03/11/2004

La crise 2 : je n'ai pas pu m'empêcher...

Personnage affable et discret, en dépit de sa corpulence avérée, il s'emmerdait dans la vie. Employé communal modèle, apprécié de ses collègues pour sa serviabilité,  personne ne semblait le remarquer à première vue. Au second regard, on l'avait déjà croisé pour l'oublier aussitôt : sa masse ne faisait pas le poids. On l'oubliait lors des fêtes, ou on s'en souvenait au gré de quelque corvée.  Les femmes ne se retournaient pas sur lui. C'est à peine si les chiens ne lui pissaient pas sur la jambe lorsqu'il s'arrêtait pour admirer une vitrine ou une jolie façade : même eux préféraient les réverbères ou les piquets de la voirie. En fait, le genre de quidam que vous croisez tous les jours mais auquel vous ne prêteriez jamais attention.

                Mais maintenant il est chez lui, en train de fouiller au fond de son armoire à la recherche d'un thermomètre qui a l'air de se défiler. Il se relève déçu et un peu énervé : il ne pouvait même pas succomber à une crise d'apoplexie ou une bête crise cardiaque. Que n'était-il de ces obèses dont le cholestérol  écourtait les vies de ripailles ? Il lui faudrait décidément sortir. Et s'il se faisait agresser ?

                Ses pas attristés le guident au hasard. La nuit pluvieuse, sa lassitude, pas un chat dans les rues. Même les petits voyous et les délinquants du dimanche sont partis se pelotonner au fond de leur lit. Les villes ont cédé leur aventure et préfèrent le confort stupide des appartements bien chauffés. Pas de rôdeur nocturne : juste sa masse grise dans un quartier grisâtre sous le halo houleux de réverbères dont le vent et la pluie font vaciller la lueur mourante. Il s'arrête, l'oeil surpris par une de ces façades qu'il aime tant. Il rêve.

                Il n'entend pas la voiture qui déboule à fond la caisse de la ruelle étroite. Il ne sent pas son corps s'élever pour retomber lourdement sur la chaussée. Il ne sent pas son crâne se briser et la gélatine rosâtre de sa cervelle s'insinuer dans le caniveau. Il n'a rien senti.

                Une moue joyeuse flotte encore sur ses lèvres.




11:19 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (13) |  Facebook |

Commentaires

Ubu... Excellent, Tristan Bernard!
Et comme disait Brendan Francis Brown: Une citation dans un discours est comme un fusil dans les mains d'un soldat. Cela parle avec autorité.
Merci de ton passage chez moi.

Écrit par : Tony | 03/11/2004

Un croyant... Cher Ubu,
Un croyant aurait dit que Dieu avait eu pitié de lui...
Comme tu ne l'es pas, je suppose que tu diras que c'est le destin...

Pour rebondir sur un sujet plus sérieux, les gens qui veulent réellement mourir ne se ratent jamais. C'est pourquoi les suicides ratés ne se rencontrent (sauf exceptions) que chez les jeunes (appel au secours, besoin d'être écouté, voire compris...) pas trop pauvres. En effet, dans les pays en proie à la famine endémique, les gens n'ont pas le temps de se poser des questions et se contentent de survivre au jour le jour...
Amitiés!

Écrit par : Armand | 03/11/2004

Merci de votre passage Cher Tony,
Je te réponds sur ton blog : ne te méprends pas sur mes opinions. J'aurais vraiment aimé que Bush disparaisse du paysage.
Bien à toi

Cher Armand,
Je ne crois même pas au Destin : je préfère le hasard. Tu as raison pourtant : c'est notre confort qui nous permet de rêver, fut-ce à la mort, mais ne le payons-nous pas par divers comportements suicidaires ? Anxiété, stress, vitesse, cigarette (moi y compris !), alcoolisme (de temps en temps !), peur de l'agression du quotidien ? Ce ne sont pas que des idées que les gens se font : ils les subissent parfois. Comme tu l'as dit dans un de tes commentaires, nous vivons parfois dans un monde de brutes : nous nous autoflagellons parfois, comme si nous devions assumer nos pénitences. Quant à mon petit personnage, c'est sa situation absurde qui m'intéressait : voir à chaque fois ce qui le tentait lui échapper jusqu'à l'obtenir quand il ne l'attend plus. Quitte à mourir, que ce soit par inadvertance... ;)
Amitiés.

Écrit par : Ubu | 03/11/2004

Suicides et cigarettes... mais sans rapport avec le cancer Cher Ubu,
Pour parler des comportements suicidaires et des cigarettes de ton dernier commentaire...
Tu m'as raconté il n'y a pas longtemps qu'un de tes amis avait acheté un chien en souveir d'un autre animal qui ne l'avait pas mutilé dans un camp de la mort...
Sais-tu que dans ces camps, les fumeurs mouraient plus vite que les autres car ils échangaient le peu de nourriture qui leur était allouée contre des clopes... C'est ce que l'on appelle un "suicide différé"!
La vie est belle... ici.
Bonne soirée...

Écrit par : Armand | 03/11/2004

Chapeau bas... ... comme d'habitude !

Écrit par : paikanne | 03/11/2004

Un mot Quel talent!
Rien à voir avec ce qui précède mais tu sais que j'ai acheté du Charlie Parker et du Billie Holiday aujourd'hui... Je vais finir par croire que tu déteins sur moi ;-) Mais je te rassure, il y aussi de la pop (et même beaucoup) dans le tas.

Écrit par : Fab | 03/11/2004

Merci de votre passage Chère Païkanne,
Ton escapade à Bruges me donne envie d'y retourner. Et si tu écris d'autres textes en interro, n'hésite pas à les poster.

Cher Fab,
Ravi de déteindre mais continue quand même à nous donner de bonnes critiques et des liens précieux : je découvre des pans de musique que j'aurais ignoré et j'apprécie vraiment.

Cher Armand,
La vie n'est-elle pas un suicide différé ?

A bientôt.

Écrit par : Ubu | 04/11/2004

... Eh bien Ubu! Je ne suis pas seule dans l'humeur noire, dirait-on. Ton imagination prodigieuse me surprendra toujours.

Je me suis promenée chez Siudmak. Je comprends ton intérêt pour ses oeuvres. Ce que j'aime chez lui, ce sont ses dessins au crayon. Il s'en dégage une poésie qui invite au rêve et le côté inachevé du crayon permet un déploiement de l'imaginaire en grande liberté.
A lire ton prochain récit. :-)

Écrit par : Ixième | 04/11/2004

Mais quelle imagination...
J'aime ton blog, mais à lire à la lumière du jour... ;-)
A propos, la cervelle, c'est rose???

Sinon, je reste persuadée qu'il n'y a jamais de hasard...

Écrit par : Fléa... | 04/11/2004

Chère Ixième, Merci de ton passage. Tu remarqueras que j'ai un mal fou à ne pas tuer mes personnages en fin de récit : je redoute d'ailleurs un procès de mes victimes pour homicides volontaires. Peut pas m'en empêcher : tueur en série ? Quant à Siudmak, je reste convaincu qu'il n'est pas qu'un bon illustrateur mais un vrai peintre.
A bientôt.

Écrit par : Ubu | 04/11/2004

Chère Fléa, Si la cervelle est rose, c'est pour une question de lumière : une cervelle grise dans une lumière grisâtre, moi je ne la vois pas. Et comme je ne pouvais pas tuer ce pauvre Lucien en plein jour ... ;) A bientôt.

Écrit par : Ubu | 04/11/2004

Un cours ! Cher Ubu,
Enfin, je pourrai te donner un petit cours sur les couleurs!
Les nuages sont-ils noirs ou blancs?
Eh bien, ils ont tous la même couleur et c'est uniquement leur aspect qui change selon qu'ils peuvent être facilement traversés par la lumière (peu épais) ou opaques...
Ce phénomène peut être mis en évidence en éclairant de différentes façons un verre de lait posé devant un mur clair. Il apparaîtra blanc ou gris selon la position de la lampe qui l'éclaire...
Amitiés

Écrit par : Armand | 04/11/2004

Cher Armand, Voila qui nous donne un nouvel éclairage : je dirai donc que la cervelle de ce pauvre Lucien était translucide... ;) A bientôt.

Écrit par : Ubu | 04/11/2004

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