais ton texte est remarquablement bien écrit, c'est vrai. superbe rythme et choix fuste des mots, un vrai régal! bravo.

Écrit par : fun. | 03/10/2004

Merci à tous aux habitués comme aux nouveaux. A bientôt.

Écrit par : Ubu | 03/10/2004

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