04/12/2004

Don Juan

Ses pas glissaient sur le bitume humide où les détritus de toutes sortes pourrissaient en vrac. Les néons jetaient leurs éclairs rouges et bleus, qui se reflétaient dans les flaques brunâtres où surnageait parfois un vieux journal, un emballage de hamburger ou un vieux ticket de métro.  Il s’arrêta face à la vitrine du peep-show. Le tenancier était là, attendant ses chalands toutes verrues dehors. Une demande discrètement murmurée, une carte échangée contre un billet et un geste vague d’un doigt boudiné tout souillé de morve séchée : le rouge aux joues, il se retrouve dans la cabine.

 

    Quand Don Juan descendit vers l'onde souterraine,
    Et lorsqu'il eut donné son obole à Charon,
    Un sombre mendiant, l'œil fier comme Antisthène,
    D'un bras vengeur et fort saisit chaque aviron.
   
    Montrant leurs seins pendants et leurs robes ouvertes,
    Des femmes se tordaient sous le noir firmament,
    Et, comme un grand troupeau de victimes offertes,
    Derrière lui traînaient un long mugissement.
   
    Sganarelle en riant lui réclamait ses gages,
    Tandis que Don Luis avec un doigt tremblant
    Montrait à tous les morts errants sur le rivage
    Le fils audacieux qui railla son front blanc.
   
    Frissonnant sous son deuil, la chaste et maigre Elvire,
    Près de l'époux perfide et qui fut son amant,
    Semblait lui réclamer un suprême sourire
    Où brillât la douceur de son premier serment.

   
   
Tout droit dans son armure, un grand homme de pierre
    Se tenait à la barre et coupait le flot noir ;
    Mais le calme héros courbé sur sa rapière
    Regardait le sillage et ne daignait rien voir.


Le regard flou, il sort de la cabine et sort du peep-show. Il glisse dans la rue, humide et froide, et rêve d’affronter les statues qui croulent sous leurs lézardes crasseuses. Mais il ne rencontre que d’autres passants, isolés dans leur solitude et pressés de rentrer dans leur bulle où brillera, sur un écran blafard, le pâle reflet des vices et des illusions qu’ils ont égarées, des obscénités qu’on leur a confisquées. Et lui songera toute la nuit à Baudelaire et aux fleurs du mal qui essaient encore de pousser au hasard des bouges, loin des paradis artificiels et  réalités aseptisantes. Enfin, Don Juan, épuisé et vieilli, s'endormira, libre le temps d'un songe.


15:14 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (7) |  Facebook |

Commentaires

Viscosité peu ragoûtante... Cher Ubu,
Du peep-show à "Don Juan aux enfers", tu aimes le glauque sale, malodorant et gluant (si je peux me permettre)...
Si tu veux absolument du Baudelaire, pourquoi pas quelque chose de plus hygiénique (et tout aussi connu)...
"Il est l'heure de s'enivrer! Pour n'être pas les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous; Enivrez-vous sans cesse! De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise."
De plus, cela s'adaptera (un peu) à la poésie "dansante sur la ligne du temps" de ton ami Paul...
Hips! Bonne journée, santé!

Écrit par : Armand | 04/12/2004

Cher Armand, Je pense que je ne dois pas te rappeler comment a terminé Baudelaire et les problèmes qu'il a connus : on en rêverait presque maintenant. De plus, les spectacles télévisés m'ont toujours semblé plus malhonnêtes et pervers que ce pauvre Don Juju. Et même si je lui ai trouvé une fin, cette fois, je ne l'ai pas tué : le coupable est un autre. ;) Au fond, le pire, c'est que personne ne remarquerait mon Don Juan à moi.
Quant à Paul, je ne bois pas encore : il me faudra bientôt regoûter à sa cuisine et, là, je devrai me saouler pour supporter :))))) Tu ne peux pas imaginer ! Même moi, je n'aurais pas osé rêver ses recettes démoniaques...
A bientôt.

Écrit par : Ubu | 04/12/2004

je pense que tout le monde a une bulle moi la première
et le mépris que j'ai ressenti dans ce txt veux peut etre que le sieur rentre seul

Écrit par : imagine | 04/12/2004

et Baudelaire je ne connais pas sa fin, mais je sais qu'il était contre toute forme d'attachement en ce qui concerne les femmes, meme si il les aimait bcp

Écrit par : imagine | 04/12/2004

Folie Cher Ubu,
Tu ne penses quand même pas que je vais verser une larme sur la triste fin de Baudelaire? Tu sais, c'est l'alcool, l'absinthe (qui est toujours fabriquée en Suisse) et les autres drogues qui l'ont rendu fou: ce n'était pas inné!
Il faut se modérer en tout: pas plus d'une cuite (ou trip si on préfère) par semaine en moyenne me semble raisonnable!
Amitiés

Écrit par : Armand | 04/12/2004

Chère Imagine, C'est peut-être le seul défaut de Don Juan : le mépris ! Mais c'est une valeur tellement galvaudée de nos jours... Combien de Don Juan ratés dans les rues chaque jour ? J'aurais pu placer ce petit récit dans les bistrots du vendredi soir, quand certains employés tardent à reprendre leur train et jouent les Matamores de comptoir, ou en tant d'autres circonstances encore. Ou j'aurais pu évoquer le journal "intime" de Catherine M, exhibitionniste du'ne pauvre élite. En fin de compte, je préfère mon Don Juan à moi, malgré son mythe crasseux : il me fait tout de même pitié...
Si je me rappelle bien, Baudelaire est mort de la syphillis après être resté alité plusieurs mois. La fin d'un dandy...
A bientôt.

Écrit par : Ubu | 04/12/2004

Cher Armand, Encore un commentaire croisé... Mais qu'est-ce qu'il écrivait bien, le grand Charles. Mais pour les cuites, il m'en faudrait plusieurs par jour pour récupérer mon retard ;)
A bientôt.

Écrit par : Ubu | 04/12/2004

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