12/11/2004

Au diable vauvert...

            Il y a parfois des circonstances très désagréables où l'on nous force à nous justifier. Il n'est pas évident de prouver notre bon droit lorsqu'une administration quelconque, gardienne de ses mauvaises moeurs et de sa réputation usurpée, nous contraint à un jugement de pure circonstance. Quoique, parfois, les gratte-papiers forcenés se retrouvent à devoir ronger leurs ronds-de-cuir...

            Il arriva que notre héroïne, que nous appellerons Mireille, mourut à un âge plus qu'honorable. En fait, tout en elle était plus qu'honorable : son maintien, sa tenue, son langage, sa conduite, sa manière de jouer au tennis. Cette honorabilité faite femme parut donc aux portes du Paradis. L'y accueillit un de ces anges grisâtres, minés par le plomb de ses célestes crayons, que l'administration garde moins pour leurs compétences que par habitude.

            - Suivant !, dit l'à peine céleste voix.

Précisons, par honnêteté, que les frimas du Paradis et l'humidité des nuages de fonction nuit fortement aux exploits vocaux de nos chers anges, souvent contraints de se moucher dans des morceaux de l'authentique suaire, produit rare mais multiplié comme par miracle.

            - C'est moi !

La voix claire, l'articulation distincte et l'élégance de la récente trépassée éveillèrent en l'ange une certaine inquiétude. En un mot, il flairait les emmerdes.

            - Vous vous appelez Mireille F..., décédée à l'âge de 104 ans suite à un refus de priorité et votre dossier nous précise que...

            - Procédons tout d'abord à quelques rectifications. Il me semble que la correction et la politesse imposent un "Madame" de bon aloi. Ensuite, c'est l'autre conducteur qui m'a refusé la priorité, avec beaucoup d'inélégance d'ailleurs. Enfin, puis-je savoir qui vous a autorisé à établir un dossier  à mon propos sans m'en avoir avertie au préalable ?

            L'ange hoqueta avant de lancer un regard courroucé à cette "dame". Oserions-nous dire qu'il jura  au plus profond de son être. Et c'est d'un voix apoplectique qu'il poursuivit.

            - Veuillez ne pas m'interrompre, Madame ! Je n'ai pas le temps d'écouter vos rémicri... rémimi... vos rémimi... , dit notre ange rouge,  à bout de souffle comme un sonneur de trompe étranglé par la bruine.

            - Récriminations, sans doute. Enfin, moi, je parlerais plutôt de remarques de bon sens, d'observations pertinentes ou de contestations fondées. D'ailleurs, depuis quand vous trouvez-vous ici ?

            - En quoi cela vous concerne-t-il ?

            - Simplement pour ceci : il est fort possible que vous n'ayiez jamais appris à conduire et il est plus que probable que vous n'ayiez jamais été examinateur , moniteur d'auto-école ou agent de la circulation. Si je ne me trompe pas, comment pourriez-vous juger de ma conduite ?

            L'ange, qui avait péri lors de la croisade des Albigeois, un jour où Dieu avait un peu trop tendance à reconnaître les siens,  piqua un fard et se plongea dans ses dossiers. En douce, il griffonna un avis défavorable. Il en serait quitte pour une part d'éternité qui lui serait soustraite de son salaire. Bel exercice comptable !

            - Mais je vois que l'on vous a mal orientée, chère Madame. Vous êtes en fait attendue dans nos annexes délocalisées. L'ascenseur est  sur votre gauche. Au revoir, Madame !, tout cela, ma foi, avec un sourire "angélique".

            - A tôt ou tard!, répondit Mireille avec un sourire narquois qui laissa l'ange pantois.

            Difficile de dire combien de temps se passa, puisque l'éternité ne se chronomètre pas comme les vulgaires exploits d'un quelconque sportif habillé en sale gamin. On a sa dignité au Paradis, même si c'est en forçant un peu sur la mauvaise foi. Un peu plus tard, donc,  surgit du fameux ascenseur de gauche, un démon. C'était le chargé des admissions d'en bas qui venait rendre visite à son collègue céleste. D'habitude, les démons ne sont pas très beaux mais pètent la santé. Ils agacent, chantonnent, tripotent  et ricanent fort et haut. Celui-ci pendouillait de la lippe, ses ailes semblaient froissées et rabattues, sa queue traînait lamentablement. En un mot, il était pitoyable.

            - Bordel de Lui ! Qu'est-ce qui t'as pris ? Qu'est-ce que tu nous a envoyé ?

            - De quoi parles-tu ? Pure hypocrisie : en fait, il voyait très bien.

            - L'emmerdeuse que tu nous a envoyée ! Tu vois maintenant.

            - Ah ! Y aurait-il un problème ?

            - Un problème ! Un problème ! Un problème ! Ecoute, d'habitude, quand tu as des réclamations, tu nous refiles le bébé, un coup d'autocuiseur, et ça repart. Mais là ! A peine arrivée, elle chicane sur son dossier et moi j'attrape des sueurs froides, ce qui n'est pas de saison chez nous, si tu vois ce que je veux dire. Bref, je l'envoie au four ! Dure à cuire de première, rien à faire ! Alors, je décide que la situation est grave et j'appelle le patron. Longue discussion, âpres négociations, manipulations en tous genres et tout le toutim ! Résultat : le patron en dépression nerveuse, la moitié des démons qui veulent démissionner et les autres qui se mettent en congé de maladie. Elle a foutu un bazar complet en bas, c'est un véritable enfer ! Et tu oses me demander s'il y a un problème ?, conlut-il en hurlant lamentablement d'une voix de fausset, lui qui, aux dires de tous, avait pourtant la voix caverneuse la plus remarquable d'en bas.

            - Ah ! A ce point-là ! J'aurais dû m'en douter. Bon, ben, on n'a pas le choix. On renvoie à l'expéditeur.

            - On peut ?, dit le démon qui mouillait de ses larmes souffrées le comptoir angélique.

            - Seulement dans  les cas de crise grave. Je vais t'arranger ça.

            - Fais vite ! Et tu crois qu'elle reviendra un jour ?

            - Là aussi, je vais m'arranger pour que le problème ne se pose plus. C'est qu'elle nous gâcherait l'éternité, celle-là. 

            Mireille, toute honorabilité dehors, repartit donc sur terre mener de nombreuses nouvelles vies. Elle renaît sans cesse et a un petit sourire en songeant que de nombreux anges et démons prient pour son salut. Et pour leurs nerfs...

 

 

Toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé

ne serait que pur miracle.

Et au Paradis, les miracles, vous savez...

           

 



00:01 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (10) |  Facebook |

Commentaires

Héhéhé! Je connais des réalités qui dépassent ta fiction et les sueurs froides y afférentes. Je l'ai pratiquée et je l'ai subie également : cela marche à tous les coups, ce fameux respect des règles administratives... même sous certaines dictatures. A faire pâlir les démons!

J'ai apprécié aussi les posts précédents... :-)

Écrit par : Ixième | 12/11/2004

Mes tempes psy chose (comme dirait Nola... aux Indes) Cher Ubu,
Elle est vache, ton histoire, si on la prend au premier degré !
Amitiés

Écrit par : Armand | 12/11/2004

Génial j'ai adoré, tu a écris des bouquins ?

Écrit par : Nola | 12/11/2004

Chapeau bas Très bien écrit, mais inutile de prendre la grosse tete pour autant. Il me semble reconnaitre la patte d'un professeur de français ai je tord ?

Pendant que je te tiens je n'ai pas compris ta remarque chez Aldagor.

"Quelle est la marque de ton Débilitron ? S+7 ? ;))) "

Je n'ai pas la moindre foutue de ce que tu veut dire par S+7

Mais si tu tiens à connaitre la marque de mon débilitron la voila
www.debilitron.com/
A consomer sans modération.



Écrit par : Alsgard | 12/11/2004

... Excellent texte, qui me rappelle... moi (oups, qu'il est prétentieux, l'Aldagor). En plus, nous sommes entre commentateurs élégants, tout est parfait! :) (il faut dire que ton message ne permettait pas aux "bien-pensants" de venir se refaire une "virginité morale"... :)))))) (si tu vois ce que je veux dire..)

Écrit par : Serge | 12/11/2004

.... Les miracles sont au paradis ce que le poisson cru est au sushi, l'overdose céleste....

Écrit par : promethee | 12/11/2004

Merci de votre passage Chère Ixième,
Toujours ravi de te lire. A ton avis, pourquoi parle-t-on toujours de simplification administrative sans jamais la concrétiser ? Peut-être parce que c'est l'administration qui s'en occupe. ;)))

Cher Armand,
Vache, moi qui ai la douceur du pittbull ? :)))

Cher Nola,
Je n'en ai pas le projet mais je te promets que si cela arriverait, je placerais certains de tes jeux de mots (enfin, ceux que j'ai compris) en épigraphe ;)))

Cher Alsgard,
En fait, j'ai pensé à une méthode Oulipo qui consistent à tranformer un texte en remplaçant tous les noms par ceux qui sont situés sept noms plus loin dans le dictionnaire. Ton texte m'a fait hurler de rire : Hayek ne s'en serait pas remis ;)))

Cher Serge,
Comme dirait Benoît, on peut être de gauche et avoir de l'humour. Ce n'est pas Elope qui me contredira ;)))

A bientôt

Écrit par : Ubu | 12/11/2004

c'est Mireille du "petit conservatoire de la chanson"? celle qui chantait avec jean Nohain "ce petit chemin"? parce que si les cieux nous la refourguent ad vitam, on n'a pas fini de rigoler...;-)

Écrit par : fun. | 12/11/2004

j'ai adoré ;) tres drole ;)

Écrit par : imagine | 12/11/2004

Merci de votre passage Cher Prométhée,
C'est un orfèvre qui parle : feu de dieux ;)

Cher Fun,
Imagines-tu déjà une refonte de "Vous qui ne partirez jamais en voyage"
En fait, c'est plus simple, je connais quelqu'un comme ça : j'ai juste extrapolé un rien ;)))

Cher Imagine,
J'ai compris : je dois les tuer dès le départ pour que ça marche mieux :)))

Écrit par : Ubu | 12/11/2004

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