06/12/2004

Colère 1

Je vous propose un article écrit, il y a quelques années, pour une revue dont le lectorat, même s'il fut de qualité, n'a pas excédé la cinquantaine de lecteurs. Etonnament, le sujet m'inspira ce qui suit Moi fâché ? Jamais !
 

La colère, phénomène médiatique

Dieu sait s'ils polluent nos ondes, ces professionnels de l'indignation. A l'horreur des catastrophes humanitaires s'ajoutent fréquemment les propos bien sentis et peu pensés des Bernard-Henri Lévy, Alain Finkielkraut et autres André Glucksmann. Ces intellectuels médiatiques finissent par lasser : leurs coups de rogne semblent en toc, de la même eau que ces interviews forcément significatives de l'homme de la rue. Pourtant, des relents de sincérité affleurent parfois lors des coups de gueule. Ainsi, le 23 août  1996, Albert Jacquard était l'invité du journal du matin de la Deux pour y aborder le problème des sans-papiers. Il eut l'occasion de réellement se fâcher et ne s'en priva point : il découvrait en même temps que nous l'assaut mené avec le plus d'humanité possible  contre l'église Saint-Bernard, dans le quartier de la Goutte-d'Or. La violence de ses propos était pour lui le seul moyen de répondre aux violences diffusées sur l'écran, aux violences vécues par ces illégaux, victimes d'un ministre de l'intérieur peu doué pour l'humanité. Jacquard était hors de lui, les images avaient l'impact du direct, la télévision nous offrait pour une fois l'indignation et sa cause en diffusion simultanée, un homme hors de lui face aux événements qu'il découvre. Autant que ce ton sincère, le spectateur pouvait enfin percevoir ce sentiment de connivence qui lui permet parfois de croire que les médias font dans la communication. En tout cas, pour ce qui nous concerne, nous avons compris quelque chose à la colère ce jour-là : nous étions aussi hors de nous.

 

Il y aurait tant de raisons de se fâcher : cette revue ne suffirait pas à les énumérer.  Tour à tour, pamphlétaires, polémistes ou humoristes lancent leur hargne à l'assaut de forteresses soi-disant imprenables ; parfois , ils réussissent. Les imprécations fusent, les vacheries s'insinuent et l'on se prend à écouter l'ironie mordante de tel ou tel qui dénonce, en des mots choisis, ce qui nous flanque des aigreurs. Le polémiste parle à voix haute de sujets qu'il ne maîtrise pas forcément : on l'écoute, puisqu'on n'y connaît rien. Le pamphlétaire enrage sur un sujet qui lui tient à coeur : nos maux d'estomac se soulagent au doux traitement de sa bile. Peu importe qu'ils soient partiaux, peu importe qu'ils racontent n'importe quoi, nous écoutons avec attention, quitte à avoir oublié de quoi il était question. Nous retenons avec délice que le Gloupier a entarté Bill Gates et peu importe pourquoi : nos pulsions sont assouvies à distance. En fait, c'est le mauvais esprit qui compte, celui qui nous permet de nous défouler parfois sans raison mais dont les résultats nous ravissent. Un gamin râleur sommeille en chacun de nous, à l'affût d'un bon tour de cochon à jouer.

 

Colère et rhétorique

Comment l'exprimera-t-on, cette irritation ? La violence verbale utilise d'abord des moyens non-verbaux : teint rougeâtre d'apoplectique, voix qui s'épaissit, état d'agitation. Comme il est très difficile de piquer une crise de nerfs par écrit, il faut utiliser d'autres ressources, rhétoriques celles-là. Comme chacun le sait, la rhétorique consiste en un écart de langage qui a pour but d'attirer l'attention sur un message, au risque de voir ce dernier devenir incompréhensible. L'interlocuteur se sent contraint d'écouter les avocats qui s'enflamment, les tribuns qui vitupèrent : il ne se sent pourtant pas obligé de les comprendre. La logorrhée, symptôme fréquent chez ces professionnels, s'accompagne de divers bruits et autres sons qui perturbent la bonne transmission des informations à l'oral et de mots équivoques ou scabreux qui tendent à ne dire qu'eux-mêmes. Et l'auditeur ou le lecteur de se retrouver incertain de ce qu'il a compris mais sûr d'avoir perçu une émotion violente.

 

Céline : la haine à fleur d'immonde

Nul ne sort indemne des oeuvres de Céline. Ses diatribes empruntent à la langue orale leur rythme et leurs mots. La férocité s'y exprime par des sortes de bégaiements violents, comme si les émotions  s'époumonaient dans leur rage, dans leur nausée. Bardamu est pris dans la folie des massacres de masse, des colonies putrescentes, de la modernité absurde : il enrage et d'autres avec lui. Le miteux devient, au coeur du Voyage, une sorte d'auditeur privilégié, que l'on engueule et au nom de qui on gueule. Comme dans une crise d'asthme, Princhard fait sa leçon : sa diatribe contre la République des dupes serait-elle un moyen de purger les sanies ? Céline est féroce : ce monde, en perpétuelle explosion, en dégradation, ce nouvel enfer l'agressent et il doit répondre. Il s'exclame, suspend son discours par trois petits points, comme s'il devait reprendre son souffle, répète ses invectives. Les mots, les sons associés et culbutés se transforment en des rafales de mitraillette : ils visent, comme une sorte de suicide crépusculaire, l'horreur qui les a fait naître. Et la littérature se transforme en un combat, le genre de combat où l'on a envie, presque malgré soi, de tuer l'adversaire...  Et c'est ainsi qu'un auteur de génie en viendra à rabâcher les niaiseries putrides d'un certain antisémitisme : la colère n'excuse pas tout, le talent encore moins.



00:16 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (11) |  Facebook |

Commentaires

:) la colère n'excuse pas tout, le talent encore moins.

c'est une belle arme la colère, certains en usent, bien sur à force d'en user, ne sont plus crédible, mais pour attirer l'attention rien de tel

j'ai aimé cette phrase :

Un gamin râleur sommeille en chacun de nous, à l'affût d'un bon tour de cochon à jouer. :))

bonne nuit :)

Écrit par : imagine | 06/12/2004

Chère Imagine, Il ya les colères secrètes et celles qui explosent : aucune ne présente des gages d'authenticité en soi... ;)
A bientôt.

Écrit par : Ubu | 06/12/2004

un jour de saint Nicolas on ne va tout de même pas se mettre en colère ?

Écrit par : xian | 06/12/2004

Sincérité vraie et simulée Cher Ubu,
As-tu entendu parler de l' "Ecole des cadavres" de Céline?
Je te suggère de visiter:
http://louisferdinandceline.free.fr/indexthe/reception/lemythe.htm
Difficile après de croire encore à sa sincérité... sauf si on croit qu'il n'y a que les imbéciles qui ne changent jamais d'avis... mais dans quel sens?
"L'avantage des écrivains talentueux sur le peuple, c'est qu'ils peuvent cracher en l'air sans que toute leur morve ne retombe sur eux" (Armand).
Excuse moi mon petit coup de gueule: j'ai été pris par l'ambiance de ton post...
Amitiés

Écrit par : Armand | 06/12/2004

Merci de votre passage Cher Xian,
Saint Nicolas ne s'est-il pas fâché contre le boucher ? ;)

Cher Armand,
Pas d'inquiétude, Armand : je connais des extraits de "L'école des cadavres" , comme pour "Bagatelles pour un massacree et le troisième torchon dont le nom m'échappe. Je pense qu'il vaut mieux les connaître, non pour condamner "Voyage au bout de la nuit" ou "Mort à crédit", mais pour se rendre compte que Céline est haineux, pathologiquement : il persiste et signe d'ailleurs dans sa correspondance d'après-guerre. Entre deux bons romans et un mythe malsain, mon choix est fait : j'essaie de regarder le mythe en face.
Amitiés ;)

Écrit par : Ubu | 06/12/2004

Céline Triste. J'en eus la nausée. A ne plus être capable de poursuivre la lecture de ses oeuvres. Il me reste coincé en travers de la gorge, maintenant encore. Et cependant, son talent m'empêche de jeter le seul exemplaire que j'eus de lui, il demeure dans ma bibliothèque et lorsque mon regard glisse sur la poussière de sa couverture, je me pose éternellement cette question: le talent justifie-t-il à lui seul le contenu?

Écrit par : Nortine | 06/12/2004

Chère Nortine, Céline avait prétendu préférer le style aux idées : dans ces textes-là, il n'a ni l'un ni les autres. Certains propos restent inexcusables et les lettres à Gallimard prouvent que lorsqu'il ne vitupère pas, il geint sur son sort. Ses romans fascinent mais l'individu est méprisable... Ce n'est pas le seul dans ce cas...
A bientôt.

Écrit par : Ubu | 07/12/2004

.. je me tais ça vaux mieux..

Écrit par : dôm | 08/12/2004

ouais pi non.. un coup de colére tiens ! tu vois moi quand je lis la déclaration de Balfour ben je peux me mettre tres en colere... quand les droits fondamentaux des gens sont bafoués violés sacrifiés ça me met en rogne.. je pourrais dire les pires choses.. oui cela n'a rien à voir je sais.. ah oui j'aime bien dieudonné aussi, lui qui marchait main dans la main avec des gens de paix.. putain.. la paix.. la verite.. c'est important non ? vous faites chier avec vos conneries.. j'attend un papier sur certains philosophes juifs.. un papier qui dirait toute la verite n'est pas ce pas..
ah non.. surtout pas.. pas parler des juifs.. oh non.. faut pas.. c'est pas bien.. c'est laid.. pi t'es qu'un gentil.. comment pourrais tu comprendre.. faites chier-- j'aime celine pour ses bouquins et je lui met une baffe pour les conneries qu il a pu dire dans ses panflets anti machins.. j'aime dieudonné parce qu il est courageux et non pas opportuniste comme certains ont voulu nous le depeindre, j'aime les juifs qu'ont pas peur de dire la verite sur le sionisme et l'histoire d'israel.. je ne marcherai jamais avec vous.. vouis etes dans le rang a tripatouiller l histoire.. a lui faire des courbettes le cul en l'air.. cette histoire je l'envoie valser. je lui p.. dessus parce que c'est que du bourrage de crane.. de la merde en paquet.. putain on va me taxer de revisionniste mdrrrrrrrr.. demandez donc à Nahum Goldmann qui sont les trafiquants.. les vrais trafiquants... tiens un extrait : Nahum Goldmann, Président de "l'Organisation sioniste mondiale" puis du "Congrès juif mondial" raconte, dans son livre le paradoxe juif (voir ci-dessus), sa rencontre dramatique avec le Ministre des Affaires étrangères tchèques, Édouard Bénès, en 1935, reprochant aux sionistes d'avoir brisé le boycott d'Hitler par la "Haavara" (les accords de transfert) et le refus de l'Organisation sioniste mondiale d'organiser la résistance contre le nazisme.

<< Dans ma vie, j'ai dû prendre part à de nombreux entretiens pénibles, mais je ne me suis jamais senti aussi malheureux et honteux que pendant ces deux heures. Je sentais, de toutes les fibres de mon être, que Bénès avait raison >>.
ouais vous savez ça bien sure... ben moi je sais ce qui peut deranger la pensee sioniste et j'ai pas peur de le dire. antisemite moi ? non.. j'ai deux couilles et j'ai pas peur de la verite. mais je n'y reviendrai pas... je vous laisse faire vos petits comptes entre vous.. entre gens bien propres et tout..
j'attend.. donc..


Écrit par : dôm | 08/12/2004

Cher Dôm, Je viens de voir ton commentaire : excuse-moi de ne pas y avoir répondu auparavant. ;) Tu te doutes que je suis loin de partager ton avis sur cette question : même si la vérité historique, la seule qui me semble intéressante, ne doit ménager aucune susceptibilité, je pense que tu te fourvoies sur un Dieudonné et l'utilisation qu'il en fait. Lui fallait-il prendre caution chez des Juifs intégristes qui ne sont antisionistes que par extrémisme religieux pour rendre ses propos légitimes ? J'ignore si tu sais que son spectacle "Mes excuses" est la "surprise" du Poche en janvier : mauvaise surprise, selon moi. En fait, je déplore l'amalgame fait entre antisémitisme et critique de la politique israélienne : tant chez les partisans de cette dernière que chez ses détracteurs, le passif historique rend tous les amalgames possibles. C'est un principe dans lequel je ne veux pas tomber et toi non plus d'ailleurs... Ce dont je m'étonne, c'est que sur ce genre de question, il nous faille choisir un camp ou l'autre : cette perspective manichéenne prouve que les extrémistes ont toujours tort. Mais peut-être que leur discours est plus intéressant pour nos médias...
Désolé pour cette réponse tardive.
A bientôt ;)

Écrit par : Ubu | 12/12/2004

;-) ne sois pas désolé ont ne pas être partout ;-)
t'as certainement raison pour dieudonné et sur le reste.. dieudonné cté le mauvais exemple hein.. sous le coup de la colère (je pouvais pas la rater) je m'emporte , et je fais ma colère. une petite colère qui n'apporte pas grand chose au débat comme je ne vais pas au fond des choses.. j'éructe bêtement mon désacord.. ou ma "surprise" de voir toujours le même cité des qu'on en vient à exprimer son dégout des mots et des idées. céline n'est jamais trés loin alors.. n'y a t-il que lui pour porter ce fardeau de misère ? tiens j'attends je disais..
j'attends un post ou l'on prendrait BHL en exemple.. BHL ou la dangeureuse légerté de la bétise élevée en arme de propagande.. les trafiquants d'dées.. les "écrivainstoxics qui nous livrent en format presse pocket leur vision de l'histoire des hommes..
d'une société en "marche". le danger pointé du doigt !! les colères de BHL.. ne sont elles pas tout autant mesquines et diablement dégoutantes ? à suivre.
cordialement ;o)
à bientôt.

Écrit par : dôm | 12/12/2004

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