22/10/2004

Lilith

J'ignore pourquoi j’écris ces mots. Je me sais timide, malgré ma haine démesurée à Son égard, et pourtant me vient le besoin de tout Lui avouer, de tout vous avouer, à vous aussi. Ma culpabilité dans vos épreuves passées et futures  - le présent est trop fugace pour les créatures éternelles - étreint mes doutes jusqu'à les étouffer. Je l'ai vue aujourd'hui, ce toujours aujourd'hui, au bras d'un autre, bellâtre et aimable. Je crois qu'une folie sombre et inquiétante m'a saisi. Idiot ! Idiots, eux aussi ! Le meurtre les guettait et ils folâtraient dans leur inconscience. Alors, j'ai désiré leur offrir ces souffrances soufrées qui me cernent de leurs effluves. J'allais les damner au-delà de tout sentiment, j'allais les faire damner par l'Autre, ce respectable mégalomane. Lilith des origines, Lilith à l'immatérielle beauté devait payer pour avoir cru aimer ce vermisseau à pattes.

                Je me revêtis d'une forme physiquement gracieuse, méconnue d'elle, pour attirer sa curiosité. Je l'appelai : elle vint, drapée dans son innocence radieuse comme un masque qui grimace de bonheur. Les yeux scintillants de l'image de cette chose, elle ne daigna pas me reconnaître. Je l'ai incitée à croquer le fruit pernicieux du savoir, qui rend les adultes imparfaits et voile leurs regards d'une banale tristesse, ce savoir qui s'était estompé en elle grâce aux plaisirs de l'innocence mais qui avait laissé subsister ses séquelles lasses. Par ingénuité, elle succomba la première à la tentation. A cause de sa rouerie nouvellement acquise, elle entraîna l'être grotesque dans les rets de la conscience.

                Ils ne purent plus s'aimer : ils se trouvaient éphémères et laids. Ils avaient tellement honte  de ce qu'ils étaient devenus que je me mis à rire. L'Autre m'entendit. Comme il avait toujours eu le sens moral exacerbé, il condamna à l'humanité le vers grotesque, lui accouplant un double sans grâce de ma misérable Lilith. Et il me damna dans cet antre pestilentiel où le feu même hurle d'horreur. Lilith a gardé un esprit d'immortelle mais sa beauté éternelle, dont elle était si vainement fière, a laissé la place à ce satellite mort que les hommes nomment Lune. Et les poètes se souviennent parfois qu'ils en furent amoureux. Mais ils oublient que je fus le premier amant du monde et que je torture l'humanité par haine de la voir si semblable à moi : sa joie me serait intolérable même si sa peine me hante. Les hommes peuvent au moins saisir l'impression de Lilith dans leurs bras. Tandis que moi...


23:17 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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