07/12/2004

Colère 3

Les flèches de l'acrimonie

 

La victime se compare, forcément en mal, à tout ce qui vole bas : les animaux supposés les plus vils, les matières les moins nobles forment les attributs grotesque dont la pare le colérique. Ici, c'est le pire qui persuade, même la proie se sent obligée d'être convaincue lorsque les coups pleuvent. Elle plie l'échine, se rompt sous le fardeau des comparaisons les plus douteuses et se cabre parfois tant on en rajoute dans la description. Ce n'est plus un individu qu'on agresse mais bien un support de la connerie, de la connerie de celui qui attaque comme de celui qui ne se défend pas ou peu. Il ne s'agit plus de parler, de dire quelque chose mais de s'abreuver tous deux à un concentré de rebut. Les qualificatifs s'amoncellent, les coups sous la ceinture se multiplient. Plus d'homme, juste un con, une tête de noeud ou une sous-merde bien fraîche et presque consentante. Seule cette participation passive permet à la haine d'exister : les flèches ne peuvent se diriger que dans un seul sens. Nul besoin de riposte, cela deviendrait une rixe où les protagonistes, soucieux de vaincre tous deux, s'oublieraient dans leur rivalité au détriment de la qualité de leurs injures. La colère n'atteint un degré de vraisemblance et de perfection que lorsque son objet se laisse réduire à pas grand-chose, suivant l'inspiration du moment. Elle en excite davantage celui qui y assiste en charognard, puisque les délices des sacrifices surpassent le plaisir fugitif d'observer un combat de gladiateurs. L'intérêt réside en cela même, la souffrance et les sursauts de l'individu blessé dont on sait qu'il ne pourra se relever des assauts féroces de son vis-à-vis. La comparaison n'est plus seulement une figure de style : elle devient le symbole de la réification de la victime, aux yeux sadiques de l'agresseur comme à ceux du public. Seule la chose, souillée d'ignominie, garde quelque intérêt pour ce dernier : l'injure peut être une oeuvre d'art, rarement l'injurié.

 

Tantôt, ce sont de simples insultes, fruits de l'énervement quotidien et sans beaucoup de portée : les engueulades d'embouteillages, les rognes anonymes ne visent personne en particulier et tout le monde en général. Elles restent des défoulements trop éphémères pour attirer même le simple badaud. Tantôt, l'injure devient personnelle et même intime : on sent que victime et agresseur se connaissent ou font connaissance tant les mots cognent. Les propos se font scabreux, violents jusqu'au paroxysme et l'entreprise de démolition devient enchanteresse. Que l'objet de la fureur ne puisse s'en relever, voilà notre désir le plus profond ! Infamie, calomnies, toutes méchancetés gratuites qui nous attirent par leur virulence : les vacheries littéraires n'échappent pas à la règle. Les critiques qui nous plaisent vraiment sont ceux qui assassinent, en quelques mots durs et habiles, méprisants et grossiers. Pourquoi rendre hommage, c'est si ennuyeux ? D'ailleurs, les mondanités sont faites pour cela et l'hypocrisie est si lassante à force de répétition. Tandis qu'une méchanceté, bien vile et mesquine, prend les allures de la sincérité, voire de l'honnêteté... Chez un critique trop aimable, on subodore le copain, la relation, une communauté d'intérêts peu propices à l'objectivité et à la déontologie. Chez le dandy de grand chemin, c'est l'honnêteté qui prime, pense-t-on. Et l'on excuserait presque ses débordements, ses gestes indélicats, ses pitreries : c'est le jongleur qui dénonce la jungle, la vraie, de ceux qui se connaissent bien à l'exclusion de tous les autres. Ainsi oublie-t-on trop souvent que ces jugements habiles sont sans doute parmi les plus partiaux. Ils sont d'autant plus insidieux qu'ils se montrent vachards à cause de préjugés bien masqués derrière des jugements lapidaires. Est-ce réellement l'attitude d'un honnête homme ? Pourtant, ces critiques acerbes nous plaisent, à l'égal de ces dessins de presse et autres caricatures qui nous restent en mémoire. Là encore, le trait peut nous sembler grossier ou dessiné au rasoir, notre plaisir immédiat à la vue d'une mise en situation grotesque l'emportera souvent sur la réflexion. Et nous nous indignerons en toute bonne foi des ficelles des affiches de propagande politique en oubliant combien un dessin ravageur peut l'emporter sur un discours (mal ?) construit. Nous préférons décidément le théâtre de Guignol à la responsabilité civique.


00:48 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (5) |  Facebook |

Commentaires

Hello l'ami Juste un petit bonjour, vieux farceur.

Écrit par : Paul | 07/12/2004

... Théâtre de Guignol, responsabilité civique: le Guignol, par son rire, sa dérision se permet de dire haut les choses que l'on dit tout bas, et cela passe... Je pense au théâtre italien de Dario Fo qui, par le rire, remet en cause les disfonctionnements du système politique, je pense à Molière, au rôle des bouffons... La responsabilité civique a des allures de grande dame monotone, fatiguée, exhalant des relents de corruption et donne l'envie de dire pfff!... Allons. Regardons en face la responsabilité qui est nôtre avec du rire plein les poches pour nous égayer des "sanglots longs" d'une vie monocorde. :-)
Je crois que nous avons perdu l'âme du débat publique - en quelque sorte - et que la "politique" nous passe au-dessus de la tête dans une certaine indifférence. Qu'en pense autrui?

Écrit par : Nortine | 07/12/2004

Klaus Kinski je n'ai jamais pu sentir ce gars. Je n'aime pas son jeu d'acteur

Écrit par : Nola | 07/12/2004

Sadisme et laxisme Cher Ubu,
Ce que tu dis dans la première partie de ton post me touche particulièrement...
Histoire très ancienne: une femme battue se laisse faire (pourquoi?), ment aux médecins et à ses voisins pour cacher les causes de ses blessures quand elle doit se faire soigner à l'hôpital... et interdit à ceux qui savent de dénoncer son bourreau.
De plus, quand, se basant sur le devoir d' "ingérence humanitaire" quelqu'un a voulu intervenir contre la volonté de la victime, il a été dissuadé par son avocat d'insister dans sa démarche, priorité étant donnée à la sacro-sainte "vie privée" tant à coeur de certains crétins, protecteurs de délinquants...
Je suppose que de tels cas sont monnaie courante dans les familles des enfants de ton école: que ce renversement des priorités est triste!

Écrit par : Armand | 07/12/2004

Merci de votre passage Cher Paul,
Bonjour également : toujours noctambule ? Il faudra que tu fasses une galerie de mes portraits, bientôt. ;) Pour les autres, à chaque fois qu'on parle de La Louvière, je suis visé ;)

Chère Nortine,
J'aimais beaucoup les Guignols de l'info, à l'époque où j'avais la télé. Et puis, je me suis rendu compte que les émissions politiques tournaient souvent à la guignolade, prétendant prévenir la subversion par un "ton sympa" : j'aurais pu apprécier s'ils faisaient leur boulot proprement et si nos chers élus ne se mélangeaient pas les pinceaux en confondant responsabilités politiques et effets d'annonce spectaculaire. J'aime bien les guignols à leur place, pas à la tête d'un état... ;)

Cher Nola,
Ravi de ton retour ;)) A mon avis, Werner Herzog partageait en partie ton avis : je me demande si ce n'est pas pour ce film-là qu'il a obligé son acteur "préféré" à tourner sous la menace d'un revolver... ;)

Cher Armand,
Il faut souvent rappeler aux victimes qu'elles ne sont pas coupables des agressions qu'elles ont subi. Si la blessure psychologique est bien là (atteinte au corps et à son intégrité), beaucoup de systèmes de référence, souvent religieux, intégrés dans la plupart des cultures y ajoutent la honte, la faute : sans aucun motif, selon moi. Les bourreaux quotidiens n'ont pas honte, eux : ce sont pourtant eux les salauds...

A bientôt.

Écrit par : Ubu | 07/12/2004

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