08/11/2004

La danse du pays noir : black country blues

Oh, vous savez, on n'est pas sentimental dans mon pays. C'est le sud, c'est gris, c'est triste. Les terrils pointent leurs mamelons épuisés vers le ciel comme des cathédrales et les aubes claquent de pas mouillés sur les pavés inégaux des trottoirs. Pourtant, parfois, on se laisse aller à rêver, des rêves calmes au petit matin, des folies ténébreuses qui laissent percer une illumination de hasard. Parfois...

            Ce matin-là, suite à ma biture hebdomadaire, je marchais dans Charlerow endormi. Mes pensées étaient vagues et mes pas glissants. Avec les collègues de l'agence de recouvrement de dettes Black is black, on s'était raconté les dernières saisies. Le métier n'est pas élégant mais il rapporte : plusieurs pauvres qu'on presse rapporte plus qu'un richard qu'on n'ose pas déranger. Alors, les gosses qui pleurent,  les femmes qui hurlent et les types cassés, ça n'impressionne plus parce qu'on a déjà tout vu, tout entendu. Pour se rassurer, on se raconte, on boit en racontant et puis on boit. Et puis, on retourne chez nous, avec un petit espoir : que ce genre de choses ne nous arrive pas à nous. Et puis, on cuve...

            Je rentrais souvent au radar, sans avoir vraiment conscience des endroits où je passais avant d'être arrivé chez moi. Charlerow est une ville sale mais on peut vite retrouver la cambrousse à la sortie. J'ai dû m'arrêter près d'un bosquet, besoin naturel dû aux quelques litres de bière que je m'étais enfilé. J'allais repartir lorsque, dans la nuit profonde, je distinguai une tache de couleur qui virevoltait à l'orée d'un sous-bois. Je m'approchai discrètement.

            On aurait dit une sylphide sylvestre d'un vieil album de contes de fées, d'avant les japoniaiseries. Elle semblait danser sur un parfum ténu de fraise des bois, propulsant son corps menu et fragile sur des branchages minces. Elle dansait et moi, je regardais émerveillé, comme à l'époque où j'étais gamin, quand des femmes-fleurs diffusaient des airs de fête dans les rues du village. Elle se déployait en corolles légères, frôlait d'un pas feutré les feuillages lourds de rosée qui se balançaient au gré d'une brise délicate. Les feuilles mortes semblaient s'éveiller en petits tourbillons au milieu des papiers gras et  des canettes rouillées. Des éclats de bouteilles brisées jaillissaient des éclairs tachetés et colorés : les bleus plissaient délicatement des noeuds aux rouges, des rosaces vertes fuliginaient jusqu'à des pendentifs jaunes et une silhouette mordorée s'épanouissait jusqu'à la blancheur soyeuse qui couvait sous les frondaisons.  Elle dansa en voltiges légères, dans la nuit calme, sur une musique connue d'elle seule. Et sur un entrechat lumineux, elle disparut dans la fraîcheur de l'aube naissante, gracile comme une illusion.

            Je restai figé quelques minutes, couché dans l'herbe mouillée,  tandis que le soleil dardait ses rayons douceâtres sur mon visage, sur la prairie, sur le sous-bois. Je m'ébrouai et sortis du pré. Je repris ma marche solitaire jusqu'à arriver chez moi. Ma ville ne se ressemblait plus. Ma maison, brunâtre d'habitude, avait maintenant un air pimpant et gai sous les rayons dansants du soleil. Je rentrai et m'assis dans mon fauteuil. Je regardai par la fenêtre l'aube qui prenait de la vigueur, des nuages furtifs, des oiseaux qui passaient et becquetaient les groseilles de mon petit jardin à l'abandon. Je me mis à rêvasser. A neuf heures, je tendis la main vers le téléphone et, en un bref coup de fil, j'annonçai ma démission. On me dit que j'étais fou, je répondis que oui en riant. On me demanda ce que j'allais faire, je dis qu'à partir de maintenant, j'observerais les fées. On raccrocha brutalement. 

            J'ai retrouvé un petit boulot sympa : je raconte des histoires aux gosses. Enfin, ce sont les adultes qui pensent qu'il s'agit d'histoires. Ils ne croient plus  aux petites fées quand ils voient la grisaille et la poussière qui envahissent leur ville. Leurs yeux tristes sont brouillés par des larmes en demi-teinte, par des rideaux de cils : ils n'arrivent plus à écarquiller leurs yeux pour regarder de plus près l'enchantement de leur vie. Peut-être qu'il est trop tard pour eux, je ne sais pas : il y a des adultes qui commencent à me réclamer des contes. Mais les enfants, eux, sont ouverts aux rêveries,  la ville ne les a pas encore sali. Bien sûr, ils deviendront grands et bêtes comme je l'étais. Ils se saouleront un soir, ils rentreront chez eux en glissant sur des pavés mouillés. Ils s'arrêteront pour une quelconque raison et croiront apercevoir une tache colorée à l'orée d'un sous-bois. Alors, ils feront comme moi, ils mettront de la couleur dans les rues sales de la ville, ils rallumeront les étoiles au bal des gueux et ils ressaisiront leurs vies à pleines poignées, comme à un festival de couleurs. Et ils dessineront de délicates volutes aux festons des fenêtres, rêveront de joie délicate et modèleront la réalité de leurs rêves, au hasard de leurs rencontres. Oh, des rencontres toutes simples, sans fioritures : de celles qui nous font revoir les nuances, même au fond d'un ciel gris, pour peu qu'on leur prête attention...


19:22 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (18) |  Facebook |

Commentaires

.... Vraiment très joli texte, bravo.... :)

Écrit par : promethee | 08/11/2004

CHER UBU. Ta plume m'impressionne. Je t'envie sincèrement.
Ouiiiii, il faut aimer la vie. La regarder, en jouir.
Oh! Que vois-je? Tu conseilles mon blog. Merci, Ubu, je suis touché.
Dans l'univers des blogs, j'ai découvert une autre façon de converser et d'apprendre mais j'ai rarement constaté une vraie ouverture à la différence.
Tu t'es posé en arbitre chez Aldagor...je t'ai répondu là-bas et te remercie pour ta volonté de recentrer les débats.
A bientôt.

Écrit par : Tony | 08/11/2004

Modernisons, que diable! Cher Ubu,
Mon appareil photo digital possède un réglage "saturation des couleurs" qui permet de transformer un sombre coron sous un ciel gris en un village pimpant avec le beau ciel bleu qui va avec !
J'en arrive même à préférer photographier par temps nuageux pour ne pas être incommodé par des ombres trop contrastées...
Ne serait-ce pas la version moderne de ton histoire: une vision uniforme et triste (du Dickens pur et dur) se transcendant en un merveilleux spectacle par la présence d'une gentille petite fée venue tout chambouler ?
P.S. Je préfère ceci aux meurtres affreux que tu nous narrais la semaine dernière! Serais-tu tombé amoureux?

Écrit par : Armand | 08/11/2004

Merci de votre passage Cher Prométhée,
venant d''un esthète tel que toi, cette appréciation me flatte.

Cher Tony,
Je suis persuadé que tu peux faire nettement mieux : tu as l'honnêteté qu'il faut pour cela. Et ceci n'est nullement une flatterie.

Cher Armand,
Toujours fasciné par les problèmes de point de vue, à ce que je vois ?
Je te promets d'essayer de ne plus tuer : mais que veux-tu, j'essaie d'arrêter mais c'est dur ! Seigneur, on croirait entendre Jack L'Eventreur !

A bientôt ;)

Écrit par : Ubu | 08/11/2004

... Vendredi, pour mes "lectures hebdomadaires", je reviens glaner ici... Une mine (c'est le cas de le dire en l'occurrence !) inépuisable !

Écrit par : paikanne | 08/11/2004

Chère Paikanne, Une bonne mine, alors ? A bientôt.

Écrit par : Ubu | 08/11/2004

Très jolis mots pour une histoire où personne ne meurt....
Je te taquine, sinon quel plaisir...

Écrit par : Fléa... | 09/11/2004

oups Je vais me faire massacrer, je sais, mais je trouve que cette histoire est la seule fausse note dans un parcours pourtant excellent d'Ubu. Un peu convenue et... facile, je la trouve... J'espère qu'Ubu ne se vexera pas, mais après tout, cela montre à quel point j'étais sincère dans mes autres appréciations et dans le mail privé que je lui ai envoyé (et qui tient toujours)... :)

Écrit par : serge | 09/11/2004

à Ubu Cher Ubu, je te demande de m'excuser du commentaire précédent; même si ton texte m'a moins plu que les autres, je n'avais nullement le droit de le critiquer. Vais me recoucher immédiatement, et sans dessert... :)

Écrit par : serge | 09/11/2004

c'était moi J'habite Charleroi ...

Écrit par : Nola | 09/11/2004

Merci de votre passage Chère Fléa,
C'est bizarre mais les événements récents me bloquent un peu : je me dis parfois que mes fictions sont moins absurdes que la réalité. Trop de morts violentes ces temps-ci ou c'est moi qui reprends conscience de ce qui se passe ?

Cher Serge,
Grmf ! (demande la traduction à Armand !) Pas de problème : mes textes peuvent être critiqués. J'avais envie simplement de voir les choses sous un autre angle quand je l'ai écrit et je pensais à quelqu'un que j'aime bien (pas amoureux, Armand : juste une copine et c'est déjà un grand plaisir !)
J'ajoute que j'espère, très égoïstement, que tu pousuivras ton blog parce que j'aime bien ta franchise, justement.

Cher Nola,
J'ai déjà eu du mal à réaliser que tu étais un homme. je te sais guitariste : ne m'avoue pas que tu es danseuse en plus ;)))

Écrit par : Ubu | 09/11/2004

pour sûr qu'un jour il y aura de la couleur dans les rues de Karelkoningstad, et même en y regardant de plus près, il y en a déjà, tapis d'orient, piments d'Italie, paellas espagnoles, robes catalanes, icônes roumaines, tiens des frites, h' m'fi, done mi on sachot
k'eb nie gou begreep meneer bollekes met mayonaise of tartare ...

ouais
y en a d'la couleur

Écrit par : xian | 09/11/2004

je voulais ajouter mais c'est un apparté à partir de la réponse à madame Fléa :
je me dis parfois que mes fictions sont moins absurdes que la réalité

reprenons au commencement ... Salome demande à Herode la tête de Jean-Baptiste... toi et moi et quelques autres, fous du roi, pouvons ajouter que Shéhérazade sauva la sienne en racontant ...
des histoires...

Un certain avait même inventé une machine, pour accélerer la cadence, il est vrai que c'était un hygieniste, un soigneur soigneux...

On pourrait en dire des phrases, des mots, en emplir des tomes qui ne se vendraient même plus... trop de morts disais-tu, je te tutoyes, devant les dégoûtants ne jouons pas les dégoûtés, il y aura toujours des Jivaros et des rêveurs, et puisqu'on ne peut pas fermer les yeux, rêvons parfois à la douceur des choses, aux lampions de la fête...

la fête, il y en a même demain qui vont fêter d'autres morts...
à croire qu'on ne rêve donc qu'à ça,

la mort.

Écrit par : xian | 09/11/2004

Cher Xian, Nous avons tellement le culte des morts que certains adorent envoyer leurs prochains ad patres : le rêve, au moins, n'a pas l'indécence de ce genre de logique. Je vais donc essayer de garder la tête sur les épaules pour pouvoir encore rêver...
A bientôt.

Écrit par : Ubu | 09/11/2004

et que la nuit soit douce. ;-)

Écrit par : Tony | 09/11/2004

Dégoût Cher Ubu,
Les crétins se déchaînent encore contre Serge, j'en ai même pitié!
Je suis vraiment content d'avoir détruit mon blog à temps...

Écrit par : Armand | 09/11/2004

Merci de votre passage Cher Tony,
évidemment, si tu vis à Seraing : je peux comprendre certaines indignations. Je n'y embrasserais personne sous le Guy à la nouvelle année. ;)

Cher Armand,
Les hyènes ont la haine ce soir : elles harcèlent et insultent faute de penser. Je regretterais le départ de Serge comme j'ai regretté le tien mais je ne pourrais pas m'empêcher de comprendre : leur vulgarité est lassante. Amitiés.

Écrit par : Ubu | 09/11/2004

... supberbe idée Ubu ! Serge ? courage !!!

Écrit par : dôm | 10/11/2004

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