10/11/2004

Angoisse virtuelle ?

Dans les immeubles, chacun vaquait à son monde intime, dans une solitude forcenée. Chacun se plongeait dans ses loisirs, commandait sa nourriture à distance, la recevait par les conduites installées à cet effet depuis que le gouvernement avait compris que les citoyens ne supportaient plus la présence d’un de leurs semblable. Chacun travaillait depuis son domicile, chacun s’informait de décisions qui n’importaient qu’à chacun et personne ne devait plus s’inquiéter de qui que ce soit dans la bulle de son logis. Lorsqu’un habitant mourait, les machines se chargeaient de l’enlever et une émouvante cérémonie était filmée à destination de ses proches : chacun s’en satisfaisait.

Il se sentit tout à coup angoissé : le besoin de vérifier si la porte de son appartement était réellement fermée lui était venu subitement. L’idée, qui lui eût paru improbable quelques heures auparavant, lui paru bientôt insoutenable : qu’est-ce qui lui arrivait ? Depuis tout petit, il était choyé et gavé par les machines dans son chez lui, si bien que jamais il n’avait songé à sortir. Oh, il se souvenait bien d’une incursion accidentelle dans le couloir silencieux et blafard mais une crise d’asthme l’avait atteint immédiatement et la peur l’avait fait rejoindre son logis où les machines le réconfortèrent. Mais maintenant, ce n’était pas un accident : il se sentait pris par l’irrépressible envie d’avancer vers la porte et de l’ouvrir.

Elle n’était pas verrouillée : le couloir était éclairé comme dans son souvenir, comme un aquarium délavé et seul le bruit de ses pas résonnait. Toutes les portes, alignées, restaient closes et aucune fenêtre ne permettait de regarder au dehors. La crise montait mais la curiosité la dépassait maintenant : l’envie de savoir si l’immeuble n’avait vraiment aucune fenêtre. Il parcourut le couloir jusqu’à atteindre la cage d’escalier, tout au bout. Les marches l’effrayèrent : il avait l’impression de plonger dans le vide. Il descendit pourtant, pas à pas, rassuré par sa propre sueur. Il compta douze portes jusqu’à un écriteau qui indiquait la sortie.

Sortir : était-ce bien là ce qu’il voulait ? Sortir de l’immeuble, aller au dehors ? Là encore, il n’aurait su dire pourquoi il ouvrit la porte : le vent s’engouffra dans l’immeuble, piquant sa peau et mugissant comme une bête qui agonise. Une fine bruine glissait  sur sa peau : les gouttelettes tremblaient à l’unisson de son corps. Il avança : il était dehors. La masse de l’immeuble pesait derrière lui, menaçante maintenant, plus menaçante que la rue vide qui s’ouvrait devant lui. La ville semblait déserte : ses trottoirs érodés par le vent se craquelaient et se fendillaient. Les lueurs des lampadaires accrochés aux  immeubles emprisonnaient de leurs halos malades les flaques qui mouraient sur le sol. Ses pieds sentaient l’humidité froide s’insinuer tandis qu’il avançait en tremblant. Il trébucha, se rattrapa au béton d’un bâtiment : il écarta sa main, dégoûté puis repris sa marche mécanique.Il n’y avait rien à voir : les immeubles se succédaient de numéros en numéros, laids et identiques. Identiques ? La peur le saisissait à nouveau : dans laquelle de ces masses anonymes se logeait son cocon ? Comment pourrait-il retrouver ? Par où était-il passé ? Il s’assit sur le sol et se recroquevilla, désespéré.

Il sanglotait encore quand ses mains dénouèrent le casque. Il regarda, hébété, les contours familiers de son chez lui et sa porte, sa porte qui le protégeait d’un univers hostile où il ne pourrait jamais s’aventurer.


22:52 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (8) |  Facebook |

Commentaires

Ronchon Mais ma parole, tu es comme les Guignols de Canal+. Tu dis attention, si vous m'embêtez, je vais tous les jeter. En voilà des façons de fidéliser son public.... Un petit aphorisme aussi : "La politesse est pour les indifférents, et l'humeur, bonne ou mauvaise, pour les gens qu'on aime bien." C'est d'Alain, et ça te va bien.

Écrit par : Paul | 11/11/2004

Attention, Paul, je parlais des aphorismes, pas des commentateurs ;)))
Merci pour la citation.

Écrit par : Ubu | 11/11/2004

Individualisme versus vie en société Cher Ubu,
Et c'est reparti pour un tour... On ne meurt plus, mais on s'isole dans son petit coin virtuel!
Je sais, les livreurs de repas à domicile, les pourvoyeurs d'ADSL, les marchands de téléviseurs et autres jeux vidéos individuels font des affaires d'or...
Le manque de relation fait que les gens ne connaissent plus leurs voisins, sauf pour leur faire des procès, les agences matrimoniales ont remplacé les bals pour s'unir, le portable a remplacé les réunions de famille...
Je sais tout cela aussi, mais c'est un choix librement consenti et ceux qui n'en veulent pas peuvent s'en passer sans être des originaux pour autant!
Ne sois pas pessimiste: il y a aussi les amis sincères, le soleil dehors, le petit jardin, les bons repas avec vins en famille, un petit cadeau inattendu... La vie est belle!
Amitiés.

Écrit par : Armand | 11/11/2004

hem simple exercice de style ou un rien de misanthropie? belle journée

Écrit par : fun. | 11/11/2004

J'ai trouvé ça génial, a quand la suite?

Écrit par : Nola | 11/11/2004

Merci de votre passage Cher Armand,
Ne t'inquiète pas : je sors de chez moi. Il y a même des jours où j'y rentre très tard : il reste beaucoup de choses que je préfère dans la réalité et qu'on ne peut faire qu'à deux, ou plus ;))

Chère Fun,
Un rien de misanthropie sans doute : j'en veux à tous ceux qui foulent lesfeuilles mortes de ne pas glisser dessus. C'est laid, non ? ;))

Cher Nola,
Merci pour ton avis mais concevoir une suite ? Oula ! Il va me falloir ôter mon casque. On verra...

A bientôt

Écrit par : Ubu | 11/11/2004

Très sérieusement, as-tu déjà songé à tenter de te faire publier ? Je t'ai déjà dit, me semble-t-il, que je puisais dans les "Contes glacés" de Jacques Sternberg pour mes "lectures hebdomadaires"... pourquoi pas un recueil made in "Ubucas" ...

Écrit par : paikanne | 11/11/2004

Chère Païkanne Tu surévalues sans aucun doute mes petits textes : je les écris pour m'amuser, pour me détendre. Si je les publiais, j'en arriverais à les prendre au sérieux : ô mon Dieu, quelle horreur ! ;))) Et puis, ne sont-ils pas déjà lus ?
Merci de ton passage

Écrit par : Ubu | 11/11/2004

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