14/11/2004

A gore et à cris

           Certaines expressions s'avèrent parfois plus criantes de vérité que de coutume . A les écouter, l'auditeur attentif se dit parfois que son vis-à-vis cède parfois aux facilités de l'hyperbole, de l'exagération manifeste, pour placer en  évidence une vie bien morne et, en fait, toute quotidienne. Et pourtant, parfois, les mots recèlent davantage de pouvoir que ce que nous pourrions envisager : ils sont les ailes de notre imagination.

            Prenons le cas d'un lecteur avide. Nommons-le, au hasard, Jérôme. Ce Jérôme est un lecteur maniaque, du genre à épousseter ses livres chaque semaine, à les triturer, à les palper, voire plus si affinités. Certes, sa compagne, appelons-la Elodie, puisqu'il nous faut décidément rester dans les hauts lieux de la fiction,  ne montre pas de jalousie, quoique parfois la concupiscence de son regard, qui semble dévêtir les rayons de sa bibliothèque, l'agace un peu. Enfin, il faut bien que jeunesse se passe....

            Un soir clair d'été, en l'absence de sa compagne, il se délectait d'un court roman de Robert Sheckley offert par deux de ses charmants collègues, puisqu’il fallait bien qu’il ait au moins quelques qualités, ce jeune homme.  Il riait mais, le diable sait pourquoi, son rire tenait du ricanement affecté et rougissant plutôt que du rire franc qui lui était naturel. Et il rêvait. Tout à coup, derrière son fauteuil, il entendit une voix aigrelette qui lui dit : "Dis-moi, Monsieur, dessine-moi un mouton martien !" En des circonstances normales, ce type de phrase l'eût fait rire et il aurait cherché du regard son facétieux interlocuteur. Mais, à ce moment, précis, dans la quiétude d'une soirée mourante et solitaire,  son ricanement mourut dans sa gorge, il sursauta et se retourna.

            Il vit un lutin au teint chiffonné, au regard malicieux, aux jambes malingres et torses. Bref, le lutin commun : en tout cas, dans les romans fantaisistes, plus rarement dans les appartements. Et ce lutin parlait, lui parlait... dans son appartement. D'où venait-il ? Il n'avait ni bu ni fumé, il en  était certain : en tout cas, pas ce jour-là, parce que la veille, oulala mais enfin passons. Il était équilibré pour son âge, sain de corps et d'esprit, en tout casautant qu’il était possible pour un ancien punk. Certes, il avait eu une rougeole virulente mais il y avait prescription depuis vingt ans. Pourtant, il en rougissait encore parfois. En ce moment, il avait d'ailleurs franchi le rubicond.

            Résumons : un lutin lui avait demandé de lui dessiner un mouton, martien qui plus est. Normal. Donc, dialoguons, communiquons et résolvons.

            - Qui es-tu ? Qu'est ce que tu fais là ?

            Questions pertinentes, on en conviendra, mais murmurées d'une voix de fausset et teintées d’un bégaiement qui ne nuisait pas, heureusement, à leur pertinence et à leur brièveté.

            - Tu causes, tu causes, c'est tout ce que tu sais faire ! Alors, ça vient ce mouton ?

            La voix aigrelette lui échauffait les oreilles et, comme la patience n'était pas vraiment une de ses qualités mais comme il était serviable et bon dessinateur,  il se mit au travail. Au lieu d'un mouton martien  - il avait pourtant bien une petite idée sur le sujet-, son mauvais esprit lui fit esquisser un bébé zombie, chair pustuleuse et regard démoniaque, coiffé d'un crête rouge sang, qui correspondait davantage à des souvenirs de jeunesse et aux photos qu’il avait dérobées à l’album familial après tant d’années où les repas de famille se concluaient par des regards contrits du cousin Joseph et de la tante Roberte qui ne pouvaient s’empêcher de lui trouver une ressemblance certaine avec leur idée du démon : c’était alors sa période punk. Il jeta le dessin à la face  - visage serait inadéquat et gueule déplacée - du lutin, sous le coup d'une certaine colère.

            Et là, il dut vite fermer les yeux. Il vit pourtant que le bébé avait pris consistance et que, plein de vigueur macabre, il s'en prenait à son adversaire. En fait, il le mangeait. N'imaginez pas un repas digne, couverts à la main, surtout lorsque le plat principal hurle de sa voix aigrelette et essaie de fuir sur des jambes torses, exploits d'autant plus remarquables lorsqu'il a laissé dans les mâchoires de son agresseur un notable morceau de cuisse sanguinolent. Passons sur l'étripage du lutin, son énucléation et même sur son émasculation  puisque Jérôme avait fermé les yeux, incommodé par la sinistre boucherie.  Il les rouvrit pourtant en entendant un glapissement furieux de bébé : un semi-glapissement, en fait, puisque seule une moitié de bébé continuait de s'exprimer. L'autre gisait à terre, tranchée par une épée massive et large. Son regard remonta le long de l'épée, atteignit le bras musclé et gracieux, glissa sur la poitrine, opulente mais ferme, que couvrait à peine une armature maillée, largement ajourée. Et nous ne parlerons pas de ses cuisses vigoureuses, de son sourire d'émail et de ses splendides yeux verts, sous sa crinière rousse, toutes choses que Jérôme appréciait à loisir au fur et à mesure qu'elle s'approchait. Nous n'évoquerons pas non plus ce qu'il advint ensuite: notons seulement qu'il franchit plusieurs fois le rubicond cette nuit-là.

            Elodie le réveilla au petit matin. Elle se moqua de son teint livide et lui dit qu'il avait une mine de mort-vivant. Il lui raconta son histoire en commençant par  'justement". Elle le regarda avec commisération pendant qu'il décrivait les quelques détails de la scène horrible à laquelle il avait assisté, oubliant - la mémoire vous joue de ces tours - de préciser ce qui avait suivi. Elle lui dit qu'elle hésiterait à lui annoncer sa grossesse lorsqu'elle surviendrait, de crainte que son "imagination dévorante" ne l'entraîne vers ses idées aussi saugrenues que terrifiantes. Non mais...

            Il aurait bien répondu, songeant que l'imagination présentait de notables compensations aux horreurs qu'elle nous suggérait, si vous voyez ce que je veux dire,  mais le jour, peu soucieux de leur discussion, ne cessait de progresser et lui rappelait qu'il avait rendez-vous avec sa chère école pour de joyeuses tâches administratives. C'est sans doute pour cela qu'absorbé par ses préparatifs professionnels, douche, rasage, coiffure et le reste, il ne remarqua pas les quelques gouttes de sang qui s'échappaient d'un vieux roman de Jack Williamson, intitulé : "Plus noir que vous ne pensez !" . Elodie ne remarqua pas non plus, fort heureusement, les quelques cheveux roux qui s'égaillaient sur "Les amants étrangers" de Philippe José Farmer. Sinon, un retour au cauchemar eût été à craindre. Non mais....

 

Toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé

serait un pur produit de votre imagination malsaine.

Non mais...

Toutes mes excuses à Antoine de Saint-Exupéry et à Raymond Queneau qui,

je l'espère sincèrement,

ne songeront pas à se venger du mauvais tour que j'ai joué

à leurs célèbres phrases.

Je leur signale dores et déjà que je déteste les zombies.

Par contre, si Jérôme pouvait me laisser

les coordonnées de sa guerrière rousse,

qu'il n'hésite pas . 

 


01:43 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (17) |  Facebook |

Commentaires

:) bon
sérieusement
tes écrits sont jouissifs ;)
désolée pour le terme
queneau et st ex. je les aime
alors je me demandais... si si
là tout de suite cette idée m'est venue
si tu pouvais m'écrire une dizaine de pages
de deux lignes et me raconter une histoire simple
mais tjs en partant tous azimuts...
allez juste pour moi :)

Écrit par : imagine | 14/11/2004

deux lignes par page...

Écrit par : imagine | 14/11/2004

Je n'ai rien contre le principe chère Imagine (ca y est, j'ai ma réponse !) mais il faudra être un peu patiente : je vais être débordé ces temps-ci.
A bientôt.

Écrit par : Ubu | 14/11/2004

lol la patience... c'est tout moi ça ;)

Écrit par : imagine | 14/11/2004

jouissifs ? un lecteur qui époussette ( épousète? ) la couverture de ses livres
ne peut être très assidu

serait-il ennuyé de taches de doigts, de ratures rageuses, de coins cornés on l'aurait senti se complaire dans les beaux mots, se mettre dans de beaux draps à n'imaginer qu'un monde exemplaire et numéroté mais...

couverts de poussières ....


ps, pour la dame rousse, euh, puis également avoir le numéro de téléphone ?

Écrit par : xian | 14/11/2004

Merci de votre passage matinal Chère Imagine,
Il me semble en effet : déjà le troisième commentaire ;)))

Cher Xian,
Ta remarque est frappée au coin du bon sens : mettons qua quand les livres s'entassent, ils prennent la poussière et je vois mal Jérôme un plumeau à la main. ET tu as gagné : il refuse de nous le donner, le numéro. Nous l'aurions vexé ! Attention, Jérôme, la prochaine fois, je t'envoie Marguerite Duras :)))

Écrit par : Ubu | 14/11/2004

Cadavres Cher Ubu,
Attention, il y a inflation de cadavres: un hier et déjà deux aujourd'hui...
Tu risques un massacre la semaine prochaine, une guerre atomique martienne la semaine suivante et terminer l'année avec un big bang de l'univers, mais à l'envers! ;) ;)
Amitiés
P.S. "Imagine" était la caricaturiste officielle de Prométhée avant sa transmutation...

Écrit par : Armand | 14/11/2004

... Excellent, comme du bon vin...
Pourrais-tu m'envoyer un mail afin que moi-même je t'envoie le début du roman 3 par SF. Ainsi tu verras si m'écrire des nouvelles pour le site qui l'accompagnera t'agrée (à gré, bien sûr)...

Écrit par : Zenrge | 14/11/2004

Merci de votre passage Cher Armand,
Tu es de mauvaise foi : un lutin est une créature imaginaire et un zombie est déjà mort ! Quant au nain, il était tout petit... ;)
A bientôt

Cher Zenrge,
Je t'envoie ça de suite mais j'espère que ce n'est pas trop pressé : je vais être un peu débordé ces temps-ci. A tout de suite.

Écrit par : Ubu | 14/11/2004

pour répondre à Armand ;)) "Imagine" était la caricaturiste officielle de Prométhée avant sa transmutation...

normal j'ai fermé
et j'ai été la carricature de plein de monde et c'est en cela que ça me fait plaisir car j'inspirai bcp de monde meme des personnes que je ne connaissais pas puisque ce dernier cité désolée je suis passée à coté ;))
vous m'en voyez ravie cher Armand (que je ne connais pas plus)

et si Ubu est indisposé par ma présence, j'espère qu'il aura la franchise de m'en aviser

xian humm ;) se mettre dans de beaux draps ... cette idée plait ... ;)) draps jaunes en soie ;)

Écrit par : imagine | 14/11/2004

vite dit j'ai traversé cette petite histoire à deux cents à l'heure, je crois que j'ai bien vu tous les mots défiler, j'ai bien tout compris, je suis mdr. je retourne vite à mes blancs de dindes (pas de lapin en poche) qu'accompagneront la polenta made in fun entrevue chez nola.. je me dépèche. bonne journée ;-)
Ubu.. t'es toqué ;D
(même pas honte)

Écrit par : dôm | 14/11/2004

J'assume pleinement... Pour ma description ou pour tout écrit me concernant, n'attendez pas le printemps, nous serons peut-être plus de ce monde d'ici là ! N'oubliez pas d'utiliser votre encre sympathique.

Pour Jacqmotte, un seul commentaire : la Légion étrangère recrute, la cellule d'accompagnement devrait y penser.

Pour les hauts esprits, ils sont occupés pour l'instant à creuser des bassins tant à la formation et enseignement qu'aux affaires sociales.

Je te souhaite un aïde mabrouk !

Écrit par : Votre cousin | 14/11/2004

Imagine Chère Imagine,
Je ne crois pas qu'Ubu soit indisposé par ta présence... car il aime tout le monde!
Comme il n'a pas connu Prométhée "avant sa transmutation" (transmutation= changement du plomb en or), je lui avais signalé qui je croyais que tu étais...
Faut pas t'énerver pour cela: tes dessins me plaisaient car ils faisaient mouche!
Amicalement.

Écrit par : Armand | 14/11/2004

Merci de votre passage Chère Imagine,
Je suis allé voir ce qui restait de ton blog (les pages en cache : que c'est vilain !) Dommage d'avoir fermé. A bientôt ;))

Cher Dôm,
Si j'ai bien regardé ton blog, tu n'as pas honte non plus ! A bientôt :)))

Mon cher Cousin,
Puisque vous m'avez fait part de vos difficultés à publier en direct vos avis éclairants (noblesse oblige ! j'ai reproduit votre missive comme vous me le demandâtes. A nos futures croisades. ;))

Écrit par : Ubu | 14/11/2004

Cher Armand, Je me permets de rectifier ton propos : j'aime tout le monde...jusqu'à preuve du contraire. Je peux collaborer professionnellement avec des gens que j'apprécie peu parce qu'il faut bien leur reconnaître parfois des qualités : mais quand quelqu'un est con et dépasse les bornes, je peux être très cassant et méprisant (tu as pu le constater, je crois, dans certains de mes commentaires !) Sinon, j'essaie toujours de prendre les gens du bon côté : ça vaut mieux pour tout le monde. Et, comme le disait Montaigne (toutes proportions gardées !), je suspends mon jugement. D'ailleurs, des amies m'avaient trouvé rébarbatif et désagréable à première vue : je leur ai affirmé que ce n'était pas qu'une impression ;)))
(cf photo réalisée par Mon Cousin dans le post "Douceur de vivre" : j'y suis "peint au naturel")
Amitiés

Écrit par : Ubu | 14/11/2004

Cher Ubu... Faudra que tu passes encore une fois chez Mehmet, je crois...
(Certains méritent une bonne fessée!)

Écrit par : Armand | 14/11/2004

:) excellent!:)que n'eau que n'eau!

Écrit par : Dinou | 20/11/2004

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