03/12/2004

Soleil levant

                Il y a longtemps que je ne crois plus aux aubes romantiques. Bien sûr, parfois je divague et je me laisse aller,  par manque d'habitude. Au fond, je m'emmerde...

                Avocat : c'est ce que je suis. Avocat d'affaires : des affaires qui puent la sueur des autres, des affaires à vous donner des haut-le-coeur, des affaires rentables à embrouiller. Les affaires sont les affaires : c'est ce que disent mes clients lorsqu'ils sont en veine de confidence. Autre adage : time is money ! Sans préciser à qui appartient le temps : pour l'argent, on a vite compris.

                J'adore les gueules d'honnête homme au tribunal : mes clients ont tous des faces d'anges, ils sont reposés et sereins. Quant aux autres, énervés par leur bon droit, ils bafouillent,  ils s'énervent et ils crient ou fondent en larmes : affaire gagnée. La justice n'aime pas les effets de scène : minimalisme requis. Les veuves et les orphelins ont tout intérêt à être solvables...

                On m'apprécie parce que je fais bien mon boulot : on m'invite rarement puisque je connais trop mes clients. Alors, mes loisirs se résument à peu de choses : je fréquente les endroits où aucun de mes confrères, bilieux de leurs fantasmes revanchards, ou de mes clients, fuyants par nature,  ne poseraient pas un pied. Ciné et cassettes vidéos, par exemple. Etonnant comme mes clients aiment les nanars hollywoodiens : le bon justicier qui dézingue à tout-va, ça les branche, tout comme les grands avocats qui arborent leurs discours pontifiants au mieux de la justice, forcément très morale et divine. Pas étonnant qu'elle se soit crevée les yeux, la justice : il y avait trop à voir.

                L'autre soir, je regardais Les temps modernes  de Chaplin. Encore une jolie fin mais bizarrement, celle-là ne m'écoeurait pas : c'était presque beau, le départ du petit couple malchanceux, enfin heureux, loin de la brume des villes. J'ai eu envie de me promener, à pied, comme le clochard. J'ai quitté mon bel appartement, après avoir revêtu mon imper, et j'ai poussé une trotte jusqu'au bas de la ville. Crachin de brume pâle...

                Je passe près du Palais de Justice, sans un regard. Je descends vers la Bourse. La rue Dansaert et le canal, avec ses ombres qui flottent. La masse rougeâtre et passée du Petit Château s'imposent dans le brouillard : quelques ombres tapinent. L'une d'elles m'accoste, je l'envoie paître, elle m'injurie en je ne sais quelle langue, je la regarde. Petite putain de quinze ans, pays de l'Est,  sans doute : cheveux raides, visage maigre et yeux noirs. Je l'engueule en allemand, au cas où : elle me répond dans un anglais sommaire, mêlé de quelques fautes de français. On n'est pas fait pour s'entendre. Je lui tends un gros billet, je ne regarde même pas combien, elle sourit. Un petit signe et au revoir la compagnie. Je pousse jusqu'à la place Sainctelette, je remonte jusqu'à Rogier. Là, je hèle un taxi en maraude : je n'ai pas de petite mendiante avec moi, je ne suis pas le Vagabond et il n'y a pas de soleil levant. Je n'ai plus qu'à rentrer chez moi.

                Quelques jours plus tard, Maître Robert me contacte. Un de mes clients s'est embarqué dans une sale histoire : il s'est laissé aller à cogner une petite putain, une mineure, qui a eu la mauvaise volonté de ne pas supporter ses petites attentions. Bref, lui se charge des Assises mais, moi, je dois prendre en compte ces faits nouveaux pour éviter qu'ils interviennent dans le procès en  cours, vous savez ce que c'est avec la presse ! Bien entendu, je m'occupe de tout.

                Mon cher client a perdu son procès : ses finances ne s'en relèveront pas, je m'en suis assuré. Maître Robert envisage de le laisser tomber et de le refiler à l'Assistance juridique : il m'a téléphoné pour m'avertir que mon cher client m'en voulait de ne pas avoir résolu son petit problème et qu'il s'en souviendrait. Maître Robert  le trouve particulièrement irritable et même fou furieux. Sa condamnation à vingt ans fermes  ne m'a pas étonné, pas plus que son accident mortel en prison : les escaliers sont si glissants. A son enterrement minable, pas beaucoup de monde : peu de famille, pas de relation d'affaires. Normal !

                Avant de retrouver mes chers clients implorants, je dirige ma voiture vers le Petit  Château. Je laisse tomber les deux roses rouge sang à l'endroit approximatif de notre rencontre de hasard : il n'y a plus de petite mendiante, il n'y a jamais eu de Vagabond. Sans un regard pour les ombres qui flottent autour de moi ou aux reflets usés du canal, je redémarre vers le soleil levant.  Je crois que je dois sourire.


04:00 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (6) |  Facebook |

Commentaires

nos actes.. tout se paie.. et ce sourire qui déroule la vie..
bonne journée monsieur Ubu ;)

Écrit par : dôm | 03/12/2004

ne souris que si tu en as envie :)

Écrit par : imagine | 03/12/2004

L'homme qui en savait trop ! Cher Ubu,
Il y a une petite chose de probablement vraie dans ton histoire: les avocats, médecins et curés qui connaissent "trop" de la vie intime de leurs clients ne sont jamais invités par eux...
J'ai aussi contaté plusieurs de ces réticences à utiliser les services d'un ami pour un problème où ses compétences auraient été les bienvenues car cela aurait signifié un étalage de vie intime...
Ubu est un fin psychologue!
Amitiés

Écrit par : Armand | 03/12/2004

Si triste et si vrai Rien à ajouter, sinon la joie de telire mêlée à la mélancolie de la réflexion

Écrit par : Fab | 03/12/2004

Merci de votre passage Cher Dôm,
Tout se paie, effectivement, et même les plus blasés et les plus cyniques peuvent être choqués parfois... ;) Bonne journée également.

Chère Imagine,
Même si c'est la nuit, ;)

Cher Armand,
Mais non, je suppose tout simplement parce que je n'ai jamais vu un repas où quelqu'un ait invité son avocat : serait-ce parce qu'on les appelle les bavards ? ;)

Cher Fab,
Merci de ton avis : je viens de passer sur ton blog. ;)

A bientôt.

Écrit par : Ubu | 04/12/2004

surtout s'il fait nuit :)

Écrit par : imagine | 04/12/2004

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