26/10/2004

La mue

Il y avait longtemps qu'il n'avait éprouvé ce sentiment disgracieux, cette peur infâme que son étrangeté réveillait parfois en lui. Sa chair, rose pâle, prenait alors des reflets indigo sous l'effet de son tempérament apoplectique. Ses nerfs prenaient la tangente et la rage passée le voyait seul, au beau milieu de la rue, entouré des débris épars de ses vêtements qui jonchaient le sol comme la dépouille de quelque animal prodigieux. Et, violacé, le regard opaque, il s'en retournait dans sa demeure du moment, sa démarche indécise dessinant des esquisses de pas. Là, dans le grand miroir piqueté de saleté, il se regardait avec peine. Son oeil parcourait furtivement ce corps flasque, ces membres ballants, cette tête hydrocéphale d'où fuyaient des yeux globuleux. Alors, il passait toujours une main qui frémissait de peur et de dégoût sur ce pauvre visage boursouflé qu'il ne parvenait pas  à s'approprier. D'un geste nerveux des doigts, il incisait la cloque qui naissait sur la tempe, arrachait les peaux mortes et lépreuses qui crissaient sous ses ongles et découvrait, avec soulagement et satisfaction, des plaques de peau laiteuse, presque cadavérique, que la mue avait rendue plus terne encore.

23:04 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

Commentaires

Drames humains C'est le drame que vivent certaines personnes (maladies ou accidents). Leur malheureuse situation est souvent encore aggravée par le dégoût qu'elles occasionnent aux autres dans notre société où le "beau" est revendiqué et même considéré comme un dû (voir les publicités pour les moyens d'y accéder...).

Écrit par : Armand | 27/10/2004

Peut-être parce que nous n'osons pas nous imaginer que la beauté subsiste au-delà de la mue et que nous ne relevons que les clichés qu'on nous impose. Tu me fais penser à une photo de Jan Saudek, que je n'oserais pas afficher sur mon blog, tant elle me convainc et dérangerait peut-être : il s'agit d'un nu mais la jeune fille est mutilée (amputée d'un bras et d'une jambe !). Rien de malsain : elle est simplement belle, voire splendide comme un cadeau. C'est peut-être cela la beauté : un cadeau que l'on s'offre à soi-même ? A bientôt.

Écrit par : Ubu | 27/10/2004

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