06/12/2004

Colère 2

La haine est une si douce émotion...

 

Il arrive que la colère ait de drôles de relents, pas très frais : ceux qui arrivent vraiment à détester en littérature sont rarement des gens très fréquentables. Bien sûr, il faut vraiment haïr parfois pour montrer sa lucidité. Bien sûr, lorsqu'un écrivain monte à la charge d'une figure de société, il lui arrive de mettre le doigt sur l'abcès, tel Stendhal qui trace le portrait du Contrôleur général Rassi dans La Chartreuse de Parme. Certains parviennent à préserver leurs distances et observent autant leurs émotions que ce qui les a provoquées. Ils réfléchissent avant d'écrire et ironisent. Ainsi Montesquieu et Voltaire travestissent-ils leurs aigreurs sous les dehors aimables de contes philosophiques : ils croient aux réformes. Parfois, la liberté de se fâcher doit avoir recours à d'autres artifices : la chansonnette devient subversive, le bouffon devient l'exutoire des émotions rentrées. Les fêtes et autres carnavals deviennent des manifestations, parfois inoffensives, de toutes ces émotions réprimées : enfin, les fous deviennent des rois parce que, sans doute, le roi est fou. Dans Notre-Dame de Paris, cette même foule qui sacre Quasimodo lors du jour des fous deviendra la vague de colère qui s'attaquera à la cathédrale, voire à la royauté : on imagine qu'elle annonce les foules de sans-culottes et de mégères peu apprivoisées fêtant les victoires faciles contre la noblesse tant haïe des années terribles. Le carnaval devient macabre, la lucidité s'est perdue dans les marées des rancoeurs. Les colères collectives tournent vite au massacre, les hommes deviennent des animaux ou des éléments déchaînés : chez Hugo, ils ne redeviennent des individus, parfois, que lorsqu'ils meurent, pas quand ils tuent, victimes d'instincts qui les dépassent.

 

L'injure semble bien fade, face à ces émeutes qui, bien que littéraires, semblent trop vraisemblables pour les passer sous silence. Cependant, gardons-nous de la négliger : elle utilise des procédés similaires.

Ainsi, l'homme deviendra-t-il une bestiole nuisible, un animal puant sous la plume d'un de nos imprécateurs professionnels. Léon Bloy décrit ainsi une dévote à museau de crocodile dont la gueule de médisance a dévoré vingt réputations, une pénitente à figure d' hyène affamée (...) [1]  pour ne citer que le plus modéré. L'homme en colère se refuse à reconnaître son semblable chez cette chose monstrueuse qui lui fait face : foin d'hypocrisie, la misanthropie a ses raisons que la raison connaît trop bien. Alors, l'imprécateur doit en rajouter, puisque son lecteur a la naïveté de croire en l'être humain, sans en voir la connerie fangeuse. Alors, il lui lance à la tête ses épithètes bien senties, ses qualificatifs qui mettent en exergue les horreurs et les monstruosités quotidiennes de manière à ce qu'enfin il comprenne : le voilà, notre soi-disant frère humain, ce morceau de viande que des élans irraisonnés te font apprécier, regarde-le et ne crois plus à l'humanité... Rien d'étonnant à ce que les grands imprécateurs soient d'extrême-droite : leur conception de l'humanité tient à peu de choses, de celles qui constituent sans doute leur propre identité. Le mépris de l'autre nourrit leur colère et la haine les grise dans leurs certitudes jusqu'au moment où nous autres, lecteurs, sommes lassés de ces torrents de bile qui ne montrent que les ravages de la maladie dans ces esprits forcenés.



[1] BLOY (L.), Le sang du pauvre, Arléa, 1995.




04:06 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (15) |  Facebook |

Commentaires

alors décidement rentrée ?
cette colère !

Écrit par : xian | 06/12/2004

tu vois xian la colère et la vulgarité n'a pas sa place !!! j'ai tjs raison ! mdr
c'est lassant !

Écrit par : imagine | 06/12/2004

par contre là ou je ne suis pas en phase c'est que la haine n'est pas une émotion... c'est une impulsion, un élan, sous introlable puisque justement rien ne vous predisposait à la ressentir (sa violence) comment dire, vous etes tout à coup submergé meme si avant vous étiez d'humeur "normale", mais il suffit qu'un element exterieur vous perturbe, un enfant que l'on agresse devant vous ou autres, vous avez cette pulsion qui vous envahit sans pour autant que vous soyez un tueur ou d'humeur lunatique dans la vie de tous les jours et celle ci retombe si tot ensuite
berf, :)
pour moi ce n'est pas une émotion, les emotions on les vit, cette pulsion elle, arrive, est extérieure à ce que l'on est et ressent et elle touche tout le monde un jour dans la vie

Écrit par : imagine | 06/12/2004

à Imagine Tu ne confonds pas la colère et la haine? Ta haine peut te faire ressentir une pulsion de colère envers quelqu'un, mais elle est toujours là, froide,tenace...
A Ubu, as-tu lu ce que je t'ai emailisé in illo tempore? Bonne journée à tous

Écrit par : Serge | 06/12/2004

Commenté chronologiquement... Cher Ubu,
J'avais commenté le premier aricle avant de lire le second!
Je crois que tu penses à la même chose que moi: les faux prophètes de la haine "justifiée", les discours qui entraînent les manipulations, les "übermenchen" (Serge, est-ce que le mot existe?) racistes qui font croire que leur pensée est la bonne,... pour finir avec des dictatures qui commencent par convaincre les populations!
Nous sommes vraiment sur la même longueur d'onde, cher Ubu!
Amitiés

Écrit par : Armand | 06/12/2004

peut etre serge sauf quand tu ne nourris pas de colère
enfin ce n'est que mon avis
quand au conditionnement dont parle armand (c'est bien ça ?) ça n'a rien a voir non plus avec les emotions il s'agit la de manipulation

bref, j'ai soudain le sentiment que je n'ai rien compris
mais on me pardonnera volontiers hein ?
:))

Écrit par : imagine | 06/12/2004

Femme, que vous êtes jolie... Chère Imagine,
On pardonne tout aux jolies femmes...
Toutes les femmes sont jeunes et jolies sur le Net!
Amitiés

Écrit par : Armand | 06/12/2004

à Armand désolé, mais l'allemand et moi, ça fait deux... :)

Écrit par : Serge | 06/12/2004

Dieu ? über au dessus
menschen hommes

Écrit par : imagine | 06/12/2004

Merci de votre passage Cher Xian,
Par ce temps, je ne peux me permettre que des colères froides... Le prix du mazout... ;)

Chère Imagine,
Je rappelais justement une citation à mes élèves ce matin.Tristan Bernard, qui avait été déporté par les Nazis, avait répondu à un journaliste qui lui demandait s'il haïssait les Allemands : "Je ne hais que la haine". Je dirais qu'il circonscrit bien la haine comme principe et l'oppose ainsi à la colère en tant que réaction : l'une jugerait l'individu, l'autre s'opposerait à ses actes. D'où ma méfiance à son égard : je la verrais plutôt comme un instinct animal ;) Peut-être n'aurais-je pas dû la qualifier d'émotion...

Cher Serge,
Je te promets de lire ton texte dès la fin de cette semaine : j'ai été un rien débordé ces temps-ci. ;)

Cher Armand,
Je pense en effet que nous sommes sur la même longueur d'ondes. ;)

Chère Imagine,
Mettons que la haine s'apparente davantage à une passion incontrôlable : une sale maladie contagieuse, une folie hargneuse et laide qui s'offre parfois une structure pour mieux sévir...

Cher Armand,
Alors, on marivaude ? ;)

Chère Imagine,
Ubuesque et kafkaïen ? Ne t'inquiète pas, Ubu n'est plus haineux depuis des années mais il lui arrive encore d'avoir des coups de sang face aux extrêmes-goîtres ;)

A bientôt

Écrit par : Ubu | 06/12/2004

Mettons que la haine s'apparente davantage à une passion incontrôlable : une sale maladie contagieuse, une folie hargneuse et laide qui s'offre parfois une structure pour mieux sévir... yes sauf si ce bas instinct animal comme la haine me permettait par ex de couper les couilles à un pedophile... je trouverai ça plus que jouissif... mais je sais déjà que je ne saurais pas ...

Écrit par : imagine | 06/12/2004

La haine? Quelle chose étrange.
Je ne connais pas. Et ce n'est pas par vertu. C'est ainsi.
J'ai eu une enfance douce, je n'ai pas été malheureux pendant l'adolescence.
C'est probablement pour cela que j'apprécie assez peu le hard rock ;-)

Écrit par : Tony | 06/12/2004

Merci de votre passage Chère Imagine,
Ce n'est pas l'envie qui manquerait, ni la colère, mais je me sentirais relativement incapable d'oublier qu'il est "humain", même s'il m'arrive d'avoir des doutes sur cette humanité-là...

Cher Tony,
Le rock était déjà la musique d'une génération en colère : "La fureur de vivre" , tu te souviens ? ;)

A bientôt.

Écrit par : Ubu | 06/12/2004

oui, je me souviens. je parlais surtout de hard rock ( mais certains classiques du genre ont mes faveurs).
Mais colère et haine sont 2 choses différentes, Ubu...

Écrit par : Tony | 06/12/2004

Cher Tony, D'accord avec toi, il faut les dissocier. J'avoue que je n'aime pas le hard-rock : je n'y comprends rien. Mais je ne croie pas qu'il soit fondamentalement haineux, hormis certains groupes saumâtres : à nouvelles colères, nouvelles expressios musicales.
A bientôt.

Écrit par : Ubu | 07/12/2004

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