15/10/2004

Cinéma

Enfin, je l'ai trouvé ! Enfin, je vais pouvoir regarder un des films parmi les plus rares en ce bas monde de la cinéphilie, "collier de perles rares dont la perspective critique de la bourgeoisie japonaise des années vingt est tranchante comme un scalpel planté par la contestation des années 50 au coeur de ce vieux monde des traditions effritées", comme le disait André Balzin, le maître du cinéma d'art et essai. J'ai enfin trouvé, presque par hasard, cette cassette piratée de De haut en bas, la montagne, le superbe film de Kenzaburo Yamata, que tout le monde cite en référence après l'avoir vu dans ce petit cinéma des Halles,  aujourd'hui abandonné.

                Le téléphone est débranché, mon saké est tiède à souhait, je me love dans le fauteuil. Générique, un peu tremblant, et sonnerie simultanée à l'interphone. Je coupe le magnétoscope, je réponds. Sylvie, qui passait par hasard et avait envie de venir me rendre visite, voire plus si affinités... Le bon vieux temps, son joli corps athlétique, des souvenirs presque sportifs : je craque. Et puis, nous pourrons toujours regarder le film ensemble, après... Quoique son goût des mauvais films m'ait le plus souvent refroidi : ah, comment peut-on aimer ces comédies idiotes ! Enfin, passons.

                Elle monte, nous discutons de choses et d'autres, le reste vient logiquement. Nuit agréable. Le matin après son départ et nos promesses mutuelles de nous revoir, je réenclenche le magnéto. Le film se rembobine et il neige cinq minutes, dix minutes, une heure sur l'écran. Non, non, non ! Ce putain de magnéto m'a bouffé mon film. Si cette radasse n'était pas venue hier, avec son cul en chaleur, j'aurais vu mon film ! Je ne l'aurais pas effacé comme un con. Je passe la journée à jurer et à pleurer. J'ai des envies de meurtre : quand Sylvie me rappelle, je suis froid comme une tombe. Elle ne comprend pas pourquoi je la traite de spectatrice de série B qui ne comprend rien au cinéma. Je lui explique mon drame et sa faute : cette crétine en rit et me dit de ne pas en faire un, de cinéma. Là, j'éclate, je deviens grossier. Adieu, Sylvie... 

                Deux mois plus tard, mon copain Luc me parle d'une rétrospective Ozu dans un cinéma de la rive gauche,  qui présenterait, en avant-première, une copie unique du fameux film de Yamata. Il a pensé à moi, puisque j'ai dû lui parler une quinzaine de fois de mon drame. J'ai envie de l'embrasser quand il m'apprend qu'il me cède son invitation pour la séance inaugurale. Je m'habille chic, je suis devant le ciné à sept heures. Dès l'ouverture de la salle, je m'installe idéalement : à trois rangs de l'écran, bien au milieu. L'animateur culturel nous fait un speech d'une demi-heure sur Yamata. Je m'impatiente. Les lumières s'éteignent, le film commence. Générique, gros plan sur le visage d'une actrice. Plan américain, elle est vêtue d'un kimono. C'est beau, c'est lumineux, c'est fini. La copie a trop chauffé : le film est grillé, nous dit-on après cinq minutes d'interruption. Je manque d'étrangler le projectionniste : deux clients s'interposent. J'ai perdu deux dents, mon nez me fait mal et, quand je sors après m'être excusé, je constate que la vitre de ma voiture est brisée : plus d'autoradio.  Suis-je maudit ?

                Six mois que je ne vois plus personne. Je déambule dans le quartier comme un zombie. Je me rends dans un boutique japonaise pour m'offrir un bon petit porno des familles. Six mois aussi que je me suis engueulé avec Sylvie et depuis, le désert. Je farfouille : le gérant a eu l'amabilité de traduire en français les idéogrammes du titre et du réalisateur. Au milieu des Viol d'une lycéenne et Godzilla contre la culotte géante (une curiosité!), je lis : "Yamata, la montagne!". Je me saisis de la cassette et je paie en tremblant : le gérant est  surpris de mon trouble. Je dois être un peu énervé.

                Rentré à l'appartement, je place la cassette dans le magnétoscope -nouveau puisque j'ai balancé l'autre dans une crise de rage, après un certain coup de fil- après avoir vérifié qu'elle était protégée. Et je regarde : tiens le générique est différent! Et puis la musique : il y avait des synthés dans les années 50 ? A la troisième éjaculation faciale, dépité, je retire la cassette. Je retourne à la boutique. Là, le gérant, aimable, accepte de ma traduire l'intégralité de la jaquette : "Une montagne de désirs, de Onishuro Yamata". C'est à ce moment seulement  que je me mets à pleurer.

                Un an plus tard, Luc vient me rechercher à l'asile psychiatrique. Je suis guéri. Il m'aide à porter ma valise et me dit que Sylvie, avec qui il sort depuis six mois, et qu'il compte épouser a nettoyé mon appartement. Je le félicite et les invite tous les deux à venir manger en fin de semaine, ce qu'il accepte de grand coeur. Je vais beaucoup mieux.

                Arrivé chez moi, après que Luc m'a laissé seul, j'allume la télévision. On annonce le film "Le pari des trois frères" : je ris aux éclats. J'ai fini par apprécier, lors de ma thérapie, ces petites comédies populaires et faciles à trouver. Par désoeuvrement, je me branche sur Ciné-club : le présentateur annonce la diffusion de l'oeuvre exceptionnelle de Kenzaburo Yamata, De haut en bas, la montagne, dont André Balzin disait qu'il était un "collier de perles rares dont la perspective critique de la bourgeoisie japonaise des années vingt est tranchante comme un scalpel planté par la contestation des années 50 au coeur de ce vieux monde des traditions effritées". C'est sans état d'âme que je me dirige vers le balcon, sur fond du générique de mon cher film. J'enjambe la rambarde sans ciller. Je n'aurais pas dû me crever les yeux il y a un an. Je ne me vois pas tomber.



02:09 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (10) |  Facebook |

Commentaires

hé bé... chapeau

Écrit par : fun. | 15/10/2004

... Excellent, je t'envoie un mail immédiatement...

Écrit par : serge | 15/10/2004

le plein des sens Bonjour,
Connais-tu cette excellente vidéothèque bruxelloise tenue par un de mes amis, "Le Plein des Sens"? Thierry est un vrai cinéphile et adorateur de films asiatiques. Je pense que tu y trouveras pas mal de choses (et notemment des raretés) en VO souvent (K7 et DVD).
Ce temple se situe Rue du Trône.

Écrit par : f!sh off! | 15/10/2004

Maintenant... Cher Ubu,
Maintenant, je sais... pourquoi tu me contredis si souvent: les séquelles d'un an d'électrochocs et douches froides!
Mais non, je plaisante: je crois que nous nous entendons bien...
Hou! Hou! Pourquoi t'es-tu suicidé en lisant mon commentaire?

Écrit par : Armand | 15/10/2004

Cher Ubu, Je viens de lire que le préfet de l'athénée Jacquemotte est maintenant aussi suspecté de faux et usage de faux (DHNet et Belga).
Je te le dis car tu semblais t'intéresser à l'école à cause des voies de faits sur les profs... Les deux choses ne sont pas liées... Bonne soirée...

Écrit par : Armand | 15/10/2004

Plus cette affaire avance, plus je reste perplexe... Je trouve très étrange cette manière de procéder, surtout qu'il s'agissait d'une plainte pour harcèlement moral au départ. Les proportions qu'elle revêt, cette enquête, me font penser à la vieille technique du fusible : on le fait sauter, avec son éventuel accord, ce qui bloque l'accès aux vraies responsabilités. En plus, ça tombe vraiment bien que sa couleur politique ne soit pas représentée au cabinet (MR). Enfin, ne nous leurrons pas : l'existence d'une école "poubelle" à Bruxelles est une politique délibérée de la Communauté française... Le phénomène a existé ailleurs, auparavant. J'ai la désagréable impression qu'on condamne et expédie quelqu'un qui n'est peut-être pas aussi coupable que cela : qui était réellement au courant du fonctionnement de cette école ? Avec l'accord de qui tournait-elle ainsi ? Comme tu le vois, je suis insatisfait. A bientôt.

Écrit par : Ubu | 15/10/2004

De passage... ... décidément, toujours autant de saveur...

Écrit par : paikanne | 15/10/2004

:) Très beau texte, très agréable à lire... très... noir...

Écrit par : kusquo | 15/10/2004

.... A mon tour de passer te lire, te découvrir aux mots...Bonne journée...

Écrit par : promethee | 16/10/2004

Merci à tous de votre passage... je promets de ne rien écrire sur "l'abominable blogueur des neiges". A bientôt.

Écrit par : Ubu | 16/10/2004

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