03/11/2004

La crise 1

Ce n'était pas possible. Ce n'était vraiment pas possible. Comment voulez-vous vous supprimer dans une crise de désespoir quand tout se ligue contre vous ?

                Lucien Deflandre était presque au bord des larmes : depuis des heures il tournait et retournait dans sa lourde tête les multiples façons de se suicider qu'il avait envisagées avant de les repousser avec pragmatisme. Se pendre, comme un jambon polyphosphaté, à la tuyauterie ? Il jaugeait le coude fragile qui s'enfuyait au plus profond du mur de la salle de bain étriqué comme s'il avait voulu fuir le corps obèse de Lucien. En plus, comment ça se faisait, un noeud coulant ? Le gaz et le revolver étaient proscrits : le four était électrique, Lucien n'avait jamais se possédé d'arme à feu et il aurait détesté ce manque de discrétion. Impossible de se taillader les veines au rasoir électrique, de se noyer dans une douche ou de sauter du haut d'un minable rez-de-chaussée. Quant à s'empoisonner à l'aspirine du Rhône ou au Paic citron,  mieux valait ne pas y songer. Lucien s'imaginait déjà rougir sous le regard moqueur d'un interne des urgences tandis qu'il exhalerait avec difficulté quelques borborygmes mousseux.

                Un coup d'oeil dans le frigo ! Non, ses cent-vingt kilos ne rentreraient pas dans la malingre carcasse mais peut-être que l'on pouvait s'empoisonner au moyen d'un reste de raviolis ou d'une salade de thon : mais si le boeuf et le poisson recelaient dioxines diverses et mercure à faire chavirer n'importe quel thermomètre, le processus serait un peu lent. Il voulait vraiment y passer aujourd'hui. Tiens, à propos, s'il croquait un thermomètre ? Où était ce fichu thermomètre ?


11:16 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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