04/11/2004

Charlie porte le deuil

De temps en temps, certains incidents se répètent trop souvent pour paraître fortuits : il n'est pas possible de lasser le hasard à ce point, vous disent les suspicieux. C'est ainsi que parfois les récriminations de la justice vous poursuivent et vous jettent à terre pour des délits douteux : vous attirez les emmerdes. Jusqu'au jour où il s'avère qu'il n'y a plus d'emmerde disponible...

                Notre héros, prénommons-le Charlie, n'avait guère de chance dans la vie. Certes, il était de ces malfrats qui auraient tué père et mère et les auraient livrés en sus, s'il n'avait été orphelin. Son visage disgracieux, son corps de brute, son parler vulgaire n'attiraient pas la sympathie. Ni la chance : comment voulez-vous devenir honnête quand votre physique incarne à tel point l'idéal du voyou et quand, de surcroît, la police n'embauche pas ?

                Ses délits étaient véniels : quelques rackets pendant l'adolescence, assortis de quelques claques bien senties par ceux qui les recevaient et retrouvaient tout à coup où ils avaient caché leurs quelques sous. Les claques crûrent, comme les bras, et d'indépendant, il devint employé pour un patron de boîte de nuit louche, le Scat Kat. Nous n'entendons pas par là qu'un strabisme excessif affligeait le local ou le propriétaire : en fait, ce sont plutôt les honnêtes citoyens qui auraient écarquillé les yeux face à la comptabilité peu fraîche de cette affaire prospère, s'ils n'avaient bien vite vu double suite à l'ingestion de boissons diverses qui leur ôtaient le sens commun, pas mal d'argent du portefeuille et tout espoir d'éviter la cirrhose.

                Bref, la boîte était glauque - je n'ai plus l'intention d'en discuter, c'est moi qui rapporte les faits - , les filles faméliques, le proprio brutal et Charlie très costaud et très con. Enfin, il passait pour con, sous prétexte que ceux qui l'injuriaient se retrouvaient le plus souvent à terre, nez cassé ou lèvres fendues, à balbutier ou à gémir qu'il l'était, con. Sans doute voulaient-ils dire qu'ils avaient très mal  et qu'il était impossible de discuter avec quelqu'un qui ne s'exprimait qu'avec les mains. Triste époque où l'on a perdu le respect du travail manuel bien fait.

                La chanteuse de la boîte s'appelait Laura. Elle était la maîtresse du patron et avait dû être romantique et jolie comme la ballade, vingt ans auparavant, à l'époque où son filet de voix pouvait plaire à ceux qui mataient ses jambes. Les ridules s'étaient épaissies et creusées en ravines, les jambes n'étaient pas loin d'être variqueuses et elle avait trop tendance à tituber, ivresse et voix rauque, lors de son tour de chant où tout mélomane avait effectivement envie de sortir faire un  petit tour. Heureusement, les mélomanes étaient rares au Scat Kat et, sinon, il y avait Charlie qui servait d'arbitre des élégances.   Et puis, difficile de s'en débarrasser, elle en savait trop sur les activités du patron.

                Une nuit, après la fermeture, Charlie les entendit s'engueuler. Il vint aux nouvelles et faillit heurter Laura qui vacillait sur ses pantoufles. Elle sortit en claquant la porte comme une furie. Charlie entra dans la loge et vit le patron plié en deux, qui se massait l'entrejambe des deux mains. Dans un jappement fausset,  il lui cria de la rattraper et de lui régler son compte, et qu'on arrangerait ça après, et que s'il n'y allait pas tout de suite, il était viré. Tant d'amabilités émurent Charlie qui ébranla sa masse vers la porte, qu'il pulvérisa au passage. Ouvrir d'abord, passer ensuite, rappelle-toi, Charlie. Il sortit dans la nuit.          

                Laura courait le long de la rivière : ça n'avait rien de romantique. Ses chaussures faisaient des flocs dans la boue, sa robe en lamé lui glissait de l'épaule et son souffle de fumeuse faisait un bruit délicat de locomotive asthmatique.  Entendant  Charlie derrière elle, elle se retourna, son pied heurta un bête cailloux et elle perdit l'équilibre.   Elle se ficha, tête la première, dans le torrent en contrebas, cinq bon mètres plus bas. Charlie arriva trop tard : le temps de descendre, elle s'était étouffée dans la boue. Il la laissa sur place, se dit qu'il devait en parler au patron et retourna au Scat Kat.

                Il retourna dans la loge, après avoir ouvert les portes, cette fois. Le patron avait un teint gris, lui qui, d'habitude, était plutôt blafard. Il lui dit qu'elle était morte. Le patron n'aurait pas dû lui répondre qu'il essaierait d'arranger ça avec les flics. Il n'aurait pas dû sortir son flingue non plus.

                Un nouveau coup dans les valseuses. Ramasser le flingue avec un pan de sa veste et le déposer dans sa poche. Charger le patron, retourner vers la rivière. L'envoyer dinguer à côté de Laura dans la boue du torrent. Sortir le revolver, le placer dans la main droite du patron, tirer sur Laura, à hauteur du coeur, tirer dans la bouche du patron. Les laisser couchés là, retourner à la boîte, appeler les flics, faire disparaître les bilans comptables et la deuxième caisse. Supporter les interrogatoires de ces cons de flics, avoir l'air abruti. Expliquer le peu qu'on avait vu : engueulade, poursuite près de la rivière, chute, double détonation. Téléphoner au vrai patron et servir la même version, bilans et caisse en plus.

                Un mois après, le Scat Kat est à nouveau ouvert. Charlie est dans le bureau, en smoking noir.  Il a engagé un sorteur costaud, une chanteuse aux jolies jambes. Il tient les bilans secrets et la deuxième caisse avec attention. Un truc le turlupine : Chloé a vraiment de jolies jambes et elle lui fait de l'oeil. Bah, on verra bien dans vingt ans : Charlie n'a pas assez d'idées pour penser si loin. On n'ose plus lui dire qu'il est con mais on le pense encore, tout bas. Et puis, Charlie est un brave type quand même : la preuve, un mois après, il porte encore le deuil du patron et de Laura. Au fond, il est sensible pour une grosse brute.

12:50 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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