12/11/2004

Miniature...

Jeux de nains, jeux de vilains

 

           

           

            Certains semblent vivre selon une devise qu'ils privilégient au cours de leur existence. Ils s'y attachent, selon leurs nécessités internes, sans jamais s'en départir : ce n'est pas qu'ils ne puissent se passer de ces principes énoncés aux coins arrondis du bon sens mais ceux-ci sont devenus une part de leur vie, comme des excroissances de chair dont on ne pourrait se passer. Ainsi, l'adage "On a toujours besoin d'un plus petit que soi", chère morale de La Fontaine, semble autant dicté par le charme de la miniature que par la lutte obstinée contre tout complexe de supériorité forcément malvenu. A condition, toutefois, de ne pas le prendre au pied de la lettre...

            François - nommons-le ainsi pour la beauté de la démonstration - se reposait dans son jardin japonais. Agréablement bercé à l'ombre de ses bonsaïs, sous un soleil en demi-teinte, il se remettait des assauts impétueux d'une tronçonneuse mal dirigée qui, dans un sursaut d'indépendance, lui avait encastré un morceau de bûche au milieu du front. Les médecins avaient décidé de laisser la chose en l'état et n'avaient pas épargné à notre pauvre François leurs lamentables blagues et leurs lazzis peu diplomatiques : "Alors, on n'est pas du bois dont on fait les zéros ?".  Ou encore : "Comment ça va, vieille branche ?" Ou bien : "Au lieu de regarder la paille qu'il y a dans l'oeil de ton voisin (un malheureux touriste hollandais qui s'était éborgné lors d'un freinage intempestif  en buvant sa Heineken avec l'ustensile susmentionné), regarde la poutre qu'il y a dans le tien !" Il y en eut bien d'autres qu'il serait fastidieux de citer, motivés, sans doute, par l'honnêteté de François qui, rougissant et confus, avait avoué l'irruption de l'accident lors de l'élagage hebdomadaire de ses bonsaïs au moyen d'un couteau de cuisine acheté en solde. Il n'osa pourtant pas tout dire...

            Ce jour-là, il vaquait donc à ses occupations et sifflait en travaillant lorsqu'il vit les feuillages de ses arbres miniatures tressauter comme s'ils étaient l'objet d'associations contre nature. Il s'interrompit et prit sa loupe pour y regarder de plus près, tant l'idée que quelqu'un squattât ses chers arbustes lui déplaisait profondément. Ecartant les branches de sa pince à épiler, il vit tomber un  tout petit nain - le pléonasme est indispensable en ce cas -  qui, en dépit de la légèreté de sa quasi absence de poids, s'éclata franchement la gueule sur le terreau fertilisé aux fonds d'Orval que sa prodigalité, et un début de tremblement, lui faisait répandre sur ses plants bizarrement moussus. La chose la plus surprenante n'était pas pour notre héros de découvrir l'existence de nains dans ses ombrages chéris : notre époque n'avait-elle pas produit des vaches chantantes, des femmes taciturnes et des mathématiciens avisés, entre autres prodiges qu'une technologie des plus perfectionnées avait permis ? Mais le fait que ce nain résidât dans son bonsaï préféré, au dessus duquel il faisait voleter en courbes gracieuses ses Polikarpov, ses Spitfire et, soyons fous, ses Lightning pour la beauté du geste, regrettable habitude qui lui avait valu de Nathalie, son épouse - puisque nous supposerons qu'il est marié à une malheureuse ainsi se prénommant -, la réputation d'avoir un petit avion dans la pièce, et surtout, pour autant que vous ne vous soyiez pas égarés depuis le début de cette phrase, la circonstance extraordinaire d'une similitude caractéristique de traits entre François et le nain minuscule ne laissaient pas d'être surprenants, même si François trouvait cela très louche .

            - Bonjour Mister Schmit, dit le nain, le lutin ou l'elfe, à condition de pouvoir déterminer à quelle espèce appartenait l'étrange individu.

            - Euh..., dit François avec cette éloquence qui lui avait valu maintes conquêtes féminines, surtout quand le soir se faisait  tard et qu'il n'y avait plus rien à boire.

            - Yak-A, Yak-A reprit le lutin dans un grand sourire sanguinolent, puisque son nez avait lui aussi été épaté par la beauté de sa chute, digne des exploits d'une nageuse est-allemande qui se fracasse les pariétaux sur le plongeoir tandis qu'elle sourit, bien niaise, au photographe qui se demande s'il assiste à la bonne compétition et si un collègue lui aurait pas un rien truqué son programme parce que "des gonzesses comme ça, je vous dis pas", surtout que j'ai besoin de me reprendre mon souffle après une aussi longue phrase, sinon je vais laisser ma peau avant la fin du texte, et ce serait bien dommage pour vous, parce que vous ne connaîtriez pas la fin, et pour moi parce que je m'aime bien . Mais passons. .

            - ...,  rougit François avec éloquence.

            -  Alors, on ricane, Hurricane ? On le prend ou Dauntless ? On se prend pour l'Avenger masqué ? On n'aime pas que la mousse tangue ou tache ? On est un peu en Potiez sur les bords ? On le Meteor de lui ?

            François fut excédé par ces lamentables calembours et, telle une cocotte-minute mal fermée, il explosa en franchissant nettement le rubicond. Se saisissant du couteau électrique, il en actionna la lame et sectionna dans un délire assassin les branchages qui abritaient l'elfe comique. Celui-ci, sautillant, esquivait les assauts de notre héros et saisit une esquille de trois centimètres, effilée comme un bébé éthiopien en pleine famine. La lançant avec une force et une puissance étonnante pour un être de sa corpulence, il frappa François  entre les deux yeux en criant : "Tu connais pas la D.C.A., ducon ?" . François se fâcha vraiment mais ne perdit pas son calme, ce qui est tout de même étonnant de la part de quelqu'un qui vient de subir une agression à nain armé. En un éclair - au chocolat, c'est tellement meilleur -, il calcula les coordonnées du nain et, utilisant l'esquille fichée au milieu de son front, il sectionna les jambes du nain sans détour. Ce dernier se retrouvant ainsi assis en une fâcheuse position et regrettant de ne plus pouvoir se gratter les pieds à l'avenir, François eut beau jeu de le décapiter et d'ensuite le transformer en carpaccio de nain. Il enterra enfin les restes minuscules à la petite cuillère dans les plants de fines herbes qu'il cultivait amoureusement sur sa tablette de fenêtre et dont le chatouillis léger lui rappelait ses moustaches, on a les perversions qu'on peut. Il essuya soigneusement les gouttelettes de sang avant de se rendre au service d'urgence le plus proche, s'inventant déjà ce qu'il allait raconter.

            Lorsqu'elle rentra le soir dans leur maisonnette au milieu des chants, Nathalie fut moins surprise qu'étonnée de l'accident de son époux : elle le savait maladroit. François, lui, sirotant son Orval et fredonnant O nanisme blue, songeait, non sans lubricité,  qu'il n'était pas impossible que sa charmante épouse ait, elle aussi, sa réplique miniature au coeur des bonsaïs et que cela valait la peine de s'y pencher : tout dommage mérite une compensation, non ?       

 

 

Toute ressemblance avec des personnes ou des avions

 existant ou ayant existé

serait purement fortuite.

Seuls les verres de bière consommés

sont authentiques,

puisqu'en Belgique,

la bière est sacrée. 

Cette production a été réalisée

en torturant et en tuant

de véritables nains

et de véritables avions

mais nous sommes prêts à nous en excuser

auprès de leurs familles

de leurs ayants droits.

Nous remercions également

les horticulteurs japonais

sans qui cette histoire

n'aurait pu exister.

Non, mais....

 

 


23:23 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (19) |  Facebook |

Commentaires

subtil (parole de bouveur de biére) délicieusement ravageur..

Écrit par : dôm | 13/11/2004

Hors sujet, mais tu m'as autrefois autorisé... Cher Ubu,
Comme il m'est difficile de commenter cette historiette (trop poétique pour moi), je profite de l'occasion pour te demander si tu as des nouvelles fraiches (avec ton avis) concernant l'athénée Jacqmotte qui revient régulièrement sur le devant de la scène...
Je m'y intéresse pour voir comment le gouvernement prend en mains le problème des écoles "poubelles" alors que c'est de certains déchets toxiques qui sont parfois à l'intérieur qu'il faudrait s'occuper...
Je ne sais même pas ce qui s'est passé après le barbecue du réfectoire des profs...
Amitiés

Écrit par : Armand | 13/11/2004

en apnée;))

Écrit par : imagine | 13/11/2004

soudain un nain connu vous offre des fleurs...

Écrit par : fun. | 13/11/2004

... nain porte quoi ?

Écrit par : paikanne | 13/11/2004

Merci de votre passage Cher Dôm,
Irais-tu jusqu'à dire que les mises en bière sont préférables aux mises en boîte ? ;)

Cher Imagine,
Apnée juvénile, j'espère ? ;)

Chère Fun,
Un cousin de nabot Léon ? ;)

Cher Armand,
Je ne sais plus trop où nous en étions restés : rien ne sort depuis le congé de Toussaint. Aus dernières nouvelles dont je dispose, la rentrée des petits s'est bien passée, les grands confondant oeufs et enthousiasme de "retourner" à l'école. Il est question de réorienter les élèves majeurs, et il y en a beaucoup dans l'établissement, vers des cours de promotion sociale ou vers des emplois : on devait constituer une cellule d'accompagnement pour la centaine (ben oui!) d'élèves concernés. J'ai entendu récemment l'interview de l'ancienne super-préfète (c'est un titre, pas une qualité !) de Bruxelles, prépensionnée d'ailleurs. Elle n'a pas répondu à une question portant sur la forte proportion d'élèves majeurs à Bruxelles et, surtout, dans cet athénée-là : un silence éloquent ? Tu auras remarqué comme moi que Arena a visité l'établissement, alors que tous les élèves étaient licenciés : courage, fuyons ? Bref, l'école sera glauque pour un certain temps, au détriment des élèves paumés qui s'y trouvent encore(je peux t'assurer que ceux qui l'ont quittée parce qu'ils en avaient assez du climat violent se retrouvent dépassés par des exigences de base !). Mais je reste persuadé qu'on maintiendra au moins une école poubelle, si pas plusieurs, à Bruxelles : ça "rapporte" des élèves. Situation écoeurante, non ?

A bientôt

Écrit par : Ubu | 13/11/2004

Très cher Ubu pour ce jour ont va dire que les deux vont de pair, demain d'autres s'occuperont des mises en boite.. moi je resterai tout prés de l'abbaye d'orval que j'ai visité il y a bien longtemps. j'en rêve encore parfois ;D

Écrit par : dôm | 13/11/2004

Simplification abusive ? Cher Ubu,
Je suppose que tu sais que l'octroi de bourses dans l'enseignement supérieur est subordonné à la réussite des examens (+ une année "joker" je crois).
On pourrait faire quelque chose du même genre (avec, par exemple, deux jokers pour les discriminés positifs) pour les allocations familiales si c'est cela qui cause des inscriptions d'adultes sans volonté de s'instruire...
Il y a autre chose à faire avec l'argent de tous que de le dilapider au profit de racketteurs, traficants, tabasseurs de profs et incendiaires qui empêchent les vrais élèves de travailler, ne crois-tu pas?
La cause de ce gaspillage de la tutelle est probablement à chercher dans un (lâche) désir de "payer pour avoir la paix"...
Mais j'ai peur de trop simplifier car d'autres (plus compétents que moi) y ont certainement pensé avant moi...
Ici, ta connaissance du terrain et ton honnêteté (je te connais déjà un peu) me font adopter ta sensibilité "de confiance".
Amitiés

Écrit par : Armand | 13/11/2004

Cher Armand, La super-préfète a dit quelques vérités, perdues dans son discours lénifiant. Que certains jeunes gens aient la trouille de quitter l'école, surtout s'ils n'y réussissent pas, c'est étonnant mais ça arrive : ceux-là en général, ne poseront pas trop de problème et se calmeront assez vite, quittes à rester dans un état neuro-végétatif assez déplorable. Je ne vois pas très bien ce qu'ils font dans les écoles (attente d'un improbable diplôme ?) mais je ne vois pas non plus très bien ce qu'ils feraient chez eux. Quant aux autres, si certains sont aussi responsables de leur comportement (il y a des gosses pourris partout !), d'autres sont totalement dépassés. Il faudra apprendre à réaliser que certains élèves inscrits dans les établissements le sont parce qu'aucune structure judiciaire n'est conçue pour les accueillir durablement quand ils sont mineurs. Maintenant, aucune école n'est obligée d'inscrire un élève majeur : c'est parfois fortement conseillé par le ministère ou pour sa survie (fichu NTPP). Des solutions : j'en vois peu de crédibles. Si tu me le permets, je ferai sans doute un post ultérieurement. Là, je vais me reconsacrer à mes élèves, pas toujours très doués mais qui essaient, eux (au fur et à mesure que les années passent,dans mon établissement, il y a de plus en plus d'élèves en âge normal et leur niveau redevient honnête) .
A bientôt ;))

Cher Dôm,
A ta santé et à tes rêves ! ;))

Chère Paikanne,
C'est géant de raconter n'importe quoi, non ? En plus, j'évoque un copain : à part le nain dans le bonsaï, le reste est vrai. ;)

Écrit par : Ubu | 13/11/2004

Ordures... et humanités! Cher Ubu,
Comme tout ce que tu écris, ceci est très intéressant...
Les petites frappes (ou s'agit-il des idiots congénitaux qui s'épanouissent près des radiateurs?) qui ont peur de quitter leur école, je dois avouer que je n'y avais pas pensé!
Les écoles, succédanés des "prisons pour jeunes délinquants" par manque de places disponibles, ça non plus, je n'y avais pas pensé!
Mais... les autres, n'ont-ils pas droit à une formation? Car je suppose qu'il en existe, même dans les écoles-poubelles! Ceux-là ont même doublement droit à un enseignement de qualité car ils ne sont certainement pas aidés par leurs parents quand ils rentrent chez eux le soir!
Je suis certain que le post que tu compte écrire à ce sujet intéressera car la plupart de tes lecteurs ont des enfants en âge d'école...
Je t'estime de plus en plus!

Écrit par : Armand | 13/11/2004

..; En tout cas, le problème des adulescents délinquants méritent un débat plus profond et une réflexion aussi intéressante que les vôtres, Armand et Ubu, plutôt que les simplifications pratiques qu'on lit çi et là.

Écrit par : serge | 13/11/2004

Pauvre mister D M'enfin, cousin, pourquoi vous en prendre encore à ce pauvre mister D alias "François" ?
Vous auriez pu raconter la fois où mister D a défendu sa chatte contre un matou entreprenant plutôt que cette histoire de bûche !

Écrit par : Votre cousin | 13/11/2004

la fois où mister D a défendu sa chatte contre un matou entreprenant je veux la lire ;)

Écrit par : imagine | 13/11/2004

Imagine Chère Imagine,
J'ai aussi lu ce message sibyllin. Je suppose que ce Monsieur (dont le pseudo m'est inconnu et qui signe "votre cousin") a démasqué le malheureux Ubu et fait une allusion à quelque chose de pas très gentil à son sujet...
Ubu est un Monsieur "bien", alors pourquoi l'ennuyer davantage ?
Amicalement

Écrit par : Armand | 13/11/2004

Merci de votre passage Cher Armand,
Aucune inquiétude : je connais très bien Mon Cousin, qui connait aussi tès bien François. Nos conflits remontent à l'époque des croisades et Mon Cousin a toujours eu un humour très particulier. C'est un peu compliqué à expliquer brièvement mais il n'y a aucun problème : l'allusion est plutôt moqueuse à l'égard de ce pauvre François. Promis Armand, je le vengerai ;))))

Cher Imagine,
Cet épisode de la vie de François est trop incroyable : personne ne me croirait. En plus, il me faudrait une épopée ou une chanson de geste pour le narrer : ce blog le supporterait-il ? ;)))

Notre Cousin,
Voilà bien longtemps que vous n'étiez passé. Ravi de vous revoir céans mais vous constaterez que je ne suis pas le seul à vous trouver sybillin. Il faudra un de ces jours que je vous évoque mais par où commencer ? L'angoisse de la page blanche m'étreint pour le moment : j'attendrai que le printemps vous ait redonné des couleurs pour m'y atteler. Rien à dire sur Jacqmotte, en attendant, vous qui conférez avec nos hauts esprits ? :))

A bientôt

Écrit par : Ubu | 13/11/2004

Oups Cher Serge,
Excuse-moi de t'avoir oublié mais l'irruption de Mon Cousin m'a perturbé. Merci pour ta remarque nous concernant. J'espère que tu restes zen ces temps-ci : c'est la meilleure attitude. Et puis, nous aimons bien Aldagor, même quand il s'énerve mais nous le préfèrons quand il est calme : c'est là qu'il donne le meilleur de lui-même. Quant au reste (que j'ai lu), la meilleure devise serait : "Après moi les mouches !" La meilleure réponse à faire, en ce cas, serait bzzz, non ? ;)))

A bientôt.

Écrit par : Ubu | 13/11/2004

mais alors.... !!!! c'est vrai... je suis une vraie blonde
je n'ai pas compris l'allusion !
Ubu qui es-tu ?

Écrit par : imagine | 13/11/2004

Cher(e ?) Imagine, Mais le roi de Slavonie occidentale, bien entendu ! ;)))
Au fait, dois-je dire Mademoiselle ou Monsieur Imagine ? Je suis un peu perdu, moi, là et poutant je ne suis pas blonde !
Quant à l'allusion, de laquelle parles-tu ? Il y en a plusieurs en cours...
A bientôt.

Écrit par : Ubu | 13/11/2004

lol bah c'est rassurant lol
je répondais à la réponse d'Armand suite à ma demande ;)

Écrit par : imagine | 14/11/2004

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