31/10/2004

La télévision

Il avait des choses à dire. Il détourna un faisceau de satellite et brouilla les autres canaux de manière à monopoliser l'antenne. Son discours soigneusement préparé, il le lut à l'heure prévue, avec ce pli ironique de la bouche qui lui était coutumier. Le pli s'accentua perceptiblement lorsqu'il entendit, dans la rue, le bruit des téléviseurs que ses voisins y jetaient avec violence.

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L'édition automatique

Les pages aux caractères alignés et ordonnés se dévidaient sur le carrelage sec et froid de la salle. Des techniciens en blouse immaculée surveillaient les claviers et les écrans de l'immense ordinateur. D'autres, vêtus de tenues bleu ciel, ramassaient les pages à la sortie des divers orifices, dans des bacs de plexiglas qui, si tôt remplis, étaient envoyés dans la salle suivante. Là, un autre ordinateur à lecture optique triait et sélectionnait les pages mêlées, reconstituait les intrigues et les expédiait au service de la diffusion. Celui-ci transmettait alors les textes à l'imprimerie, laquelle les imprimait et les reliait automatiquement. Ensuite, à la fin de la chaîne, ils étaient envoyés directement aux centres de distribution qui les répartissaient entre les diverses bibliothèques dont personne n'ouvrait plus jamais la porte.

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La subversion

Il se croyait désaxé. Ses idées vieillottes, héritées de philosophes et de penseurs démodés, n'avaient même plus cours au marché de la désuétude. Les plaisirs qu'il révérait s'étaient perdus dans la masse des petites satisfactions primaires. Il se laissait aller jusqu'au jour où un groupe de jeune gens, lassés de la vacuité de leur temps, vint s'entretenir avec lui. Il leur livra ses connaissances, leur ouvrit sa bibliothèque et son esprit. Lorsqu'il mourut, la civilisation des plaisirs fonctionnels commençait à vaciller.


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L'autre monde

Je vous écris de l'autre monde. L'auteur de cet ouvrage redoutable, un roman d'horreur doublé d'une histoire d'amour à l'eau de rose, connut un très grand succès, relayé par des émissions à prétentions culturelles. Ce ne fut toutefois rien par rapport au véritable phénomène de société que représenta le second livre intitulé : Nouvelles de l'autre monde. Il faut avouer que le ton très réussi de reportage et le décès fortuit de l'auteur entre les deux publications y étaient pour beaucoup.

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27/10/2004

Science et croyance

La science et les religions n'ont rien en commun : toute tentative d'assimilation de l'une aux autres  -vous remmarquerez que cela ne fonctionne que dans un seul sens - est vouée à l'échec. La science est le fruit d'une démarche rationnelle, hypothético-déductive et rigoureuse : elle recherche des preuves de ses hypothèses et ne propose une affirmation que "jusqu'à preuve du contraire". Les croyances religieuses ne sont ni prouvables ni analysables : elles sont ce qu'elles sont et il n'est possible de les étudier qu'en fonction de leurs tendances partagées (structuralisme), des phénomènes d'adhésion qu'elles engendrent (sociologie, psychologie) et de leur poids historico-politique (critique historique, sociologie politique). Rares sont les scientifiques qui interviendraient dans une querelle religieuse à dessein : plus nombreux sont les pouvoirs religieux qui veulent imposer leurs doctrines aux sciences fondamentales (interdiction de la théorie de l'évolution au profit du créationisme) ou appliquées ( bioéthique). Je n'ai rien contre les fois, les croyances, les systèmes religieux pour autant qu'ils se cantonnent à la sphère privée : c'est à cette seule condition que leur existence peut être légitime dans un système démocratique et que la tolérance peut être garantie, pas en assénant une prétendue supériorité d'un système électif et exclusif.  Je revendique mon athéisme, ma neutralité sociale et le respect de qui me respecte : ni plus, ni moins.  Et je n'aime décidément pas la confusion des genres...

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26/10/2004

L'identité

Il fuyait. Depuis son enfance, il fuyait son reflet, son odeur, ses sensations. Il fuyait tout ce qu'il avait vécu, pourtant rien de notable, et surtout ce qu'il risquait d'avoir à vivre. Il eût aimé l'immobilité impassible des statues,  n'était ce sentiment d'horreur à l'idée de passer l'éternité face à lui-même. Lorsqu'on l'arrêta, il ressentit un choc des plus violents : on le haïssait donc à sa place, on abhorrait son identité. C'est ainsi qu'il mourut en déportation, enfin fier d'être lui-même face à ces bourreaux qui lui déniaient les qualités d'un être humain.

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La mue

Il y avait longtemps qu'il n'avait éprouvé ce sentiment disgracieux, cette peur infâme que son étrangeté réveillait parfois en lui. Sa chair, rose pâle, prenait alors des reflets indigo sous l'effet de son tempérament apoplectique. Ses nerfs prenaient la tangente et la rage passée le voyait seul, au beau milieu de la rue, entouré des débris épars de ses vêtements qui jonchaient le sol comme la dépouille de quelque animal prodigieux. Et, violacé, le regard opaque, il s'en retournait dans sa demeure du moment, sa démarche indécise dessinant des esquisses de pas. Là, dans le grand miroir piqueté de saleté, il se regardait avec peine. Son oeil parcourait furtivement ce corps flasque, ces membres ballants, cette tête hydrocéphale d'où fuyaient des yeux globuleux. Alors, il passait toujours une main qui frémissait de peur et de dégoût sur ce pauvre visage boursouflé qu'il ne parvenait pas  à s'approprier. D'un geste nerveux des doigts, il incisait la cloque qui naissait sur la tempe, arrachait les peaux mortes et lépreuses qui crissaient sous ses ongles et découvrait, avec soulagement et satisfaction, des plaques de peau laiteuse, presque cadavérique, que la mue avait rendue plus terne encore.

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25/10/2004

Le retour

Il était revenu. Il ignorait sous quelle forme il était à nouveau là mais le fait était que sa présence s'avérait indéniable. Il vacillait quelque peu, l'ivresse d'une existence retrouvée, sans doue. Il se sentait bien, jeune et en plein possession de son intelligence supérieure. Le décor qui l'entourait était étrange, un rêve coloré. Des animaux doux au regard immobile, des rocs aux couleurs vives des arbres sans branches, plantés avec une régularité métronomique. Et ce sol à la douce couleur bleutée. A propos, il ne sentait pas ses jambes : son corps semblait ovoïde à la base et ne cessait de  vaciller. Seuls ses bras, fortement écartés, lui assuraient un équilibre précaire.

                Hormis ces handicaps physiques, qu'il lui faudrait maîtriser tôt ou tard, sa conscience lui disait que cette vie-ci serait bien plus fascinante que l'autre. C'est à cet instant qu'une main gigantesque et potelée le saisit maladroitement et le fit basculer. S'il avait eu un peu d'ouïe, il aurait entendu les babillements de l'enfant qui venait de regagner son parc.

22:01 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (5) |  Facebook |

Le repas mondain

C'était un dîner comme les autres. Entre politesses de circonstance et flatteries requises, l'ardeur s'effritait. Alors, l'hôte, conscient de sa supériorité provisoire, s'immisça dans les conversations polies et choqua irrémédiablement ses invités. Décidément, la société était des plus médiocres. Non que ceux qui la constituaient le fussent, si l'on pouvait en juger sur base de l'assistance, mais les relations que l'on se sentait obligé d'entretenir ne pouvaient que refléter la bêtise qui lui était inhérente. De plus, l'éphémérité même de ces repas hâtifs ne permettait aucun rapprochement , si ce n'étaient les épanchements sexuels et  instinctifs. Les tables transparentes fourniraient une merveilleuse lucarne aux appétits du bas tandis que la raideur du haut du corps démontrerait l'hypocrisie grivoise de ces rapprochements lascifs. Quant aux conversations : ne feraient-elles pas rougir, par leur indigence, le plus échancré de tous ces pseudo-philosophes qui envahissaient les écrans comme s'ils en étaient les propriétaires ? Que de brillants esprits contraints à la simplification hâtive, comme s'ils devaient s'accoupler à la va-vite, comme des éjaculateurs précoces de leurs pensées ! Ici, pourtant, le temps ne manquait pas : mais l'esprit , recouvert du cirage des mondanités, exhalait  ses relents comme des flatulences. C'était ce pourquoi l'honorable assistance ne devait lui tenir grief de la chasser vers d'autres lieux où elle pourrait poursuivre ses propos nauséeux en toute béatitude.

                Ainsi dit-il, ainsi fit-il. Et lamentablement, queue basse et yeux rentrés, les convives quittèrent la table, abasourdis. Mais, dans les yeux de certains, de quelques-uns, une lueur d'envie scintillait : ils jalousaient l'honnêteté de l'hôte.

21:59 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

Imagination ?

Ça aurait pu être une histoire, l'histoire de sa vie. Peu importe où il était né ou quand il s'était laissé glisser dans les rets de l'âge, comme si sa vie en avait dépendu, comme si ses souvenirs devaient être morts avant d'être nés, comme si ses plaisirs étaient dissolus avant d'avoir existé.  Une vie trop banale pour avoir été vécue, pour être racontée, pour ne pas prendre fin sans cesse...

                Et si, de chevaliers de l'orage en tempêtes fébriles, son imagination n'avait cessé de l'inventer ? Si les mots dits à voix basse n'étaient autre que la réalité, si toute autre chose n'était que duperie ? Peut-être eût-il été ainsi le conquérant de ses rêves où les guerres ne tuaient que les images de simulacres, où les sosies se délectaient de leurs nodosités, où demain n'eût été qu'ailleurs.

                C'est ainsi qu'il s'éteignit, dans cet éveil à l'inconscience. Sans vérité ni certitude, pas même celles de ses rêves, il vouait à l'échec son inexistence. Il se perdit dans le sanglot subtil d'une larme absente.


21:57 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

La faim du monde

Il faudrait fermer les banques alimentaires : distribuer de la nourriture gratuite est honteux. Nous sommes un pays riche, parmi les meilleurs PIB européens, et ce type d'initiative ternit notre réputation. Et puis, tous ces chômeurs, ces fin-de-droits, ces sans-papiers sont autant de parasites qui vivent sur le compte de la société : c'est vrai que le chômage est structurel mais quand le Premier Ministre - qui a tout de même risqué sa peau sur le front des négociations - nous affirme qu'il va créer 10.000 (pardon 200.000 !) emplois, tous ces marginaux devraient se rendre compte de leur défaitisme. Ils ne savent donc pas combien reconnaitre leur existence nous coûte ? Ils ne savent pas qu'ils donnent une impression de laisser-aller, comme des moutons de poussière de temps révolus qui se planquent sous nos lits confortables. Ils ne savent pas, ces incultes, qu'on a tué Jaurès ? Ils finiraient par croire que manger à sa fin est un droit de l'Homme : un comble ! Notre système est là pour prospérer, pour "vendre du temps d'antenne à Coca-Cola", pas pour se soucier des fins de mois difficiles. Et puis, cette charité, ça fait mauvais genre : la faim n'est-elle pas un moteur de compétitivité ? Dans "Un steak" , Jack London évoque la journée d'un boxeur. Il doit gagner son match du soir mais la faim le tenaille. S'il gagne, il pourra s'offrir un steak : seulement, comme il n'a pas mangé à sa faim depuis plusieurs jours, il devrait bien se payer un steak pour assurer sa victoire. Il ne vaincra pas : il n'avait pas la compétitivité chevillée au corps, juste la faim.  C'est une situation passée, n'est-ce pas, une expérience d'un autre âge ? Je crois me rappeler qu'un député conservateur britannique avait, sous Tatcher, mené l'expérience suivante : survivre un mois dans la peau d'un chômeur. Il n'y avait pas réussi. C'est vrai : nous ne pouvons accueillir toute la misère du monde, la nôtre nous suffit amplement. Et puis, nous devons lutter contre l'obésité : tous ces corps faméliques finiraient par nous effrayer...  La dignité humaine, ce n'est pas compétitif ?

04:13 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (6) |  Facebook |

24/10/2004

Le roman

 Il y eut une virgule. Il s'arrêta pour faire le point, pour revoir ces multiples pages encombrés de tous ces mots que lui avait dictés son naufrage. Depuis plus de trente ans, il écrivait sur cette île déserte. Depuis trente ans, dans la solitude tropicale de l'île, il rédigeait des romans policiers, comme avant son naufrage. Les personnages en étaient bien élevés, les intrigues brillantes, les assassins désabusés. Sauf dans cette dernière nouvelle où un naufragé dans une île déserte se faisait assassiner. S'il avait trouvé le coupable idéal, il ne savait pas encore qui pourrait mener l'enquête. Les marins du bateau qui le retrouvèrent, la cervelle répandue sur le bord de la plage, se s'en soucièrent pas. Ils ne lisaient pas l'anglais et laissèrent ses manuscrits à l'abandon sous les assauts des pluies tropicales. Ils s'y trouvent toujours et le lecteur pourra peut-être y trouver, dans cette bouillie de papier, l'un ou l'autre mot qui le guiderait dans son enquête. C'est d'ailleurs ce qu'il avait lui-même prévu.

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Demi-sourire

Il suivait le fil de son esprit, le cours des rues, le flux gris des travailleurs qui se déplacent. Les mains dans les poches, il flânait doucement dans la cohue pressée, esquivait un flux, évitait un reflux. De temps à autre, il dévisageait l'un de ces faces fatiguées et agitées, qui cachaient parfois l'ébauche d'un sourire, la naissance d'une larme ou l'ombre douceâtre d'un baiser.  Quand la pression de la foule le lui permettait, il s'attardait à suivre un visage prometteur. Au hasard d'une trouée dans le cours de la foule, il dévisageait les jambes et les fesses, notait le port des épaules, imaginait la poitrine. Bientôt, il s'arrangeait, par un mouvement coulant, pour entrevoir les seins de la passante et constatait le plus souvent, l'exactitude de son pronostic. Parfois, ça ballochait, ça pendait lamentablement comme deux outres vides. Parfois, ça brillait par son absence, comme si le seul lest permis avait été celui des fesses, et le galbe pourtant désirable des jambes et des hanches ne proposait que ses proportions ridicules. Parfois aussi, ça pointait ferme, trop ferme, et il soupçonnait les cicatrices de l'opération ou le soutien-gorge à armature renforcée sous le pli net du chemisier. Il en restait fort peu comme il les appréciait, peu de ces poires bien mûres pour la soif qu'il s'obstinait à préférer. Il en restait un peu moins lorsqu'il s'approchait de la fille, lorsqu'il lui faisait ses propositions et lorsqu'elle refusait dans un demi-sourire fatigué? Il s'en retournait alors chez lui, pratiquement les yeux fermés. Il s'enfermait dans son atelier et commençait à sculpter la poitrine aux courbes douces, les reins cambrés, les jambes galbées et, pour terminer, le visage qui s'éveillait enfin sous le pli du demi-sourire. Ce demi-sourire que les hommes les plus riches réclamaient avec la nostalgie soucieuse de ces plaisirs qui leur semblaient révolus.

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Le chemin

Leur parcours devenait délicat. Les talus encombrés de branches lépreuses qui leur giflaient le visage, semblaient infranchissables. Le sol craquait sous leurs pas lourds. Leurs faces, abruties par l'épuisement, ne laissaient plus rien paraître. Aucune émotion ne pouvait être suscitée par ce paysage où tout bruit était aussitôt assourdi, où toute vie avait disparu. Une butte, un lacet, une sorte de vallon mais toujours ce toit de branches épineuses entremêlées qui cachait le soleil, dont seul un reliquat lumineux leur parvenait? Ils cherchaient un dégagement, un plaine ou même une terre nue pour s'y reposer ou s'y établir. Ils cherchaient des couleurs, des oiseaux, des papillons, des feuilles, de l'herbe. Mais tout ce qu'ils avaient devant eux, c'était l'horizon ombreux d'un sous-bois desséché qu'il leur faudrait parcourir l'éternité durant : tel était leur châtiment.


05:13 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |

23/10/2004

Cher Armand,

Tu viens de nous apprendre ta décision de fermer ton blog. Personnellement, je comprends et respecte les motifs que tu nous donnes. Je conçois que subir les aléas techniques et des assauts agressifs soit désagréable : pour la technique, je te dirai que la technique est folle ; pour les indélicats, certains oublient le minimum de civilité et de délicatesse dû à leur hôte, et ce n'est pas une question de folie mais d'éducation. J'ai beaucoup apprécié d'avoir été l'invité, parfois turbulent, parfois taquin (je te rappelle que tu m'avais placé chez "les râleurs" et puis chez "les humoristes"!) dans ta blogosphère : j'y ai eu souvent l'impression qu'il était possible de s'y entendre en bonne intelligence. J'apprécie aussi d'avoir eu droit à tes posts où les principes et les idées ne masquaient pas l'humanité. Sache donc que le roi Ubu, en son blog sacré, offre le droit d'asile (plus on est de fous...) à tes commentaires, qui y seront toujours accueillis avec joie parce qu'ils le méritent.
Et Ubu aura toujours le plaisir d'apprécier tes commentaires chez les autres blogueurs, les passionnés, les dandys, les humoristes, les élégants, les indépendants, les tendres, les poètes.
 
Si je puis me permettre, à très bientôt.

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22/10/2004

Echec

A l'heure qu'il était, il devait se trouver loin de toute terre habitée. Son expédition, lancée à grands renforts de publicité, avait attiré les badauds sur la piste de départ, comme s'était tout à coup installée au milieu de la vieille ville. La foule avait même débordé le service d'ordre quelques instants, sans dégâts pour l'appareil, fort heureusement. Ce petit incident l'avait mis de mauvaise humeur, ce qui lui fit claquer un peu trop fort la porte au mécanisme complexe qui devait l'isoler de l'océan.  Lorsque l'eau commença de s'infiltrer par un interstice minime dans la porte, il se retrouva bloqué à l'intérieur de la bille qui, ainsi lestée, coula à pic. Il mourut noyé. Ses mains étaient rongées par les coups qu'il avait asséné aux parois de son engin.

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Lilith

J'ignore pourquoi j’écris ces mots. Je me sais timide, malgré ma haine démesurée à Son égard, et pourtant me vient le besoin de tout Lui avouer, de tout vous avouer, à vous aussi. Ma culpabilité dans vos épreuves passées et futures  - le présent est trop fugace pour les créatures éternelles - étreint mes doutes jusqu'à les étouffer. Je l'ai vue aujourd'hui, ce toujours aujourd'hui, au bras d'un autre, bellâtre et aimable. Je crois qu'une folie sombre et inquiétante m'a saisi. Idiot ! Idiots, eux aussi ! Le meurtre les guettait et ils folâtraient dans leur inconscience. Alors, j'ai désiré leur offrir ces souffrances soufrées qui me cernent de leurs effluves. J'allais les damner au-delà de tout sentiment, j'allais les faire damner par l'Autre, ce respectable mégalomane. Lilith des origines, Lilith à l'immatérielle beauté devait payer pour avoir cru aimer ce vermisseau à pattes.

                Je me revêtis d'une forme physiquement gracieuse, méconnue d'elle, pour attirer sa curiosité. Je l'appelai : elle vint, drapée dans son innocence radieuse comme un masque qui grimace de bonheur. Les yeux scintillants de l'image de cette chose, elle ne daigna pas me reconnaître. Je l'ai incitée à croquer le fruit pernicieux du savoir, qui rend les adultes imparfaits et voile leurs regards d'une banale tristesse, ce savoir qui s'était estompé en elle grâce aux plaisirs de l'innocence mais qui avait laissé subsister ses séquelles lasses. Par ingénuité, elle succomba la première à la tentation. A cause de sa rouerie nouvellement acquise, elle entraîna l'être grotesque dans les rets de la conscience.

                Ils ne purent plus s'aimer : ils se trouvaient éphémères et laids. Ils avaient tellement honte  de ce qu'ils étaient devenus que je me mis à rire. L'Autre m'entendit. Comme il avait toujours eu le sens moral exacerbé, il condamna à l'humanité le vers grotesque, lui accouplant un double sans grâce de ma misérable Lilith. Et il me damna dans cet antre pestilentiel où le feu même hurle d'horreur. Lilith a gardé un esprit d'immortelle mais sa beauté éternelle, dont elle était si vainement fière, a laissé la place à ce satellite mort que les hommes nomment Lune. Et les poètes se souviennent parfois qu'ils en furent amoureux. Mais ils oublient que je fus le premier amant du monde et que je torture l'humanité par haine de la voir si semblable à moi : sa joie me serait intolérable même si sa peine me hante. Les hommes peuvent au moins saisir l'impression de Lilith dans leurs bras. Tandis que moi...


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Le chanteur

Il était mort de trac. Depuis plus d'une heure, déjà, ce n'étaient qu'allers et retours de sa loge aux toilettes. Maintenant, il s'avançait vers la scène, noué et suant. Ses doigts tremblaient sur sa guitare et la poissaient. Il entendit que l'on appelait son nom, son pauvre nom dont l'écho assourdi se diluait dans l'atmosphère confinée de la salle. Après une brève hésitation, il se décida à franchir les quelques pas qui le séparaient de l'avant-scène. Il s'arrêta, aveuglé par les projecteurs. Quelques sifflets se firent entendre, dus à son attitude hésitante ou à sa dégaine de clochard, il n'en savait rien. Sans rien dire, il se mit à chanter : ce ne furent que couacs et accords dissonants. Il dut sortir rapidement sous les huées et les projectiles les plus divers. Tandis que l'animateur tentait de calmer l'émeute, il sortit de la loge, la face pâle et les yeux bouffis de larmes.

Il erra dans la nuit quelque temps, son pas hésitant glissait sur les dalles froides et mouillées. Il parvint enfin à  la petite place de la gare où les carreaux sales et dépolis de quelques bistrots laissaient passer une lumière jaunâtre. Adossé à un vieux poteau, il sortit sa guitare et se mit brusquement à chanter. C'était la chanson, les chansons qu'il devait interpréter au crochet. Les notes, douces et pures, frappèrent de stupeur les consommateurs avinés. Avant même qu'ils ne réagissent, il avait disparu, avalé par la nuit où ses notes limpides continuaient à couler.

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21/10/2004

Le poète

Il aurait voulu être poète : chanter Juliette dans les couleurs vives d'un alphabet remodelé, rendre la profondeur intime de tous ces lieux de passage négligés. Il se ressaisit, non sans réprimer un soupir, et reprit bien en main son tampon que ses rêveries inopportunes avaient laissé échapper.

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Illusion du rêve

La salle semblait déserte. Les miroirs qui recouvraient les murs se renvoyaient , en le multipliant, son reflet tacheté de diverses poussières. Les images s'avancèrent et parcoururent la salle du même pas. Ils redressèrent une chaise sale sur laquelle ils s'assirent. Ils regardèrent les vieilles tentures défraîchies, les miettes qui achevaient de pourrir sur les tables nappées d'auréoles, les banderoles qui pendaient lamentablement, les traces de pas d'une jeunesse qui avait dû être insouciante. Ils saisirent alors leur arme et, calmement, ils se tuèrent, l'un après l'autre. Le dernier, peut-être l'original, rangea son arme et quitta la salle sans un regard. Le sol crissait lorsque ses semelles écrasaient un morceau de verre.


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L'inventeur

D'un ciel azur, aux reflets mouvants, il tirait son peu d'énergie. Ses expériences le phagocytaient, comme une moule envahie par sa propre décomposition. Dans la masure qui lui faisait office de laboratoire, les idées  fusaient, diverses et nombreuses. C'est ainsi qu'il découvrit, dans son isolement salutaire, bon nombre d'inventions qui étaient déjà utilisées sans même qu'il le sache.


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20/10/2004

Le progrès

Suite à d'innombrables épreuves, il se retrouvait seul et abandonné dans cette petite gare d'une ville de la province profonde. Son éducation élitiste et spécialisée s'accommodait mal de la nonchalance envahissante des brins d'herbe sauvage qui créaient un tapis clairsemé entre les rails rougis par la rouille. Il s'était décidé à quitter la gare et à avancer dans cette petite ville, d'une grande banalité. Il apercevait au loin la petite place, avec sa minuscule église envahie par les frondaisons, à laquelle répondait comme un écho un petit café dont la façade encombrée de lierre ne masquait pas la bruyante intimité. Sur la place même, il distinguait quelques silhouettes auréolées de soleil qui s'agitaient calmement autour d'une partie de pétanque. Au soupir qu'il laissa échapper face à ce spectacle répondit ce drôle d'éclair dans les yeux qui lui avait déjà valu tant d'ennui.

                Un an plus tard, il affichait cette satisfaction malsaine qui fascinait et dégoûtait ses interlocuteurs. La gare n'avait guère changé, hormis les signes de sauvagerie qui l'avaient abandonnée : plus un seul brin d'herbe entre les rails soigneusement polis. Lorsque le train rapide arriva, il jeta un coup d'oeil furtif à la cathédrale et aux buildings flambants neufs qui avaient envahi la petite place tranquille. Il pouvait rejoindre en toute quiétude son poste à la Direction de l'Urbanisme.

23:32 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (5) |  Facebook |

La crise

La crise venait de commencer, faute de psychotropes. Les rues étaient droites et grises, les maisons toutes semblables dressaient leurs pignons délavés dans un ciel morose. Et, dans une crise d'angoisse absolue, il réapprenait le quotidien dans toute sa lassitude.

23:31 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

La rue

Il devait être huit heures. Il devait être huit heures et il se sentait plonger dans son cauchemar quotidien. Les traits rougeâtres de la rue devenaient flous, Les maisons étalaient leurs taches d'ombre sur la rue souillée. Il voyait par endroits cette horrible verdure envahir le pavé, comme roussie par le soleil lourd. Les maisons se muaient en arbres tropicaux où reposaient des oiseaux criards. Et l'on entendait, de plus en plus proches, quelques rugissements de fauves. On ne retrouva le lendemain matin que la charpie sanglante de ses vêtements.

23:30 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

19/10/2004

Pensées

Il mourait de soif. Les lumières violettes du soleil automnal lui cuisaient la tête. Ses pas chancelaient, comme si le plomb de ses semelles dérivait lentement à chaque foulée dans le sable. Son regard s'égarait, flottant sous l'ombre de ses cils, comme perdu dans sa sueur dont chaque goutte qui s'étalait sur le sable égrenait sa dérive, ses souvenirs, son supplice. Il avançait pesamment, comme englué dans ses nombreuses pensées qui divaguaient au hasard des flots irisés dont l'éclat l'aveuglait maintenant. Il se sentait pris dans des sables mouvants dont l'étau, masse spongieuse et informe comme lui-même, se resserrait sur lui comme un piège infernal qu'il aurait déclenché par ces petits soupçons de vie auxquels il s'accrochait avec le désespoir glacé d'un naufragé transi à la vue duquel disparaît toute trace de bonheur humain, effacée comme par une main géante dans un spasme gluant et destructeur dont l'indifférence même marque la cruauté. Il s'arrêta brusquement. Ses souvenirs tourbillonnaient en rafales, ses plaies s'ouvraient, comme autant de sillons qui parcouraient sa peau moite où une forêt de vermine grouillait paresseusement, peu soucieuse de ne pas survivre à son dieu dont le regard, vague et équivoque, titubait d'une ivresse malsaine qui ombrait ses yeux de reflets gris vert dont la couleur évoquait cette mer qui s'éloignait lentement, comme un marin voit la terre le quitter, où ses familiers s'attelleront à la hantise de l'attente qu'un bruit instinctivement reconnu ou une annonce hâtive achèvera avec la violence nette et brutale d'un couperet dont la lame tranche, incisive, jusqu'aux derniers liens de notre vie. Il mourut égaré dans ses pensées.

04:12 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (7) |  Facebook |

Un certain Monsieur Smith

C'était arrivé le 31 juillet de cette année-là, à quinze heures quinze précises. Le monde entier était suspendu aux relations fort peu diplomatiques entre les deux grands, l'avenir de la paix se jouait dans les alcôves des chancelleries. Monsieur Smith - appelons-le ainsi pour préserver son anonymat - Monsieur Smith se grattait tranquillement le testicule gauche, assis profondément dans son vieux fauteuil de velours rouge, à l'ombre de sa station-service miteuse et déserte. Monsieur Smith se grattait donc, ce qui dénotait chez lui une certaine perplexité face aux divers petits tracas de sa vie ennuyeuse, d'où étaient heureusement exclus les rhumatismes grâce au climat très sain du désert Mojave. Soudain, Monsieur Smith cessa de se gratter pour se plonger avec délectation dans un magazine vieux de trois mois, comme l'attestaient les constellations de taches sur la page centrale. Deux planètes, à la périphérie de l'univers, changèrent d'axe et disparurent dans une grande explosion. Une nova se déclara, suffisamment proche de nous pour que nos astronomes en voient la trace dans leurs télescopes perfectionnés. L'un des astéroïdes de Saturne s'était écarté de son orbite et se dirigeait irrémédiablement vers la Terre, à une vitesse incalculable. Les astronomes, d'une voix tremblante, annoncèrent la fin du monde. Les diplomates des deux grands s'enlacèrent, à grands renforts d'embrassades, et auraient même poussé leurs effusions beaucoup plus loin si le service du protocole ne s'en était mêlé.. L'astéroïde virevoltait dans l'espace comme une ballerine obèse. Partout, ce n'étaient que bacchanales et orgies. Le monde s'était arrêté de penser tandis que Monsieur Smith restait figé dans ses rêveries érotiques. Lorsqu'il éternua, l'astéroïde se volatilisa dans l'atmosphère terrestre et nos petites mesquineries quotidiennes mirent un certain temps à se remettre de l'émoi qu'il avait provoqué. Quant à Monsieur Smith, je lui souhaite cordialement de se remettre de son rhume, qui n'a bien entendu aucun rapport que ce soit avec les événements qui agitèrent notre planète. Quoique...


04:09 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |

17/10/2004

Le mépris

  • Marie dit à Elio :"Tu aimes mes cheveux".
  • Elio répond : "Oui".
  • Marie : "Comment m'as-tu trouvée au débat de ce midi ?"
  • Elio : "Radieuse !".
  • Ubu : "Il y a de nombreux enseignants qui n'ont pas été payés depuis le 31 août !"
  • Marie lève les yeux au ciel et dit : "Mais je leur ai envoyé une lettre ouverte qui exprimait la confiance que j'ai en eux. N'est-ce pas beaucoup mieux qu'un salaire ?"
  • Ubu : "Je suis censé rester poli ?"
  • Elio : "Ne leur avons-nous pas promis un refinancement de la Communauté française. Et bien, nous faisons quelques économies mais bientôt ils auront tous un chèque-coiffure et deux portraits dédicacés."
  • Marie : "Oh, Elio, à propos, tu ne penses pas que je devrais changer de coiffure ? "
  • Ubu : "Ok, compris. Le nouveau slogan du PS, c'est Demain on coiffe gratis"
  • Marie et Elio en choeur (à gauche, bien entendu) : "Exactement"
 
Maintenant, ami lecteur, plusieurs choix s'offrent à toi pour développer cette mignonne comédie de situation :
  1. Guy Spitaels écrit un ouvrage sur le sujet : la série s'ouvre aux zombis.
  2. Marie Arena décide de payer les enseignants, avec excuses et intérêts de retard : on peut envisager plusieurs apparitions de la Vierge et de nombreux saints, vu le tour surnaturel de la série.
  3. Ubu se fâche tout vert et veut décerveler les deux coquins : manque de pot, quelqu'un l'a manifestement précédé. Ubu recherche le coupable : la série devient policière.
  4. Les enseignants continuent à donner cours comme s'il ne se passait rien : on hésite entre les frères Daerdenne et l'équipe de Strip-Tease pour la veine réaliste. Les premiers ont la préférence du ministre du budget.
  5. Les enseignants reçoivent une commission d'Agusta : la série tourne au thriller ou au récit d'espionnage. Marie devient Moneypenny, Daerdenne fait "Q" et Elio devient James Bond.
Merci de nous envoyer ta réponse avant le 33 juin 2016 : la situation sera régularisée ce jour-là. Enfin, il paraît.
 
Il est bien entendu que toute ressemblance avec des personnages existant ou ayant existé serait purement fortuite : tout le monde sait bien que la Ministre-Présidente n'est pas socialiste. Seule la situation est inspirée d'un fait réel.

22:40 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (21) |  Facebook |

Le FSE en cause

Le FSE, c'est le forum social européen : une initiative à laquelle j'applaudis des deux mains. Et puis, je vois le nom de l'un ou l'autre participant et j'ai besoin de toutes mes mains (si vous pouviez m'en prêter !), de mes pieds et de mon corps entier pour soulever mon écoeurement, tant je n'arrive plus à comprendre. Ainsi, Massoud Shaterjee se verra représenté par son organisation, la "Islamic Human right Fundation" : étrange nom pour un organisme qui soutient les Talibans et s'inspire du salafisme, qui débattra du "Hidjab : un droit de choisir pour les femmes"... De plus, l'inénarrable Tariq Ramadan interviendra dans huit tables rondes, dont certaines se tiendront simultanément. Mon Charlie-Hebdo a failli se retrouver au plafond. J'avoue que je méconnaissais le premier, un peu comme j'ignore le nom de chaque groupuscule d'extrême-droite présent en Wallonie : je ne m'intéresse que rarement à la rhétorique du Café du Commerce. Mais le second, le soi-disant modéré, est déjà venu dans les discussions avec des copains, laïcs ou croyants,  qui pratiquaient l'arabe. En gros, si j'ai bien retenu ce qu'ils m'ont dit (et ils n'ont pas l'habitude de délirer!), la traduction nuit beaucoup au ton très franc de ce pauvre Ramadan : ses idées sont malheureusement édulcorées par ses velléités de langue de bois, ce qui le fait passer pour le modéré qu'il n'est pas. Alors, désolé pour le FSE, je vais rester très myope : je vais continuer à écouter les copains, qui ne perçoivent pas l'Islam comme un instrument de pouvoir forcené, mes élèves qui ne sont pas nécessairement endoctrinés et éventuellement le recteur de la mosquée de Marseille, dont j'apprécie le bon sens et l'humanisme intelligent. Et tant pis pour ceux qui invitent de tels gugusses au FSE : je suppose que leur prochains congrès invitera des adventistes, des pentecôtistes, des scientologues, bref tous mes sectaires adorés, histoire de fournir un panel coloré et de jolies engueulades internes. Si c'est ça le nouveau projet démocratique...

19:01 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (8) |  Facebook |

15/10/2004

Cinéma

Enfin, je l'ai trouvé ! Enfin, je vais pouvoir regarder un des films parmi les plus rares en ce bas monde de la cinéphilie, "collier de perles rares dont la perspective critique de la bourgeoisie japonaise des années vingt est tranchante comme un scalpel planté par la contestation des années 50 au coeur de ce vieux monde des traditions effritées", comme le disait André Balzin, le maître du cinéma d'art et essai. J'ai enfin trouvé, presque par hasard, cette cassette piratée de De haut en bas, la montagne, le superbe film de Kenzaburo Yamata, que tout le monde cite en référence après l'avoir vu dans ce petit cinéma des Halles,  aujourd'hui abandonné.

                Le téléphone est débranché, mon saké est tiède à souhait, je me love dans le fauteuil. Générique, un peu tremblant, et sonnerie simultanée à l'interphone. Je coupe le magnétoscope, je réponds. Sylvie, qui passait par hasard et avait envie de venir me rendre visite, voire plus si affinités... Le bon vieux temps, son joli corps athlétique, des souvenirs presque sportifs : je craque. Et puis, nous pourrons toujours regarder le film ensemble, après... Quoique son goût des mauvais films m'ait le plus souvent refroidi : ah, comment peut-on aimer ces comédies idiotes ! Enfin, passons.

                Elle monte, nous discutons de choses et d'autres, le reste vient logiquement. Nuit agréable. Le matin après son départ et nos promesses mutuelles de nous revoir, je réenclenche le magnéto. Le film se rembobine et il neige cinq minutes, dix minutes, une heure sur l'écran. Non, non, non ! Ce putain de magnéto m'a bouffé mon film. Si cette radasse n'était pas venue hier, avec son cul en chaleur, j'aurais vu mon film ! Je ne l'aurais pas effacé comme un con. Je passe la journée à jurer et à pleurer. J'ai des envies de meurtre : quand Sylvie me rappelle, je suis froid comme une tombe. Elle ne comprend pas pourquoi je la traite de spectatrice de série B qui ne comprend rien au cinéma. Je lui explique mon drame et sa faute : cette crétine en rit et me dit de ne pas en faire un, de cinéma. Là, j'éclate, je deviens grossier. Adieu, Sylvie... 

                Deux mois plus tard, mon copain Luc me parle d'une rétrospective Ozu dans un cinéma de la rive gauche,  qui présenterait, en avant-première, une copie unique du fameux film de Yamata. Il a pensé à moi, puisque j'ai dû lui parler une quinzaine de fois de mon drame. J'ai envie de l'embrasser quand il m'apprend qu'il me cède son invitation pour la séance inaugurale. Je m'habille chic, je suis devant le ciné à sept heures. Dès l'ouverture de la salle, je m'installe idéalement : à trois rangs de l'écran, bien au milieu. L'animateur culturel nous fait un speech d'une demi-heure sur Yamata. Je m'impatiente. Les lumières s'éteignent, le film commence. Générique, gros plan sur le visage d'une actrice. Plan américain, elle est vêtue d'un kimono. C'est beau, c'est lumineux, c'est fini. La copie a trop chauffé : le film est grillé, nous dit-on après cinq minutes d'interruption. Je manque d'étrangler le projectionniste : deux clients s'interposent. J'ai perdu deux dents, mon nez me fait mal et, quand je sors après m'être excusé, je constate que la vitre de ma voiture est brisée : plus d'autoradio.  Suis-je maudit ?

                Six mois que je ne vois plus personne. Je déambule dans le quartier comme un zombie. Je me rends dans un boutique japonaise pour m'offrir un bon petit porno des familles. Six mois aussi que je me suis engueulé avec Sylvie et depuis, le désert. Je farfouille : le gérant a eu l'amabilité de traduire en français les idéogrammes du titre et du réalisateur. Au milieu des Viol d'une lycéenne et Godzilla contre la culotte géante (une curiosité!), je lis : "Yamata, la montagne!". Je me saisis de la cassette et je paie en tremblant : le gérant est  surpris de mon trouble. Je dois être un peu énervé.

                Rentré à l'appartement, je place la cassette dans le magnétoscope -nouveau puisque j'ai balancé l'autre dans une crise de rage, après un certain coup de fil- après avoir vérifié qu'elle était protégée. Et je regarde : tiens le générique est différent! Et puis la musique : il y avait des synthés dans les années 50 ? A la troisième éjaculation faciale, dépité, je retire la cassette. Je retourne à la boutique. Là, le gérant, aimable, accepte de ma traduire l'intégralité de la jaquette : "Une montagne de désirs, de Onishuro Yamata". C'est à ce moment seulement  que je me mets à pleurer.

                Un an plus tard, Luc vient me rechercher à l'asile psychiatrique. Je suis guéri. Il m'aide à porter ma valise et me dit que Sylvie, avec qui il sort depuis six mois, et qu'il compte épouser a nettoyé mon appartement. Je le félicite et les invite tous les deux à venir manger en fin de semaine, ce qu'il accepte de grand coeur. Je vais beaucoup mieux.

                Arrivé chez moi, après que Luc m'a laissé seul, j'allume la télévision. On annonce le film "Le pari des trois frères" : je ris aux éclats. J'ai fini par apprécier, lors de ma thérapie, ces petites comédies populaires et faciles à trouver. Par désoeuvrement, je me branche sur Ciné-club : le présentateur annonce la diffusion de l'oeuvre exceptionnelle de Kenzaburo Yamata, De haut en bas, la montagne, dont André Balzin disait qu'il était un "collier de perles rares dont la perspective critique de la bourgeoisie japonaise des années vingt est tranchante comme un scalpel planté par la contestation des années 50 au coeur de ce vieux monde des traditions effritées". C'est sans état d'âme que je me dirige vers le balcon, sur fond du générique de mon cher film. J'enjambe la rambarde sans ciller. Je n'aurais pas dû me crever les yeux il y a un an. Je ne me vois pas tomber.



02:09 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (10) |  Facebook |

Théâtre

Incapable d'écrire un dialogue. Ils sont là, face à face, ils vont se parler. Ils devraient se parler... ils auraient dû. Pas moyen de leur inventer des mots crédibles, des phrases qu'on dirait sans y penser. Et s'ils n'avaient rien à se dire ? S'ils étaient gravement muets ?

                Imaginons-les : il y aurait une scène, un décor, des fauteuils. Deux acteurs sur scène, restons classiques. Quelques spectateurs dans la salle, à louer éventuellement s'il n'y en avait pas assez. Des projecteurs qui fonctionnent. Un metteur en scène qui aurait du génie. Un régisseur qui connaîtrait son boulot. De charmantes ouvreuses qui sauraient  sourire. Une buvette bien fournie.

Je m'égare peut-être un rien...

                Reprenons. Lumière tombant en douche sur la scène : voile noir sur la salle pour occulter le peu de spectateurs. Deux acteurs, face à face, ne bougent pas, ne parlent pas pendant une heure et demi. Ils n'ont rien à dire et tout à exprimer : ils jouent le néant. Pourquoi pas des nains de jardins ?  Ou des statues classiques ? Ou alors des baudruches ? Oublions. Pas de connotations, trop facile, rien que le néant.

                Ce serait donc un spectacle sur le néant où l'on maintiendrait les conventions théâtrales et commerciales. Acteurs nécessaires, public payant, éclairage simple, décor dépouillé. Reste à trouver le metteur en scène qui aurait à coeur de respecter "ce texte prodigieux dont la modestie ne cède qu'à la maîtrise d'une langue qui, superbe de nudité, chante nos errances sans se soucier de pudeur". Ce qui me fait penser qu'il me faut absolument des critiques dramatiques : quand ils n'ont rien à dire, parce qu'ils n'ont rien vu, ils sont encore plus talentueux.

                Chaque silence sur scène serait une citation, chaque blanc un hommage. Les analyses universitaires disséqueraient mes audaces stylistiques et mettraient en exergue la qualité de mon silence...

                C'est décidé : ils ne parleront ni ne bougeront. Tout un concept ! J'appellerai ça "l'air de rien". De quoi plaire à ceux qui confondent vide et insignifiance...


02:07 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |