04/11/2004

Délit de haute consommation

Personne dans les rues oblongues de solitude. Les vitres aveugles des immeubles laissaient filtrer leurs lueurs de tombes. L'odeur d'ozone, tantôt diffuse, gagnait en intensité. Les poumons de la ville s'étiolaient.

                               Le trottoir mécanique n'offrait même pas un grincement à maudire : il ronronnait et agaçait par sa stricte et polie régularité. Loin de se laisser bercer, Chapmen s'en irritait vaguement. Tenue débraillée, cheveux fous,  il ne jouissait même plus de sa promenade vespérale : impossible de choquer des passants absents, toujours plus absents.

                               Au hasard de ses promenades, qu'il avait poussées de plus en plus loin dans le secret espoir de heurter quelqu'un, il avait repéré la vitrine de ce petit magasin. Un néon gris éclairait d'un jour sale et maussade, artificiel somme toute, les cuivres dépolis des trompes et le métal sanglant de rouille des cymbales. Les courroies de cuir fauve crasseux reliaient en un assemblage hasardeux les instruments divinement bruyants, ça s'entendait presque. Trompes, cymbales, klaxons, tambours, clochettes, bandonéons attendaient de reprendre leur bruyante existence. Un matériel dépassé de clown usé : quand avait-il vu un clown pour la dernière fois ?  Il y avait des siècles.

                               Il faudrait revenir, se hasarder à rentrer, à demander, à payer et puis, au coeur de la foule des heures de pointe, faire du bruit, le plus de bruit possible. Il faudrait... il faudrait rentrer et se préparer à l'aventure.

                               Après une nuit fiévreuse, il se leva et alla travailler. Les chiffres s'alignaient en séries insensées de codes qu'il entrait mécaniquement, sans un bruit, dans l'ordinateur. Il voyait les caissons de ses collègues, enfin des autres, penchés sur un travail identique, sans un bruit. Il devrait venir avec l'instrument au travail, ça les réveillerait.

                               La fin de journée, l'ordinateur qui s'éteint, la sortie de l'immeuble. Changements rapides de trottoirs jusqu'au magasin. Deux sourdes inspirations : la porte s'ouvre devant lui. Personne en vue, il voit l'instrument se refléter dans un miroir aux arabesques étranges, comme s'il surnageait au coeur du fourbi. Des mains font le geste d'interrogation polie. Il en balbutierait de peur. Le vendeur est âgé, grisonnant et rabougri.

Il demande, non il implore plutôt combien. La somme, en réponse, lui paraît dérisoire. Il lui faut taper son code de consommateur maintenant : ses mains sont moites. Son code, son code... Ah, voilà ! 

                               Il sort, l'instrument dans une immense valise. Il sort l'instrument de la valise et joue des notes confuses. Des regards se perdent, d'autres se figent. Il y a des évanouissements, des crises de nerfs, des tombées en catalepsies. Déjà, plusieurs de ses victimes sont prostrées, bave aux lèvres, membres crispés. Déjà, les soubresauts de ceux qui ont supporté l'assaut des notes vibrantes et agressives font songer à une gigue, à la danse de Saint-Guy. Déjà, des mélopées semblent affleurer aux lèvres crevassées.

                               Les forces de l'ordre sont arrivées. Les policiers l'ont arrêté en silence. Ils ont dispersé l'émeute et l'ont embarqué. Il sera interné, pour son délit de haute consommation : en quelques instants, il a dilapidé les décibels de toute une vie. 


12:52 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (15) |  Facebook |

Commentaires

Bon le héros ne meurt pas ici... Y'a comme qui dirait du progrès
;-)

Écrit par : Fléa... | 04/11/2004

Il n'est pire sourd... que celui qui ne veut entendre ? Je vais essayer de seulement les enfermer mais je ne promets rien... A bientôt.

Écrit par : Ubu | 04/11/2004

tu crois que le futur ressemblera à ton écrit ???

Écrit par : Nola | 04/11/2004

Chère Nola, je me le demande parfois : ça me semble mal parti. J'espère que ce n'est qu'un rêve fortuit et pas une prémonition. A bientôt

Écrit par : Ubu | 04/11/2004

Bruit Cher Ubu,
Pensais-tu au silence des cours de récréation vides quand il n'y aura plus d'enfants pour y jouer?
Je ne vois pas l'avenir ainsi: les ordinateurs sont justement faits pour permettre des loisirs et éviter les tâches répétitives...
Ensuite, si certaines personnes préfèront s'enfermer chez eux à regarder la télévison, il en est d'autres qui aiment (et aimeront toujours) sortir voir ce qui reste de nature (j'ai encore une fois répondu chez Kusquo), danser et jouer au "vogelpik"! ;) ;) ;) ;)
Amicalement.

Écrit par : Armand | 04/11/2004

Cher Armand, S'il est encore possible de sortir sans s'étouffer ? Quant aux tâches répétitives, je reste perplexe : esperanza !
PS : je danse très mal, même en pleine nature ;)
A bientôt.

Écrit par : Ubu | 04/11/2004

à Ubu T'as retrouvé le gaffophone?

Écrit par : serge | 05/11/2004

Non, C'était plutôt le Bombardon ;)
A bientôt.

Écrit par : Ubu | 05/11/2004

Tu me fais penser que je dois remplir le fridge... Dieu ait pitié de moi :-)

Écrit par : Tony | 05/11/2004

J'ai pas lu juste pour voir, je reviendrai.

Écrit par : | 05/11/2004

Merci de votre passage Cher Tony,
Qu'appelles-tu un fridge ? Je suis (déjà ?) trop vieux pour ce vocabulaire... ;)
Cher Utelar,
Au plaisir de te revoir.

Écrit par : Ubu | 05/11/2004

à Ubu pour l'édification des masses (populaires) Un fridge, c'est un frigo...

Écrit par : serge | 05/11/2004

Ah bon, je me disais aussi :))

Écrit par : Ubu | 05/11/2004

Ubu... pardon...fridge: le frigidaire. Nom commun masculin que je n'aime pas beaucoup car il me fait penser à "frigide".
Ubu vieux? qui l'eut dit!

Écrit par : Tony | 06/11/2004

Pas de problème, Tony Je ne fais pas mon âge : je fais plus ;)

Écrit par : Ubu | 06/11/2004

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