24/10/2004

Demi-sourire

Il suivait le fil de son esprit, le cours des rues, le flux gris des travailleurs qui se déplacent. Les mains dans les poches, il flânait doucement dans la cohue pressée, esquivait un flux, évitait un reflux. De temps à autre, il dévisageait l'un de ces faces fatiguées et agitées, qui cachaient parfois l'ébauche d'un sourire, la naissance d'une larme ou l'ombre douceâtre d'un baiser.  Quand la pression de la foule le lui permettait, il s'attardait à suivre un visage prometteur. Au hasard d'une trouée dans le cours de la foule, il dévisageait les jambes et les fesses, notait le port des épaules, imaginait la poitrine. Bientôt, il s'arrangeait, par un mouvement coulant, pour entrevoir les seins de la passante et constatait le plus souvent, l'exactitude de son pronostic. Parfois, ça ballochait, ça pendait lamentablement comme deux outres vides. Parfois, ça brillait par son absence, comme si le seul lest permis avait été celui des fesses, et le galbe pourtant désirable des jambes et des hanches ne proposait que ses proportions ridicules. Parfois aussi, ça pointait ferme, trop ferme, et il soupçonnait les cicatrices de l'opération ou le soutien-gorge à armature renforcée sous le pli net du chemisier. Il en restait fort peu comme il les appréciait, peu de ces poires bien mûres pour la soif qu'il s'obstinait à préférer. Il en restait un peu moins lorsqu'il s'approchait de la fille, lorsqu'il lui faisait ses propositions et lorsqu'elle refusait dans un demi-sourire fatigué? Il s'en retournait alors chez lui, pratiquement les yeux fermés. Il s'enfermait dans son atelier et commençait à sculpter la poitrine aux courbes douces, les reins cambrés, les jambes galbées et, pour terminer, le visage qui s'éveillait enfin sous le pli du demi-sourire. Ce demi-sourire que les hommes les plus riches réclamaient avec la nostalgie soucieuse de ces plaisirs qui leur semblaient révolus.

05:17 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |

Commentaires

Une foule n'est pas la somme de ses composants! Quand je suis emporté par le flux d'une foule, il m'arrive souvent de penser à la différence entre les réactions du groupe et celles des individus pris isolément...
Si chaque passant a ses opinions, ses soucis, son "âme", le groupe, lui aussi, a les siennes qui ne sont pas la "moyenne" des individus qui le composent...
Ainsi, le phénomène barbare du lynch qui serait impensable pour un individu isolé, même s'il en avait le pouvoir...

Écrit par : Armand | 24/10/2004

Cher Armand, Je me place ici d'un autre point de vue : non celui de la foule mais celui du promeneur qui flâne. L'oisiveté, la gratuité, le caractère fortuit des rencontres transforme une foule en un ensemble d'individus. Peut-être... A bientôt.

Écrit par : Ubu | 24/10/2004

Jolie demoiselle! Cher Ubu,
J'avais compris: le promeneur regarde les jolies filles et évalue leurs appâts...
J'avais simplement voulu ajouter à cette charmante description une réflexion sur un phénomène de société.

Écrit par : Armand | 24/10/2004

Cher Armand, j'aimerais tant être sûr de ne jamais céder aux phénomènes de société. Dans ce cas-ci, comme te le diraient mes amis, mes obsessions me protègent. ;)))
A bientôt.

Écrit par : Ubu | 25/10/2004

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