30/11/2004

Thermos

Il n'y arriverait pas, et pourtant il lui fallait remettre son article avant demain huit heures, toute dernière échéance. Les yeux lourds de fatigue, le coeur battant, il faisait craquer ses articulations au hasard des mots qu'il frappait avec force sur sa vieille Remington. Et le thermos était son seul compagnon, qu'il vidait avec une familiarité  nerveuse mais contenue. Par moments, il lui parlait comme à un vieil ami. Ce n'était pas par avarice qu'il l'avait conservé mais par habitude, comme si tous deux formaient un couple contre nature, un couple adultérin où l'un servirait seulement de réceptacle aux pensées de l'autre. Parfois, les mots s'étranglaient, noyés dans le café brûlant. C'étaient ses mauvaises blagues à lui, ses farces de potache. Alors, d'un geste léger de ses doigts gourds, il s'assurait de la douceur et du poli du vieux thermos comme s'il caressait l'une de ses anciennes amantes. Il se rassurait ainsi, avec ce contact léger mais plaisant, qui lui redonnait des droits sur sa vie, qui lui instillait la force de continuer, de persévérer. Et il continuait, et il persévérait, porté par son vieux camarade dans les nuits salies par la fumée de cigarette, bouffies par le sommeil qu'il combattait à grandes gorgées et à petits gestes. Et il continuait...Quelques heures plus tard, lorsque la concierge le découvrit inanimé, couché sur le bureau, il tenait à la main, avec une douceur amoureuse, son vieux thermos où se dessinait une coulée de café, identique au filet de sang qui s'échappait de ses lèvres.


00:45 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (19) |  Facebook |

Commentaires

:) ça s'appelle 'se tuer à la tâche" ;)

Écrit par : imagine | 30/11/2004

Muse Cher Ubu,
Que faut-il faire quand la muse est rebelle dans une création indispensable à la production alimentaire ?
Je pense à des oeuvres "sur commande" comme celles que J.S. Bach (et d'autres) en a écrites...
Comme quoi la vie d'artiste est parfois dure!
Amitiés

Écrit par : Armand | 30/11/2004

Machine à aigrir celui-là je l'aime vraiment bien, ce petit texte.

Écrit par : Paul | 30/11/2004

le mystère du thermos tueur...;-)

Écrit par : fun. | 30/11/2004

Ecoles réputées... et autres! Cher Ubu,
Sans rapport avec le sujet...
J'ai trouvé un article dans "Le Monde" qui devrait t'intéresser: influence de la réputation des écoles en France sur leurs performances et les choix des parents...
http://www.lemonde.fr/web/article/0,1- href="mailto:0@2">0@2-3226,36-389045,0.html
Tu peux donc constater que certains parents trouvent des moyens pour envoyer leurs rejetons dans des écoles réputées (cette déduction d'Armand n'était pas le but de l'article!)...
Amitiés

Écrit par : Armand | 30/11/2004

:) juste un petit bonsoir :)

Écrit par : alsgard | 30/11/2004

Merci de votre passage Chère Imagine,
Et si nous remplacions les mises en bière par les mises au café ? Quels beaux réveils, mâtin ! ;)

Cher Armand,
Les artistes ont sûrement leur ailleurs pour s'y réfugier (ah, les "fugues" de Bach : merci Dinou ! :)) : c'est sans doute ce qui les fait tenir au jour le jour, puisque l'expression n'a aucun sens pour eux. Comme le lierre, ils parasitent la réalité... Merci pour l'article. ;)

Cher Paul,
Merci pour la mention et félicitations pour ton questionnaire de Proust : je réfléchis à un compliment bien troussé : juste le compliment, hein ! ;)))

Chère Fun,
Le thermos est une assez jolie arme confondante... ;) Enchanté de ton retour. ;)

Cher Alsgard,
Bonsoir : ravi d'aller te lire.

A bientôt.

Écrit par : Ubu | 30/11/2004

Pour Armand “Maxwell imagine un démon qui, parmi les particules en mouvement plus ou moins chaudes, c’est-à-dire plus ou moins rapides, arrivant devant lui, opère un tri, envoyant les plus rapides dans un récipient, dont la température s’élève, les plus lentes dans un autre, dont la température s’abaisse. Ce faisant, il maintient la différence, l’ordre, qui, autrement, tendrait à s’anéantir. Le système scolaire agit à la manière du démon de Maxwell : au prix de la dépense d’énergie qui est nécessaire pour réaliser l’opération de tri, il maintient l’ordre préexistant, c’est-à-dire l’écart entre les élèves dotés de quantités inégales de capital culturel. Plus précisément, par toute une série d’opérations de sélection, il sépare les détenteurs de capital culturel hérité de ceux qui en sont dépourvus. Les différences d’aptitude étant inséparables de différences sociales selon le capital hérité, il tend à maintenir les différences sociales existantes.”



Pierre Bourdieu, Raisons pratiques

Écrit par : Paul | 30/11/2004

Mourir... Tous les deux de la même manière en coulant...

Écrit par : Neige | 30/11/2004

tsss tu le fais expres Ubu ? mâtin = comme mâter ?
lol pas au réveil :))

Écrit par : imagine | 01/12/2004

.. mourir d'écrire ? demain jaret promis !!!!!

Écrit par : dôm | 01/12/2004

Pour Paul Cher Paul,
Ta comparaison est encore meilleure que tu ne le crois: le second principe de thermodynamique n'est valable que dans un milieu fermé. En milieu "ouvert" (avec des échanges possibles vers l'extérieur), l'entropie d'une partie de l'ensemble peut diminuer (sans l'aide du démon de Maxwell), mais l'entropie totale augmente, bien sûr... Un chercheur belge a même reçu le Nobel pour cela...
Le fric de l'état fait ici office d'apport extérieur... et l'entropie, c'est la pauvreté générale!
Je suis plus pessimiste qu'Ubu et toi ensemble!

Écrit par : Armand | 01/12/2004

... Quand on lit le texte et qu'on regarde l'heure à laquelle il a été écrit, on se dit : c'est quoi encore le numéro du samu ? :)

Écrit par : Serge | 01/12/2004

Depuis je regarde mon vieux thermo bleu, ce fidèle compagnon de mes nuits blanches, avec une compassion toute nouvelle...

Écrit par : Nortine | 01/12/2004

Merci de votre passage Cher Paul,
Je ne suis pas sûr que Bourdieu ait raison : une expérience scientifique, alors même qu'elle est paramétrable, présente parfois des résultats étonnants. Je pense à une comparaison, qu'Armand reconnaîtra sûrement, entre les parcours des fourmis d'Amazonie et les embouteillages d'une grande ville : devant le nombre de paramètres, dans le second cas, impossible de déterminer des probabilités fiables...
L'analogie ne me convainc donc pas : et les initiatives individuelles, on en fait quoi ?

Chère Neige,
"La mort n'est qu'un manque de savoir-vivre" : je ne sais plus qui a écrit cette phrase (Pierre Dac ?) mais je suis sûr qu'elle n'est pas de moi. Au fond, les idées noires mettent en évidence les couleurs de la vie. ;)

Chère Imagine,
Me supposer des sous-entendus, à moi qui n'ait que des vices et des perversions : tsss... ;))

Cher Dôm,
Que diraient les petits singes ? ;)

Cher Armand,
Je te repartis en partie dans la partie que je consacre à la réponse de Paul, qui est parti... ;) En fait, j'ajouterai simplement : "Jusqu'à preuve du contraire". La sociologie ne repère que des tendances, me semble-t-il ?

Cher Serge,
Envoyer le Samu chez Ubu : c'est une histoire de fu ;)

A bientôt.

Écrit par : Ubu | 01/12/2004

Chère Nortine, Tu m'as surpris : il faut que j'aille me verser un petit café pour m'apaiser... ;)
A bientôt.

Écrit par : Ubu | 01/12/2004

Votre Blog Epoustouflant !!!!!!!!!!!!!!!!

Écrit par : Jamais CD | 01/12/2004

Cher Jamais CD, mais tu pourrais fait des découvertes encore plus intéressantes dans les liens. ;)
A bientôt

Écrit par : Ubu | 02/12/2004

Oups! En me relisant: thermos.

Écrit par : Nortine | 02/12/2004

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