30/11/2004

Thermos

Il n'y arriverait pas, et pourtant il lui fallait remettre son article avant demain huit heures, toute dernière échéance. Les yeux lourds de fatigue, le coeur battant, il faisait craquer ses articulations au hasard des mots qu'il frappait avec force sur sa vieille Remington. Et le thermos était son seul compagnon, qu'il vidait avec une familiarité  nerveuse mais contenue. Par moments, il lui parlait comme à un vieil ami. Ce n'était pas par avarice qu'il l'avait conservé mais par habitude, comme si tous deux formaient un couple contre nature, un couple adultérin où l'un servirait seulement de réceptacle aux pensées de l'autre. Parfois, les mots s'étranglaient, noyés dans le café brûlant. C'étaient ses mauvaises blagues à lui, ses farces de potache. Alors, d'un geste léger de ses doigts gourds, il s'assurait de la douceur et du poli du vieux thermos comme s'il caressait l'une de ses anciennes amantes. Il se rassurait ainsi, avec ce contact léger mais plaisant, qui lui redonnait des droits sur sa vie, qui lui instillait la force de continuer, de persévérer. Et il continuait, et il persévérait, porté par son vieux camarade dans les nuits salies par la fumée de cigarette, bouffies par le sommeil qu'il combattait à grandes gorgées et à petits gestes. Et il continuait...Quelques heures plus tard, lorsque la concierge le découvrit inanimé, couché sur le bureau, il tenait à la main, avec une douceur amoureuse, son vieux thermos où se dessinait une coulée de café, identique au filet de sang qui s'échappait de ses lèvres.


00:45 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (19) |  Facebook |

Illusoire

Mes illusions perdues naviguent à vue

et s'égarent en silence révélateurs 

 

L'ennui esquisse ses entrechats

qui titubent jour après jour

 

Mes sourires se lézardent improbables

et cultivent leurs moignons dressés vers le ciel

 

Des soupirs en corolles se fanent

et filent leurs toiles au gré du vent

 

Mon coeur s'exaspère sur des breloques inertes

qui lèvent leur fragilité passagère

 

Mon ciel ne me pèse même pas

il semble s'évaporer

 

Et je vis mon éternité

incessament


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28/11/2004

Salut l'artiste !

L’aube déroulait ses rayons dans une corolle dorée : des perles de rosée se figeaient sur leurs pétales, attendant de disparaître discrètement. Il était assis et fumait. Ses rêves l’embrumaient encore, songeries éveillées d’une nuit blanche passée les fesses dans l’herbe humide : le rhume allait poindre. Il espaçait ses fuites depuis peu : plus d’angoisses contre lesquelles lutter, plus de saluts à adresser, plus de haut de l’affiche à tenir. L’âge était venu pour le ravir à ses admiratrices empressées. Il n’y aurait plus d’interviews pires que des interrogatoires de police, compressé entre le témoignage d’un sataniste folklorique et les mémoires d’un politicien dont personne ne se préoccupait vraiment. Il ne devrait plus subir l’éclairage aveuglant, les heures de maquillage, les baisers factices, les engueulades de tous ces metteurs en scène qui lui demandaient de réinventer ce qu’eux-mêmes étaient incapables d’entreprendre. Bientôt, on ne le reconnaîtrait plus dans la rue et, si un sourire lui était encore adressé, il pourrait le prendre pour lui seul, pas pour cette image artificielle qui l’avait enfermé depuis des années. Le jour s’était levé : il vivait à nouveau.  


23:43 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (12) |  Facebook |

Magie au noir

 
Par-delà ces espaces colorés
où les sentiments se dessinent

où les peurs s'estompent

 

Les décors s'écrasent

accablés de leur réalité

effarés de leur nudité

 

C'est l'heure des êtres de papier

des perfections passagères

des peaux à peine osées

 

Le souffle se prépare

Le temps est dans les cintres

Les regards s'égarent

 

La folie des erreurs s'installe

fautes inavouées

peurs éperdues

 

Des soupirs s'émeuvent

foulés de mots

combles de bonheurs ébauchés

 

La lumière est revenue

La salle se vide

La scène regagne le néant

22:39 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (6) |  Facebook |

Y a pas d'urgence !

Ce texte est inspiré d’un article de Patrice Pelloux, médecin –urgentiste. Dans le Charlie-Hebdo de cette semaine, il évoque une dame de plus de quatre-vingt dix ans retrouvée dans son domicile : elle est seule et atteinte d’une hémorragie cérébrale massive. Elle porte sur l’avant-bras un numéro tatoué. Patrice Pelloux explique dans l’article l’impossibilité de lui trouver un lit à trois heures du matin : il n’y a plus assez de lits, il faut rentabiliser. Alors, on bricole un brancard dans un box des urgences et l’équipe d’urgentistes s’arrange comme elle peut pour que cette vieille dame reste entourée dans son coma profond. Peut-être a-t-elle lutté pendant la guerre, peut-être a-t-elle été déportée arbitrairement : elle est morte sur un brancard parce qu’il faut faire des économies, voyons, parce que la dignité humaine n’est plus un principe mais un luxe, parce qu’on gère les hôpitaux avec des jolis numéros de dossier. Et lorsque les numéros importent plus que l’homme ou la femme qu’ils cachent, lorsque les institutions oublient pourquoi elles ont été mises en place, lorsque des soins qui assurent la dignité humaine sont qualifiés de « soins de confort »,  ce n’est plus une question de choix budgétaire : rien que du mépris face à la personne humaine. Certes, un ministre de la santé mène la guerre aux gaspillages : c’est sa fonction, on le conçoit aisément. Mais lorsque  je lis par ailleurs les bénéfices des firmes pharmaceutiques, sur le dos de la sécurité sociale ou du malade, lorsque je vois la part consacrée par celles-ci à leur « communication », le nom pudique de leur publicité, je m’étonne. Voudrait-on signifier, dans notre chère société, au nom de nos chères valeurs  – je n’ose en ce cas utiliser les termes de conviction, puisque l’on discute justement de ces sujets-là, ou de principe, puisque manifestement il semble y avoir d’autres priorités  (lesquelles ?) -,  qu'il ne faut pas gaspiller inutilement de l’argent ? Il est vrai que la dignité du malade n’est pas rentable : elle est peut-être devenue un accident de parcours. Sans doute sommes-nous toujours en guerre, comme un peu partout sur cette planète, et l’ignorions-nous.



20:03 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (9) |  Facebook |

25/11/2004

Vivant

Enfouie une autre absence

J'enterre mes idées mortes

 

Je hais le son creux

Des flûtes du départ

 

Concerts monotones

Et sexe des anges

 

Ma mort fuit

Crainte du blasphème

 

Vivre couché mourir debout

Et rêver d'un autre ailleurs

 

Des peurs qui n'existent pas

Des cauchemars éveillés

 

Bruits tonitruants

Rires sans scrupules

 

Ombres qui pâlissent

A l'aube d'été

 

Chants en rythme

Aubades en ruts

 

Pas de luth constellé

Plus de mélancolie

 

C'est ici et maintenant

Que je suis vivant

 


23:10 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (17) |  Facebook |

Perdre son temps

 

Je te parle toujours à une minute de distance

Tu es là, je crois te toucher

Et tu m'as déjà précédé

 

Une foutue minute où nos destins se dissolvent

Juste une minute d'écart

Où je m'essouffle à ne rien pouvoir te dire

 

Le bonheur de te saisir, de t'entrevoir

Se joue dans cette minute qui n'existe plus

Qui n'existera pas

 

Prendre le temps de la rencontre, s'étonner

D'un temps aboli, d'une éternité

Face au barrage d'une minute

 

Je t'ai perdue en une minute qui dure

La folie de tous nos instants refoulés

La fatalité de nos espoirs réprimés

 

Issue d' une minute de silence...


09:56 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (7) |  Facebook |

24/11/2004

Imagine Action : la fin

Elle le regardait avec un sourire : forcément, sa position actuelle avait du mal à engendrer la mélancolie. Il s’oublia une fois de plus, se releva en force et projeta des esquilles sur une statue d’un saint mineur, qui n’avait pas dû vivre une telle félicité,  même quand on lui avait décerné le diplôme de martyr du jour, avec enluminures en sus. Les bleus de son corps offraient un joli contraste avec le rouge de ses joues et de son caleçon, même s’ils se mariaient très bien avec son pantalon déchiré et sa chemise froissée : elle était très pâle mais son regard pétillait tandis qu’elle observait sa tenue chahutée par les événements. Evidemment, il alla chercher les fleurs et les lui offrit, ruissellement compris. Evidemment, ils partirent en vrille dans un fou rire qui ne les quitta pas avant la sortie de l’église où la nuit tombante (c’est fou le nombre de chutes dans cette histoire !) les attendait. Lui ne songeait plus à sa stéatopyge : qui ça ? Elle ne se rappelait plus pourquoi elle avait visité Sainte-Gudule ce jour-là et s’étonnait tout de même d’en repartir avec un olibrius à caleçon rouge. Et leur auteur jugea que leurs épreuves avaient suffi et leur valaient un bonheur bien mérité qui ne concernerait qu’eux-mêmes, longtemps. (à ne plus suivre : ce serait indiscret !)


04:42 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (6) |  Facebook |

23/11/2004

Imagine action : le péché originel

Je me retrouvai couché de tout mon long, quelques chaises inquisitrices s’offrant des palpations peu délicates de mes meurtrissures toutes fraîches. Je gisais et j’aurais voulu m’enfoncer sous la crypte, plus bas, toujours plus bas mais le sol refusait de s’ouvrir en ultime refuge : n’est pas Don Juan qui veut. Vu mon état actuel, toute lévitation n’aurait abouti qu’à faire traverser à une masse lestée de morceaux de chaises et fesses à découvert une église que mon martyre commençait à excéder et qui préférait sans doute les anges plus classiques. En plus, j’entendais des pas se rapprocher et j’étais incapable de me cacher les yeux : j’ignorais encore ce que mes mains auraient pu me ramener, paille ou poutre, et dans l’œil c’est douloureux. Si certains trouvaient Dieu dans ce genre de lieu, moi, je m’étais plutôt converti à la station horizontale : chacun son chemin de croix… Elle était là (à suivre)


00:08 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (13) |  Facebook |

22/11/2004

D'autres aphorismes

Que l'on hurle à la mort ou à l'amour, je préfère me boucher les oreilles.

 

Dieu existe : il nous rend coupables de vivre,

 alors que nous en sommes à peine capables.

 

Ils m'ont arraché nos yeux.

 

Un jour, on nous vendra notre liberté au lieu de nous la faire payer.

 

Il rêvait, comme d'autres crachent .

 

A force de courber le dos, il ne put retourner sa veste.


23:12 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (8) |  Facebook |

Imagine Action : l'appel de la chute

Lorsque je crispai mes jambes pour me redresser d’un bond, dans un geste dont l’élégance me ravit mais effraie toujours mes voisins immédiats, surtout lorsqu’ils craignent que ma masse recherche l’hospitalité de leurs genoux arthritiques, je sentis une certaine résistance et je perçus un méchant bruit de tissu qui se déchire. Je me rassis, précipitamment, pour ne pas offrir à un voyeur égaré, ou trop affectueux, une vue plongeante sur mon arrière-garde, bien découverte et bien trop exposée aux courants d’air à présent. Me rasseoir n’était qu’une manière de parler, pas de bouger : je chus sur ma chaise, aux clous agresseurs, et mon fondement reprit contact avec un tel goût de la  vengeance qu’il explosa le fragile support et atterrit dans un néant bien vide ou ce qui était devenu l'ombre d'une chaise avant d’entreprendre une rencontre douloureuse avec le pavement de l’église. Voulant me rattraper en moulinant, mes bras heurtèrent d’autres chaises qui se renversèrent dans un brouhaha confus mais significatif. Moi qui adore les chutes de reins, j'étais amplement servi.
Je ne pensais pas avoir été si discret … (à suivre)

14:32 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (12) |  Facebook |

21/11/2004

Imagine Action : jusqu'au bout de la blonde

Ah, ben tiens, non, ce n’était pas elle. Là où mon péché ordinaire se serait normalement incarné dans la substance d’une brune bien pourvue, dont la sensualité débordait toujours un peu de tenues très ajourées et échancrées, qui empêchaient de deviner parce qu’elles soumettaient un peu trop et parce que je voyais cuivré un peu trop tôt tout le temps et à jamais, et Dieu que c’était bon, je voyais pour une fois blond. Plus précisément, c’était une blonde fragile, pâle et menue, qui s’inscrivait comme une douce apparition un rien floue à proximité du confessionnal qui éveillait mes fantasmes il y a peu. Je devais l’aborder. Je me préparais à me lever de mon siège… (à suivre)


19:29 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (10) |  Facebook |

Imagine Action : confession en rouge et noir

Elle serait venue et dans le silence relatif de l’église ils auraient parlé. Il lui aurait offert les fleurs humides, en l’aspergeant de ce goupillon rouge délavé, parce que ses mains auraient tremblé. Il l’aurait palpée sous le prétexte de la sécher et se serait étonné d’avoir eu autant de mains à lui prodiguer. Et un geste entraînant l’autre, ils se seraient lovés l’un contre l’autre derrière l’autel ou dans un confessionnal peut-être, pour avouer immédiatement le péché qu’ils commettaient à l’infini, vêtus de l’innocence de leurs ombres. Un bruit sec déchira sa rêverie… (à suivre)

00:42 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (9) |  Facebook |

20/11/2004

Imagine Action : les ombres

Les roses s’étiolaient un peu : leurs pétales se fanaient. Il les plaça subrepticement dans un bénitier accueillant et revint s’asseoir. La callipyge de tout à l’heure était partie, sa stéatopyge pas encore arrivée : encore en retard, toujours en retard. Elle ignorait que souvent, il l’avait larguée pendant un de ces retards, qu’il n’avait été inquiet qu’au début, que le romantisme fleur bleue ou rose rouge, comme on voudra, n’avait qu’un temps, pas de longues demi-heures d’attente. Maintenant, sous les flammèches incertaines des cierges, sous l’ombrage papillonnant des statues, il aurait bien pris un petit coup d’apostasie. Mais avec qui ? (à suivre)


02:33 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (14) |  Facebook |

19/11/2004

Imagine Action : ciel bleu trop bleu

L’odeur de l’encens lui chatouillait maintenant les narines. Dans l’entrelacs des rayons de lumières qui semblaient s’amuser entre eux à cache-cache avec les zones sombres de l’église, il lui semblait voir cinq anges noirs qui lui clignaient de l’œil. Un écho de ses idées sombres ?  Pas sûr… En même temps, une vieille chanson lui revenait à l’esprit, une chanson douce qui aurait pu paraître ironique en ces années-là où elle était née, une chanson qui évoquait les plaisirs simples de la vie qui continuait, forcément. Il se dit que le ciel devait être clair, là-bas, dehors, que les nuages devaient passer dans le ciel sans se presser. Il reprit son attente, ses roses rouges sur les genoux… (à suivre)

 

Illustration sonore sur le blog de Tony

http://a-bas-les-taxes.skynetblogs.be/



04:56 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (17) |  Facebook |

17/11/2004

Tristesse

J'ai un coup de cafard cette nuit, qui explique sans doute mon insomnie. Je suppose que vous avez entendu parler du drame de Mechtem : un père de famille se serait immolé avec ses cinq enfants dans sa voiture. L'actualité offre souvent des atrocités de ce genre, qui nous paraissent lointaines jusqu'à ce que les faits divers nous rejoignent. J'ai appris aujourd'hui, en même temps que mes élèves, que quatre des victimes étaient dans mon établissement, pour autant que l'identification des corps (je passe sur les détails atroces) soit fiable. L'une d'entre elles était dans une de mes classes depuis cette année : elle avait 17 ans. J'avoue que je n'ai su quoi dire pour consoler mes élèves qui étaient sonnés et qui pleuraient un peu partout dans leur coin : j'ai un blocage avec les larmes, j'en verse très rarement,  et ce genre de circonstances me dépasse parce que je me sens toujours maladroit avec la douleur des autres. Chaque décès nous rappelle les précédents et les absences qu'ils ont créées : et pourtant, nous avons l'impression de toujours y être confrontés pour la première fois . Chaque décès nous pousse à vivre au-delà de nos possibilités, comme si passer si près d'un gouffre nous offrait une exigence de ne pas vivre en vain. Maintenant, je peux me dire ce genre de choses, je peux même les comprendre : je sais qu'elles ne consoleront personne. Vieillir, c'est sans doute essayer de s'habituer à vivre sans ceux qui nous manqueront, qui laisseront une trace parfois très diffuse parce que nous auront l'impression de les avoir croisés trop tard, parfois insoutenable parce qu'ils nous ont laissé trop tôt.  Je ne sais pas encore si je serai capable, ce matin, de ne pas me replier comme une huître pour canaliser ma peine et si je pourrai aider mes élèves de vivre avec la leur : le deuil  risque d'être long. En tout cas, je vais essayer : c'est tout ce que je peux faire face à l'horreur de cette réalité-là...

02:03 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (29) |  Facebook |

16/11/2004

Aphorismes : quatrième sévice ?

Ils l'ont contrainte par le corps à rendre l'âme.

 

Nostalgie : faites vos vieux, rien ne va plus.

 

Se remettre d'une peine, est-ce la vomir ?

 

Mise en pli, mise en bière : tout cela me chiffonne.

 

Les serments prêtés sont-ils jamais rendus ?

 

Je voudrais être un oiseau pour emmerder les gens au sens propre.

 

Des coeurs de pierre, nourris au sein de la solitude.

 

Les mythes s'émiettent face à l'inutilité de l'instant.

 

Le premier homme qui eut des complexes a-t-il su les nommer ?


23:02 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

Imagine Action : ranimer mes flammes ?

Lorsqu'elle se retourna pour prendre un cierge sur le râtelier, voilà que le bout de tes doigts picotent. Héloïse imaginée possédait une croupe callipyge digne d'une princesse africaine, absolument fascinante. Heureusement, elle se rassit, les genoux serrés, les yeux baissés, et la tension retomba...
Crois-tu qu’Abélard aurait aimé Héloïse si elle n’avait pas été pour lui le fruit défendu? Et quand l’oncle les lui a coupées, eh bien, il s’est fait une raison. On s’en fait toujours une, on tire son plan comme il se dit avec le sourire autour de Sainte Gudule qui elle-même, a changé de sexe. Je pensais que, les avoir coupées, c’était atroce On n’est sûr de rien disait Saint Michel dont quoi, à son âge, dans sa situation, se sentait, ne se sentait plus.
Le gardon frétille, dans la belle absoute, il en faut donc, de peu de foi pour être rapidement distrait.

 

Ce texte m'a été envoyé par Henri afin de l'insérer dans la petite histoire qui se crée par génération spontanée. Ou était-ce Xian ?

 

 

18:19 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

Imagine Action : et Dieu dans tout ça ?

Me voilà donc dans une église, moi qui n’ai jamais eu que de bonnes intentions et qui ai toujours succombé à toutes les faiblesses de la chair avec plaisir sans jamais me faire prier, contrairement à certains. Dieu, d’ailleurs, ne se révéla pas à moi : il devait être occupé à se faire reconnaître d’une série de mourants, pas trop pressés de le rencontrer, ou alors se révélait à l’une ou l’autre bergère, montrant par là son souci des petits métiers traditionnels, ou encore s’abandonnait à ces émissions comiques où des évangélistes prêchaient en apnée, déployaient leurs miracles de pacotille et le louaient moyennant caution, parce qu’il ne faut pas oublier les frais de participation, tout de même. Peut-être était-il en train de prier ?   Moi, je me préparais à pécher dans le désert : et je me dis que cela était déjà très bon… (à suivre)


04:15 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (16) |  Facebook |

15/11/2004

Imagine action : si j'ai bien compris ?

C'est suite à une demande d'une commentatrice que je me lance dans cette histoire : si vous avez une idée de la suite, n'hésitez pas à m'en informer. Moi, pour le moment, je fonce, à plus de deux lignes par page tout de même.
 

Je vaquais à mes occupations derrière un pilier de Sainte-Gudule, comme n’importe quel Claudel qui aurait pu sortir une phrase historique lorsque, le sexe rentré mais la langue haute, il aurait constaté que décidément les « tu montes, chéri » avaient haussé leur tarifs et que dans « chéri », il y a cher, un peu comme dans un Monchéri   - Claudel avait été ambassadeur mais même s’il aimait Gibraltar, il n’était pas trop le genre à faire le singe pour des rochers - mais la cerise en moins sur le gâteux. Peut-être que je m’égare, là. Enfin, moi, je sais où j’étais à ce moment béni des dieux, tant qu'à faire : précisément ici… (à suivre)


 

01:40 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (18) |  Facebook |

14/11/2004

Les dits courts en disent long ?

Triturez-les, malaxez-les, mélangez-les : ils sont là pour ça.
 

Aimer : passade pour vie d'infortune.

 

Accouplons nos solitudes le temps d'un long instant.

 

L'amour est une gêne qu'on espère voir devenir un embarras.

 

Même le mensonge se crée sa vérité.

 

L'amour le plus aveugle naît souvent d'un regard.

 

Feu est vivant et se cherche un foyer.

 

Aussi féroce qu'un loup qui se refuse à pleurer.

 

Et  le désespoir lui-même fut poussé au suicide.

 

La jeunesse, qui aspire à demain, ne vit jamais : elle projette.

 

A force de s'intéresser à tout, on devient vite un intellectuel dégagé.


23:32 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (8) |  Facebook |

A gore et à cris

           Certaines expressions s'avèrent parfois plus criantes de vérité que de coutume . A les écouter, l'auditeur attentif se dit parfois que son vis-à-vis cède parfois aux facilités de l'hyperbole, de l'exagération manifeste, pour placer en  évidence une vie bien morne et, en fait, toute quotidienne. Et pourtant, parfois, les mots recèlent davantage de pouvoir que ce que nous pourrions envisager : ils sont les ailes de notre imagination.

            Prenons le cas d'un lecteur avide. Nommons-le, au hasard, Jérôme. Ce Jérôme est un lecteur maniaque, du genre à épousseter ses livres chaque semaine, à les triturer, à les palper, voire plus si affinités. Certes, sa compagne, appelons-la Elodie, puisqu'il nous faut décidément rester dans les hauts lieux de la fiction,  ne montre pas de jalousie, quoique parfois la concupiscence de son regard, qui semble dévêtir les rayons de sa bibliothèque, l'agace un peu. Enfin, il faut bien que jeunesse se passe....

            Un soir clair d'été, en l'absence de sa compagne, il se délectait d'un court roman de Robert Sheckley offert par deux de ses charmants collègues, puisqu’il fallait bien qu’il ait au moins quelques qualités, ce jeune homme.  Il riait mais, le diable sait pourquoi, son rire tenait du ricanement affecté et rougissant plutôt que du rire franc qui lui était naturel. Et il rêvait. Tout à coup, derrière son fauteuil, il entendit une voix aigrelette qui lui dit : "Dis-moi, Monsieur, dessine-moi un mouton martien !" En des circonstances normales, ce type de phrase l'eût fait rire et il aurait cherché du regard son facétieux interlocuteur. Mais, à ce moment, précis, dans la quiétude d'une soirée mourante et solitaire,  son ricanement mourut dans sa gorge, il sursauta et se retourna.

            Il vit un lutin au teint chiffonné, au regard malicieux, aux jambes malingres et torses. Bref, le lutin commun : en tout cas, dans les romans fantaisistes, plus rarement dans les appartements. Et ce lutin parlait, lui parlait... dans son appartement. D'où venait-il ? Il n'avait ni bu ni fumé, il en  était certain : en tout cas, pas ce jour-là, parce que la veille, oulala mais enfin passons. Il était équilibré pour son âge, sain de corps et d'esprit, en tout casautant qu’il était possible pour un ancien punk. Certes, il avait eu une rougeole virulente mais il y avait prescription depuis vingt ans. Pourtant, il en rougissait encore parfois. En ce moment, il avait d'ailleurs franchi le rubicond.

            Résumons : un lutin lui avait demandé de lui dessiner un mouton, martien qui plus est. Normal. Donc, dialoguons, communiquons et résolvons.

            - Qui es-tu ? Qu'est ce que tu fais là ?

            Questions pertinentes, on en conviendra, mais murmurées d'une voix de fausset et teintées d’un bégaiement qui ne nuisait pas, heureusement, à leur pertinence et à leur brièveté.

            - Tu causes, tu causes, c'est tout ce que tu sais faire ! Alors, ça vient ce mouton ?

            La voix aigrelette lui échauffait les oreilles et, comme la patience n'était pas vraiment une de ses qualités mais comme il était serviable et bon dessinateur,  il se mit au travail. Au lieu d'un mouton martien  - il avait pourtant bien une petite idée sur le sujet-, son mauvais esprit lui fit esquisser un bébé zombie, chair pustuleuse et regard démoniaque, coiffé d'un crête rouge sang, qui correspondait davantage à des souvenirs de jeunesse et aux photos qu’il avait dérobées à l’album familial après tant d’années où les repas de famille se concluaient par des regards contrits du cousin Joseph et de la tante Roberte qui ne pouvaient s’empêcher de lui trouver une ressemblance certaine avec leur idée du démon : c’était alors sa période punk. Il jeta le dessin à la face  - visage serait inadéquat et gueule déplacée - du lutin, sous le coup d'une certaine colère.

            Et là, il dut vite fermer les yeux. Il vit pourtant que le bébé avait pris consistance et que, plein de vigueur macabre, il s'en prenait à son adversaire. En fait, il le mangeait. N'imaginez pas un repas digne, couverts à la main, surtout lorsque le plat principal hurle de sa voix aigrelette et essaie de fuir sur des jambes torses, exploits d'autant plus remarquables lorsqu'il a laissé dans les mâchoires de son agresseur un notable morceau de cuisse sanguinolent. Passons sur l'étripage du lutin, son énucléation et même sur son émasculation  puisque Jérôme avait fermé les yeux, incommodé par la sinistre boucherie.  Il les rouvrit pourtant en entendant un glapissement furieux de bébé : un semi-glapissement, en fait, puisque seule une moitié de bébé continuait de s'exprimer. L'autre gisait à terre, tranchée par une épée massive et large. Son regard remonta le long de l'épée, atteignit le bras musclé et gracieux, glissa sur la poitrine, opulente mais ferme, que couvrait à peine une armature maillée, largement ajourée. Et nous ne parlerons pas de ses cuisses vigoureuses, de son sourire d'émail et de ses splendides yeux verts, sous sa crinière rousse, toutes choses que Jérôme appréciait à loisir au fur et à mesure qu'elle s'approchait. Nous n'évoquerons pas non plus ce qu'il advint ensuite: notons seulement qu'il franchit plusieurs fois le rubicond cette nuit-là.

            Elodie le réveilla au petit matin. Elle se moqua de son teint livide et lui dit qu'il avait une mine de mort-vivant. Il lui raconta son histoire en commençant par  'justement". Elle le regarda avec commisération pendant qu'il décrivait les quelques détails de la scène horrible à laquelle il avait assisté, oubliant - la mémoire vous joue de ces tours - de préciser ce qui avait suivi. Elle lui dit qu'elle hésiterait à lui annoncer sa grossesse lorsqu'elle surviendrait, de crainte que son "imagination dévorante" ne l'entraîne vers ses idées aussi saugrenues que terrifiantes. Non mais...

            Il aurait bien répondu, songeant que l'imagination présentait de notables compensations aux horreurs qu'elle nous suggérait, si vous voyez ce que je veux dire,  mais le jour, peu soucieux de leur discussion, ne cessait de progresser et lui rappelait qu'il avait rendez-vous avec sa chère école pour de joyeuses tâches administratives. C'est sans doute pour cela qu'absorbé par ses préparatifs professionnels, douche, rasage, coiffure et le reste, il ne remarqua pas les quelques gouttes de sang qui s'échappaient d'un vieux roman de Jack Williamson, intitulé : "Plus noir que vous ne pensez !" . Elodie ne remarqua pas non plus, fort heureusement, les quelques cheveux roux qui s'égaillaient sur "Les amants étrangers" de Philippe José Farmer. Sinon, un retour au cauchemar eût été à craindre. Non mais....

 

Toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé

serait un pur produit de votre imagination malsaine.

Non mais...

Toutes mes excuses à Antoine de Saint-Exupéry et à Raymond Queneau qui,

je l'espère sincèrement,

ne songeront pas à se venger du mauvais tour que j'ai joué

à leurs célèbres phrases.

Je leur signale dores et déjà que je déteste les zombies.

Par contre, si Jérôme pouvait me laisser

les coordonnées de sa guerrière rousse,

qu'il n'hésite pas . 

 


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12/11/2004

Miniature...

Jeux de nains, jeux de vilains

 

           

           

            Certains semblent vivre selon une devise qu'ils privilégient au cours de leur existence. Ils s'y attachent, selon leurs nécessités internes, sans jamais s'en départir : ce n'est pas qu'ils ne puissent se passer de ces principes énoncés aux coins arrondis du bon sens mais ceux-ci sont devenus une part de leur vie, comme des excroissances de chair dont on ne pourrait se passer. Ainsi, l'adage "On a toujours besoin d'un plus petit que soi", chère morale de La Fontaine, semble autant dicté par le charme de la miniature que par la lutte obstinée contre tout complexe de supériorité forcément malvenu. A condition, toutefois, de ne pas le prendre au pied de la lettre...

            François - nommons-le ainsi pour la beauté de la démonstration - se reposait dans son jardin japonais. Agréablement bercé à l'ombre de ses bonsaïs, sous un soleil en demi-teinte, il se remettait des assauts impétueux d'une tronçonneuse mal dirigée qui, dans un sursaut d'indépendance, lui avait encastré un morceau de bûche au milieu du front. Les médecins avaient décidé de laisser la chose en l'état et n'avaient pas épargné à notre pauvre François leurs lamentables blagues et leurs lazzis peu diplomatiques : "Alors, on n'est pas du bois dont on fait les zéros ?".  Ou encore : "Comment ça va, vieille branche ?" Ou bien : "Au lieu de regarder la paille qu'il y a dans l'oeil de ton voisin (un malheureux touriste hollandais qui s'était éborgné lors d'un freinage intempestif  en buvant sa Heineken avec l'ustensile susmentionné), regarde la poutre qu'il y a dans le tien !" Il y en eut bien d'autres qu'il serait fastidieux de citer, motivés, sans doute, par l'honnêteté de François qui, rougissant et confus, avait avoué l'irruption de l'accident lors de l'élagage hebdomadaire de ses bonsaïs au moyen d'un couteau de cuisine acheté en solde. Il n'osa pourtant pas tout dire...

            Ce jour-là, il vaquait donc à ses occupations et sifflait en travaillant lorsqu'il vit les feuillages de ses arbres miniatures tressauter comme s'ils étaient l'objet d'associations contre nature. Il s'interrompit et prit sa loupe pour y regarder de plus près, tant l'idée que quelqu'un squattât ses chers arbustes lui déplaisait profondément. Ecartant les branches de sa pince à épiler, il vit tomber un  tout petit nain - le pléonasme est indispensable en ce cas -  qui, en dépit de la légèreté de sa quasi absence de poids, s'éclata franchement la gueule sur le terreau fertilisé aux fonds d'Orval que sa prodigalité, et un début de tremblement, lui faisait répandre sur ses plants bizarrement moussus. La chose la plus surprenante n'était pas pour notre héros de découvrir l'existence de nains dans ses ombrages chéris : notre époque n'avait-elle pas produit des vaches chantantes, des femmes taciturnes et des mathématiciens avisés, entre autres prodiges qu'une technologie des plus perfectionnées avait permis ? Mais le fait que ce nain résidât dans son bonsaï préféré, au dessus duquel il faisait voleter en courbes gracieuses ses Polikarpov, ses Spitfire et, soyons fous, ses Lightning pour la beauté du geste, regrettable habitude qui lui avait valu de Nathalie, son épouse - puisque nous supposerons qu'il est marié à une malheureuse ainsi se prénommant -, la réputation d'avoir un petit avion dans la pièce, et surtout, pour autant que vous ne vous soyiez pas égarés depuis le début de cette phrase, la circonstance extraordinaire d'une similitude caractéristique de traits entre François et le nain minuscule ne laissaient pas d'être surprenants, même si François trouvait cela très louche .

            - Bonjour Mister Schmit, dit le nain, le lutin ou l'elfe, à condition de pouvoir déterminer à quelle espèce appartenait l'étrange individu.

            - Euh..., dit François avec cette éloquence qui lui avait valu maintes conquêtes féminines, surtout quand le soir se faisait  tard et qu'il n'y avait plus rien à boire.

            - Yak-A, Yak-A reprit le lutin dans un grand sourire sanguinolent, puisque son nez avait lui aussi été épaté par la beauté de sa chute, digne des exploits d'une nageuse est-allemande qui se fracasse les pariétaux sur le plongeoir tandis qu'elle sourit, bien niaise, au photographe qui se demande s'il assiste à la bonne compétition et si un collègue lui aurait pas un rien truqué son programme parce que "des gonzesses comme ça, je vous dis pas", surtout que j'ai besoin de me reprendre mon souffle après une aussi longue phrase, sinon je vais laisser ma peau avant la fin du texte, et ce serait bien dommage pour vous, parce que vous ne connaîtriez pas la fin, et pour moi parce que je m'aime bien . Mais passons. .

            - ...,  rougit François avec éloquence.

            -  Alors, on ricane, Hurricane ? On le prend ou Dauntless ? On se prend pour l'Avenger masqué ? On n'aime pas que la mousse tangue ou tache ? On est un peu en Potiez sur les bords ? On le Meteor de lui ?

            François fut excédé par ces lamentables calembours et, telle une cocotte-minute mal fermée, il explosa en franchissant nettement le rubicond. Se saisissant du couteau électrique, il en actionna la lame et sectionna dans un délire assassin les branchages qui abritaient l'elfe comique. Celui-ci, sautillant, esquivait les assauts de notre héros et saisit une esquille de trois centimètres, effilée comme un bébé éthiopien en pleine famine. La lançant avec une force et une puissance étonnante pour un être de sa corpulence, il frappa François  entre les deux yeux en criant : "Tu connais pas la D.C.A., ducon ?" . François se fâcha vraiment mais ne perdit pas son calme, ce qui est tout de même étonnant de la part de quelqu'un qui vient de subir une agression à nain armé. En un éclair - au chocolat, c'est tellement meilleur -, il calcula les coordonnées du nain et, utilisant l'esquille fichée au milieu de son front, il sectionna les jambes du nain sans détour. Ce dernier se retrouvant ainsi assis en une fâcheuse position et regrettant de ne plus pouvoir se gratter les pieds à l'avenir, François eut beau jeu de le décapiter et d'ensuite le transformer en carpaccio de nain. Il enterra enfin les restes minuscules à la petite cuillère dans les plants de fines herbes qu'il cultivait amoureusement sur sa tablette de fenêtre et dont le chatouillis léger lui rappelait ses moustaches, on a les perversions qu'on peut. Il essuya soigneusement les gouttelettes de sang avant de se rendre au service d'urgence le plus proche, s'inventant déjà ce qu'il allait raconter.

            Lorsqu'elle rentra le soir dans leur maisonnette au milieu des chants, Nathalie fut moins surprise qu'étonnée de l'accident de son époux : elle le savait maladroit. François, lui, sirotant son Orval et fredonnant O nanisme blue, songeait, non sans lubricité,  qu'il n'était pas impossible que sa charmante épouse ait, elle aussi, sa réplique miniature au coeur des bonsaïs et que cela valait la peine de s'y pencher : tout dommage mérite une compensation, non ?       

 

 

Toute ressemblance avec des personnes ou des avions

 existant ou ayant existé

serait purement fortuite.

Seuls les verres de bière consommés

sont authentiques,

puisqu'en Belgique,

la bière est sacrée. 

Cette production a été réalisée

en torturant et en tuant

de véritables nains

et de véritables avions

mais nous sommes prêts à nous en excuser

auprès de leurs familles

de leurs ayants droits.

Nous remercions également

les horticulteurs japonais

sans qui cette histoire

n'aurait pu exister.

Non, mais....

 

 


23:23 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (19) |  Facebook |

Au diable vauvert...

            Il y a parfois des circonstances très désagréables où l'on nous force à nous justifier. Il n'est pas évident de prouver notre bon droit lorsqu'une administration quelconque, gardienne de ses mauvaises moeurs et de sa réputation usurpée, nous contraint à un jugement de pure circonstance. Quoique, parfois, les gratte-papiers forcenés se retrouvent à devoir ronger leurs ronds-de-cuir...

            Il arriva que notre héroïne, que nous appellerons Mireille, mourut à un âge plus qu'honorable. En fait, tout en elle était plus qu'honorable : son maintien, sa tenue, son langage, sa conduite, sa manière de jouer au tennis. Cette honorabilité faite femme parut donc aux portes du Paradis. L'y accueillit un de ces anges grisâtres, minés par le plomb de ses célestes crayons, que l'administration garde moins pour leurs compétences que par habitude.

            - Suivant !, dit l'à peine céleste voix.

Précisons, par honnêteté, que les frimas du Paradis et l'humidité des nuages de fonction nuit fortement aux exploits vocaux de nos chers anges, souvent contraints de se moucher dans des morceaux de l'authentique suaire, produit rare mais multiplié comme par miracle.

            - C'est moi !

La voix claire, l'articulation distincte et l'élégance de la récente trépassée éveillèrent en l'ange une certaine inquiétude. En un mot, il flairait les emmerdes.

            - Vous vous appelez Mireille F..., décédée à l'âge de 104 ans suite à un refus de priorité et votre dossier nous précise que...

            - Procédons tout d'abord à quelques rectifications. Il me semble que la correction et la politesse imposent un "Madame" de bon aloi. Ensuite, c'est l'autre conducteur qui m'a refusé la priorité, avec beaucoup d'inélégance d'ailleurs. Enfin, puis-je savoir qui vous a autorisé à établir un dossier  à mon propos sans m'en avoir avertie au préalable ?

            L'ange hoqueta avant de lancer un regard courroucé à cette "dame". Oserions-nous dire qu'il jura  au plus profond de son être. Et c'est d'un voix apoplectique qu'il poursuivit.

            - Veuillez ne pas m'interrompre, Madame ! Je n'ai pas le temps d'écouter vos rémicri... rémimi... vos rémimi... , dit notre ange rouge,  à bout de souffle comme un sonneur de trompe étranglé par la bruine.

            - Récriminations, sans doute. Enfin, moi, je parlerais plutôt de remarques de bon sens, d'observations pertinentes ou de contestations fondées. D'ailleurs, depuis quand vous trouvez-vous ici ?

            - En quoi cela vous concerne-t-il ?

            - Simplement pour ceci : il est fort possible que vous n'ayiez jamais appris à conduire et il est plus que probable que vous n'ayiez jamais été examinateur , moniteur d'auto-école ou agent de la circulation. Si je ne me trompe pas, comment pourriez-vous juger de ma conduite ?

            L'ange, qui avait péri lors de la croisade des Albigeois, un jour où Dieu avait un peu trop tendance à reconnaître les siens,  piqua un fard et se plongea dans ses dossiers. En douce, il griffonna un avis défavorable. Il en serait quitte pour une part d'éternité qui lui serait soustraite de son salaire. Bel exercice comptable !

            - Mais je vois que l'on vous a mal orientée, chère Madame. Vous êtes en fait attendue dans nos annexes délocalisées. L'ascenseur est  sur votre gauche. Au revoir, Madame !, tout cela, ma foi, avec un sourire "angélique".

            - A tôt ou tard!, répondit Mireille avec un sourire narquois qui laissa l'ange pantois.

            Difficile de dire combien de temps se passa, puisque l'éternité ne se chronomètre pas comme les vulgaires exploits d'un quelconque sportif habillé en sale gamin. On a sa dignité au Paradis, même si c'est en forçant un peu sur la mauvaise foi. Un peu plus tard, donc,  surgit du fameux ascenseur de gauche, un démon. C'était le chargé des admissions d'en bas qui venait rendre visite à son collègue céleste. D'habitude, les démons ne sont pas très beaux mais pètent la santé. Ils agacent, chantonnent, tripotent  et ricanent fort et haut. Celui-ci pendouillait de la lippe, ses ailes semblaient froissées et rabattues, sa queue traînait lamentablement. En un mot, il était pitoyable.

            - Bordel de Lui ! Qu'est-ce qui t'as pris ? Qu'est-ce que tu nous a envoyé ?

            - De quoi parles-tu ? Pure hypocrisie : en fait, il voyait très bien.

            - L'emmerdeuse que tu nous a envoyée ! Tu vois maintenant.

            - Ah ! Y aurait-il un problème ?

            - Un problème ! Un problème ! Un problème ! Ecoute, d'habitude, quand tu as des réclamations, tu nous refiles le bébé, un coup d'autocuiseur, et ça repart. Mais là ! A peine arrivée, elle chicane sur son dossier et moi j'attrape des sueurs froides, ce qui n'est pas de saison chez nous, si tu vois ce que je veux dire. Bref, je l'envoie au four ! Dure à cuire de première, rien à faire ! Alors, je décide que la situation est grave et j'appelle le patron. Longue discussion, âpres négociations, manipulations en tous genres et tout le toutim ! Résultat : le patron en dépression nerveuse, la moitié des démons qui veulent démissionner et les autres qui se mettent en congé de maladie. Elle a foutu un bazar complet en bas, c'est un véritable enfer ! Et tu oses me demander s'il y a un problème ?, conlut-il en hurlant lamentablement d'une voix de fausset, lui qui, aux dires de tous, avait pourtant la voix caverneuse la plus remarquable d'en bas.

            - Ah ! A ce point-là ! J'aurais dû m'en douter. Bon, ben, on n'a pas le choix. On renvoie à l'expéditeur.

            - On peut ?, dit le démon qui mouillait de ses larmes souffrées le comptoir angélique.

            - Seulement dans  les cas de crise grave. Je vais t'arranger ça.

            - Fais vite ! Et tu crois qu'elle reviendra un jour ?

            - Là aussi, je vais m'arranger pour que le problème ne se pose plus. C'est qu'elle nous gâcherait l'éternité, celle-là. 

            Mireille, toute honorabilité dehors, repartit donc sur terre mener de nombreuses nouvelles vies. Elle renaît sans cesse et a un petit sourire en songeant que de nombreux anges et démons prient pour son salut. Et pour leurs nerfs...

 

 

Toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé

ne serait que pur miracle.

Et au Paradis, les miracles, vous savez...

           

 



00:01 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (10) |  Facebook |

11/11/2004

Dis-moi Céline...

    J'adore les écrivains à contradictions, ceux qui n'apparaissent pas comme des monolithes pour se figer déjà dans leur statuaire. J'aurais ôté ma casquette devant Bernanos pour son engagement contre les Phalangistes alors même qu'il restait monarchiste et ultracatholique et que son fils appartenait aux Phalanges. J'aurais aussi adoré engueuler Céline, qui oubliait son talent et son humanité en publiant des pamphlets ântisémites infâmes au moment où les Juifs étaient déportés et exterminés : et pourtant j'aime toujours "Voyage au bout de la nuit". J'aurais étripé Aragon pour son "Ode à Staline" et remercié pour sa défense du Printemps de Prague et des romans de Kundera. J'aurais ri, sans trop me moquer, de Victor Hugo dans ses séances improbables de spiritisme pour s'adresser à sa petite Léopoldine mais je l'aurais applaudi dans ses diatribes contre Napoléon le petit. J'aurais traité ADG (auteur de "droite" de la série noire) de sale con mais j'aurais continué à rire de ses bons romans. J'aurais giflé Yves Berger pour sa suffisance mais j'aurais rêvé de son Amérique des grands espaces. J'aurais cogné les têtes de Daeninckx et Jonquet bien fort, l'une contre l'autre, pour les rappeler à leur talent et ne plus m'emmerder avec leurs querelles ineptes. J'aurais...
   Les artistes ont des contradictions, des passions de la fougue : ils nous laissent les juger bien plus que les politiciens, qui, eux, attendent un verdict de l'histoire. L'histoire a d'ailleurs parfois le jugement qu'il faut : elle les renvoie à l'oubli, à l'exception de quelques dictateurs, parce qu'il parait qu'il faut des symboles clairs. Les dictateurs n'aiment d'ailleurs que les artistes de basse-cour, ceux qui chantent leurs louanges. Je préfère ceux qui ont témoigné de leur humanité, dans leurs forces morales ou dans leurs faiblesses, ceux qui n'auraient pas approuvé que l'on tranche les mains de Victor Jara, que l'on accule Lenny Bruce au suicide, que l'on pousse Boulgakov à la relégation... Moins de politique, plus d'humanité : un pari pour le rêve ou une possible réalité ?

19:23 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (41) |  Facebook |

Si on commémorait la paix ?

    Les cérémonies du onze novembre, je n'aime pas trop ça. Je ne sais jamais si on prend plaisir à rappeler les souffrances des anciens combattants, dont beaucoup n'étaient que des civils en uniforme, les réalisations des maîtres des forges, à l'efficacité remarquable, ou si l'on pratique une sorte de rite expiatoire qui devrait nous éviter la prochaine. Manu Larcenet a sorti un album consacré à cette guerre, la der des ders, il y a peu. Le gouvernement français s'inquiète de la mollesse de ses troupes : loin d'être de nobles chevaliers, certains ont même déserté. On décide alors d'essayer de comprendre l'esprit de la guerre grâce à Vincent Van Gogh, ancien agent des services secrets, et de l'envoyer en mission au milieu de la bataille. Vincent Van Gogh comprendra ce que révèle la guerre : ce sont les dirigeants qui ne comprendront pas.
    S'il fallait commémorer vraiment quelque chose, ce serait la honte de ces offensives qui tournaient au massacre, la honte de l'acquittement de l'assassin de Jaurès (dont des républicains espagnols règleront le compte lors d'une autre guerre), la honte d'avoir recommencé après avoir dit : "Plus jamais ça !"   Au lieu de cela, c'est la patrie que l'on fête d'une étrange manière :  devant les monuments aux morts des guerres passées, comme s'il fallait encore les faire défiler morts après les avoir envoyés au massacre bien vivants et morts de trouille. Parce qu'il n'y a pas de gloire dans une guerre - les suivantes l'ont prouvé avec leurs infâmies sans cesse renouvelées - , parce que les civils y laissent toujours plus nombreux leur peau, parce que les discours pontifiants agacent les morts, foutez-nous la paix, pour changer...

11:09 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (17) |  Facebook |

10/11/2004

Angoisse virtuelle ?

Dans les immeubles, chacun vaquait à son monde intime, dans une solitude forcenée. Chacun se plongeait dans ses loisirs, commandait sa nourriture à distance, la recevait par les conduites installées à cet effet depuis que le gouvernement avait compris que les citoyens ne supportaient plus la présence d’un de leurs semblable. Chacun travaillait depuis son domicile, chacun s’informait de décisions qui n’importaient qu’à chacun et personne ne devait plus s’inquiéter de qui que ce soit dans la bulle de son logis. Lorsqu’un habitant mourait, les machines se chargeaient de l’enlever et une émouvante cérémonie était filmée à destination de ses proches : chacun s’en satisfaisait.

Il se sentit tout à coup angoissé : le besoin de vérifier si la porte de son appartement était réellement fermée lui était venu subitement. L’idée, qui lui eût paru improbable quelques heures auparavant, lui paru bientôt insoutenable : qu’est-ce qui lui arrivait ? Depuis tout petit, il était choyé et gavé par les machines dans son chez lui, si bien que jamais il n’avait songé à sortir. Oh, il se souvenait bien d’une incursion accidentelle dans le couloir silencieux et blafard mais une crise d’asthme l’avait atteint immédiatement et la peur l’avait fait rejoindre son logis où les machines le réconfortèrent. Mais maintenant, ce n’était pas un accident : il se sentait pris par l’irrépressible envie d’avancer vers la porte et de l’ouvrir.

Elle n’était pas verrouillée : le couloir était éclairé comme dans son souvenir, comme un aquarium délavé et seul le bruit de ses pas résonnait. Toutes les portes, alignées, restaient closes et aucune fenêtre ne permettait de regarder au dehors. La crise montait mais la curiosité la dépassait maintenant : l’envie de savoir si l’immeuble n’avait vraiment aucune fenêtre. Il parcourut le couloir jusqu’à atteindre la cage d’escalier, tout au bout. Les marches l’effrayèrent : il avait l’impression de plonger dans le vide. Il descendit pourtant, pas à pas, rassuré par sa propre sueur. Il compta douze portes jusqu’à un écriteau qui indiquait la sortie.

Sortir : était-ce bien là ce qu’il voulait ? Sortir de l’immeuble, aller au dehors ? Là encore, il n’aurait su dire pourquoi il ouvrit la porte : le vent s’engouffra dans l’immeuble, piquant sa peau et mugissant comme une bête qui agonise. Une fine bruine glissait  sur sa peau : les gouttelettes tremblaient à l’unisson de son corps. Il avança : il était dehors. La masse de l’immeuble pesait derrière lui, menaçante maintenant, plus menaçante que la rue vide qui s’ouvrait devant lui. La ville semblait déserte : ses trottoirs érodés par le vent se craquelaient et se fendillaient. Les lueurs des lampadaires accrochés aux  immeubles emprisonnaient de leurs halos malades les flaques qui mouraient sur le sol. Ses pieds sentaient l’humidité froide s’insinuer tandis qu’il avançait en tremblant. Il trébucha, se rattrapa au béton d’un bâtiment : il écarta sa main, dégoûté puis repris sa marche mécanique.Il n’y avait rien à voir : les immeubles se succédaient de numéros en numéros, laids et identiques. Identiques ? La peur le saisissait à nouveau : dans laquelle de ces masses anonymes se logeait son cocon ? Comment pourrait-il retrouver ? Par où était-il passé ? Il s’assit sur le sol et se recroquevilla, désespéré.

Il sanglotait encore quand ses mains dénouèrent le casque. Il regarda, hébété, les contours familiers de son chez lui et sa porte, sa porte qui le protégeait d’un univers hostile où il ne pourrait jamais s’aventurer.


22:52 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (8) |  Facebook |

Aphorismes : troisième épisode

L'individualiste est un forcené, un fou qui recherche son semblable.

 

C'était un poète rongé par ses vers.

 

Balzac avait longtemps recherché ses illusions.

 

Mort d'un vrai solitaire : personne pour l'achever.

 

Je ne suis que l'ombre d'une ombre familière, sans contrepoint.

 

J'ai encore rêvé d'ailes : je ne volerai donc jamais ?


22:49 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |

09/11/2004

Lynchage et lâcheté

     Je suis un peu fatigué ce soir : les visites faites sur le blog d'Aldagor m'ont consterné. J'ai l'impression d'assister à un lynchage, dans les règles de l'art. Certains commentateurs, qui n'ont même pas le courage de leurs pseudonymes, pratiquent l'insulte et le harcèlement avec une sorte de jouissance malsaine. Je conçois la dispute si chaque propos est signé et assumé, pas autrement : les autres pratiques tiennent autant du crétinisme que de la rancoeur des parasites et disqualifient même les idées dont leurs auteurs se prévalent.  Au fond, l'anonymat est un beau cadre d'expérience : il permet à certains de mettre en avant leurs idées, leurs plaisirs, leurs goûts, leurs expériences et les pousse à nous parler, en signant leurs propos ou en les exposant clairement ; ils s'identifient ainsi honnêtement et conçoivent qu'ils existent dans le dialogue, même imparfait. D'autres y voient l'occasion de déverser leur fiel en toute impunité, oubliant que leur insignifiance, leur connerie transparaissent dans leur langage et que leur vulgarité dénote seulement un pitoyable manque d'éducation et une lâcheté très ambitieuse, puisque sans bornes, elle. Je ne sais plus quel blogueur évoquait la blogosphère comme une nouvelle forme de place du village : j'aimais bien cette image et elle me semblait appropriée à la grande majorité des blogs. Malheureusement, certains ne conçoivent les lieux publics que sous forme de fosses d'aisance : j'aurais bien envie de leur parler avec les mains mais mon clavier n'aimerait pas ça... Alors, je tire la chasse.
 
Je vous laisse quelques petits aphorismes : à vous, mes passants préférés ou mes badauds d'un soir,  d'y faire le tri que je ne me suis pas résolu encore à terminer. Il y a des jours où je pourrais tous les jeter...
 
 

Mon regard s'éclaire dans tes lumières vides.

 

Des pensées ternes exigent le terme de nos affinités électives.

 

Même plus un vrai cynique : trop aigri pour l'être encore.

 

Trouver les mots qui tuent et les murmurer du coin de la bouche.

 

Il avait l'étoffe d'un grand écrivain : son linceul fut cousu main.

 

Je dépense des pensées sans savoir à qui je les dois.

 

L'avenir est un espoir factice laissé aux rêveurs impénitents

par des cyniques avides d'y croire.

 

Il voulait vivre : on en meurt, de ces envies-là.

 

Affronter une foule d'individus ?


23:45 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (17) |  Facebook |

08/11/2004

La danse du pays noir : black country blues

Oh, vous savez, on n'est pas sentimental dans mon pays. C'est le sud, c'est gris, c'est triste. Les terrils pointent leurs mamelons épuisés vers le ciel comme des cathédrales et les aubes claquent de pas mouillés sur les pavés inégaux des trottoirs. Pourtant, parfois, on se laisse aller à rêver, des rêves calmes au petit matin, des folies ténébreuses qui laissent percer une illumination de hasard. Parfois...

            Ce matin-là, suite à ma biture hebdomadaire, je marchais dans Charlerow endormi. Mes pensées étaient vagues et mes pas glissants. Avec les collègues de l'agence de recouvrement de dettes Black is black, on s'était raconté les dernières saisies. Le métier n'est pas élégant mais il rapporte : plusieurs pauvres qu'on presse rapporte plus qu'un richard qu'on n'ose pas déranger. Alors, les gosses qui pleurent,  les femmes qui hurlent et les types cassés, ça n'impressionne plus parce qu'on a déjà tout vu, tout entendu. Pour se rassurer, on se raconte, on boit en racontant et puis on boit. Et puis, on retourne chez nous, avec un petit espoir : que ce genre de choses ne nous arrive pas à nous. Et puis, on cuve...

            Je rentrais souvent au radar, sans avoir vraiment conscience des endroits où je passais avant d'être arrivé chez moi. Charlerow est une ville sale mais on peut vite retrouver la cambrousse à la sortie. J'ai dû m'arrêter près d'un bosquet, besoin naturel dû aux quelques litres de bière que je m'étais enfilé. J'allais repartir lorsque, dans la nuit profonde, je distinguai une tache de couleur qui virevoltait à l'orée d'un sous-bois. Je m'approchai discrètement.

            On aurait dit une sylphide sylvestre d'un vieil album de contes de fées, d'avant les japoniaiseries. Elle semblait danser sur un parfum ténu de fraise des bois, propulsant son corps menu et fragile sur des branchages minces. Elle dansait et moi, je regardais émerveillé, comme à l'époque où j'étais gamin, quand des femmes-fleurs diffusaient des airs de fête dans les rues du village. Elle se déployait en corolles légères, frôlait d'un pas feutré les feuillages lourds de rosée qui se balançaient au gré d'une brise délicate. Les feuilles mortes semblaient s'éveiller en petits tourbillons au milieu des papiers gras et  des canettes rouillées. Des éclats de bouteilles brisées jaillissaient des éclairs tachetés et colorés : les bleus plissaient délicatement des noeuds aux rouges, des rosaces vertes fuliginaient jusqu'à des pendentifs jaunes et une silhouette mordorée s'épanouissait jusqu'à la blancheur soyeuse qui couvait sous les frondaisons.  Elle dansa en voltiges légères, dans la nuit calme, sur une musique connue d'elle seule. Et sur un entrechat lumineux, elle disparut dans la fraîcheur de l'aube naissante, gracile comme une illusion.

            Je restai figé quelques minutes, couché dans l'herbe mouillée,  tandis que le soleil dardait ses rayons douceâtres sur mon visage, sur la prairie, sur le sous-bois. Je m'ébrouai et sortis du pré. Je repris ma marche solitaire jusqu'à arriver chez moi. Ma ville ne se ressemblait plus. Ma maison, brunâtre d'habitude, avait maintenant un air pimpant et gai sous les rayons dansants du soleil. Je rentrai et m'assis dans mon fauteuil. Je regardai par la fenêtre l'aube qui prenait de la vigueur, des nuages furtifs, des oiseaux qui passaient et becquetaient les groseilles de mon petit jardin à l'abandon. Je me mis à rêvasser. A neuf heures, je tendis la main vers le téléphone et, en un bref coup de fil, j'annonçai ma démission. On me dit que j'étais fou, je répondis que oui en riant. On me demanda ce que j'allais faire, je dis qu'à partir de maintenant, j'observerais les fées. On raccrocha brutalement. 

            J'ai retrouvé un petit boulot sympa : je raconte des histoires aux gosses. Enfin, ce sont les adultes qui pensent qu'il s'agit d'histoires. Ils ne croient plus  aux petites fées quand ils voient la grisaille et la poussière qui envahissent leur ville. Leurs yeux tristes sont brouillés par des larmes en demi-teinte, par des rideaux de cils : ils n'arrivent plus à écarquiller leurs yeux pour regarder de plus près l'enchantement de leur vie. Peut-être qu'il est trop tard pour eux, je ne sais pas : il y a des adultes qui commencent à me réclamer des contes. Mais les enfants, eux, sont ouverts aux rêveries,  la ville ne les a pas encore sali. Bien sûr, ils deviendront grands et bêtes comme je l'étais. Ils se saouleront un soir, ils rentreront chez eux en glissant sur des pavés mouillés. Ils s'arrêteront pour une quelconque raison et croiront apercevoir une tache colorée à l'orée d'un sous-bois. Alors, ils feront comme moi, ils mettront de la couleur dans les rues sales de la ville, ils rallumeront les étoiles au bal des gueux et ils ressaisiront leurs vies à pleines poignées, comme à un festival de couleurs. Et ils dessineront de délicates volutes aux festons des fenêtres, rêveront de joie délicate et modèleront la réalité de leurs rêves, au hasard de leurs rencontres. Oh, des rencontres toutes simples, sans fioritures : de celles qui nous font revoir les nuances, même au fond d'un ciel gris, pour peu qu'on leur prête attention...


19:22 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (18) |  Facebook |