07/12/2004

Colère : fin

Les pièges à éviter

 

Que la caricature est salubre lorsqu'elle garde sa dignité ! Gloser sur les moeurs de tel homme public n'est guère que du sensationnalisme de bas étage, fût-ce au nom de la satire. L'humoriste ou le polémiste ne peut viser un individu en particulier, sous peine de se complaire à l'étalage de tripaille pour repaître une populace réjouie. Il doit viser les aberrations que celui-ci représente, les incuries d'une société qui camoufle ses bâtards. Il doit avoir l'élégance de combattre plus puissant que lui et défendre sa liberté d'expression : les dommages collatéraux, voilà l'essentiel de son travail. Qu'un critique reproche dans ses textes la platitude du style d'un écrivain ou la complaisance de ses sujets, ce n'est que justice s'il y implique tous les livres plats et complaisants. Et si un dessinateur caricature les bêtises d'un politique, nous devons pouvoir sous-entendre qu'il prend parti contre la bêtise de la politique et pas contre un individu isolé. Ce n'est pas sous prétexte que les moindres sujets de discorde semblent tomber dans le domaine public qu'il faut se permettre d'être trivial gratuitement. Si la rhétorique, la maîtrise technique embellissent la colère, ce n'est pas pour céder au fameux sens commun, l'autre nom de la démagogie. Des opinions claires, défendues avec talent et violence (verbale et écrite, exclusivement!) sont dignes d'admiration lorsqu'elles ne perpétuent pas des simplifications abusives. La rhétorique n'est pas qu'un moyen d'enjoliver, elle est également un moyen de penser, de réfléchir et ceux qui la maîtrisent ne peuvent se laisser aller à admettre n'importe quoi ni à baver de rage. Même si leur pouvoir de persuasion restait intact, leur victoire ne serait qu'un vulgaire coup bas. Qu'ils assument donc les responsabilités de leurs actes, et qu'ils nous poussent à les soutenir si on les vise pour ce qu'ils ont écrit ou montré ! C'est peut-être pour cette raison qu'il y eut des mouvements d'opinion clairs en faveur de Scorcese, de Rushdie ou de Taslima Nasreen: ces cinéastes, ces écrivains n'ont jamais renié leur oeuvre face aux flots de haine qu'ils ont suscités. Comme la bêtise et la barbarie avaient choisi leur camp, il nous était facile de choisir le nôtre. Les menaces, symptôme de sauvagerie chronique, n'ont pu en influencer que quelques-uns, les frileux de toujours et les fanatiques de tous ordres, et dégoûter : la haine était le fruit de leur propre paranoïa et donc malhonnête. D'ailleurs, un appel au meurtre n'a rien de rhétorique, il nécessiterait plutôt un suivi psychiatrique de ceux qui le lancent.

 

 

Tentative d'indéfinition

 

Tristes barbaries des foules qui réagissent aux slogans haineux et xénophobes, haines quotidiennes, conflits; que notre colère, toute littéraire, semble s'éloigner des pires sauvageries humaines. En fait, elle a ce côté inoffensif, en fin de compte, de tout procédé qui met à distance un sujet d'intérêt pour mieux le violenter. Ses atteintes ne sont souvent que littéraires, sauf lorsque la politique s'en mêle et il est révolu le temps où l'on se battait en duel pour des répliques acerbes. En fait, si l'on s'en tient à des attitudes raisonnables, il ne nous reste guère que l'indignation, très à la mode, ou la critique agressive, parfois malhonnête, ou encore les voies de l'ironie, dont les subtils mécanismes souffrent d'être accommodés à toutes les sauces. Le colérique, de tempérament emporté, comme on s'en doute, se retrouve bien seul et pas trop fâché de son isolement, s'il tient à sa sincérité. De fait, ses émotions, si elles veulent rester dignes, gagnent à rester individuelles d'abord, afin de les partager ensuite. Il ne s'agit pas de reprendre de vagues formules toutes faites pour prouver son humeur : il faut, pour être crédible, tant à ses propres yeux qu'à ceux d'autres individus sans importance collective, exprimer sa rogne avec talent, comme une sorte de défoulement qui laisse à vivre par la suite. Là encore, les mécanismes de la rhétoriques se mettent en branle : comment mieux apprécier un écart rhétorique que par comparaison avec la langue simple de la communication ? Ainsi la colère reste-t-elle une émotion humaine, affective, une relation à un autre homme, ce que la haine a oublié d'être.

 

Pourquoi la colère ne serait-elle pas une émotion divine ? Les dieux de l'Olympe la pratiquaient de temps à autres et c'était pour eux un moyen, certes bien étrange, de montrer leur intérêt à l'égard des humains. Les héros étaient furieux et ainsi humains : Achille pleurait Patrocle et massacrait Hector mais le geste était excusable et même admirable. Les crimes passionnels valent souvent à leurs auteurs l'indulgence des jurys, tant les excès d'humeur semblent à chacun inhérents aux histoires d'amour. Voilà une société bien étrange, qui excuse que les hommes s'énervent et voient rouge, en toute spontanéité : elle y perçoit son humanité, jusque dans ses dérèglements. Mais face aux débordements de haine, quoi que l'on essaye de comprendre, on se retrouve désarmé, comme si plus rien d'humain ne pouvait subsister chez ceux qui la pratiquent. Alors, dans ces moments-là, pour ne pas perdre le sens de l'humanité, nous nous devons de nous mettre en colère, même en pure perte.

 

 

Remerciements

 

Je désire remercier Albert Jacquard et, dans une moindre mesure, Jean-Louis Debré sans qui l'idée de cet article ne me serait pas venue.

Je désire remercier aussi ces fanatiques et ces extrémistes de tous bords qui me font douter de l'humanité au hasard de ma misanthropie déjà si naturelle. Je remercie les auteurs que je pense avoir compris, et même trop bien compris, et les manuels de rhétorique que je peux cesser de malmener à présent. Je remercie également mes têtes de turc favorites, qui m'ont permis d'abandonner la télévision où elles passaient trop souvent à mon goût. Je remercie enfin les bruits de la ville, les petites vexations qui entretiennent mes aigreurs d'estomac, le café, parce qu'il m'énerve, et le tabac, parce qu'il me calme.


15:22 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (14) |  Facebook |

Commentaires

Oh rage, oh désespoir... Cher Ubu,
Je pense que la colère, l'ivresse et la folie sont souvent simulés, justement parce qu'ils sont considérés dans notre pays, comme circonstance atténuante...
Triste pays ou la colère provoquée par l'alcool est en partie pardonnée pour les meurtres et est élément aggravant pour la conduite automobile!
Autre pays, autres moeurs:
En Angleterre, le crime "passionnel" n'est pas une circonstance atténuante...
Dans un autre pays occidental, (je ne sais plus lequel) le fou est colloqué, puis, quand le "malade" est guéri et à même de comprendre son acte, il est jugé et peut purger sa peine en son intégralité... J'ignore si les avocats plaident souvent l'aliénation!

Écrit par : Armand | 07/12/2004

Le café? Hum! Faut qu'on en parle...

Écrit par : Tony | 07/12/2004

Merci de votre passage Cher Armand,
La colère simulée : oui, comprendre, ce n'est pas justifier. Souviens-toi de ton post sur cette dame qui avait tué le dealer de son fils et avait été acquittée. Mais j'aime bien les colères ordinaires et sporadiques : à condition d'en assumer les conséquences. ;)
Amitiés

Cher Tony,
Un petit ristretto ? :)
A bientôt.

Écrit par : Ubu | 08/12/2004

... Excellent article bien charpenté. Pour l'avoir rencontré à plusieurs reprises, Albert Jacquard est chez lui comme à la ville : un homme authentiquement... bon.

Écrit par : Maugus | 08/12/2004

:)) pour l'image, j'ai pas la réponse, je les trouve en vrac, je trie celles qui me plaisent... y a pas encore un moteur de recherche 'image -> texte'

pour la connerie humaine, la démonstration est encore réussie, elle est sans limite...

Écrit par : BT | 08/12/2004

Bonjour, Ubu! quelle chance, nous sommes les deux premiers blogueurs conseillés chez le p'tit pousset...

Écrit par : Tony | 08/12/2004

Piquer une colère est généralement décrié. Ta colère me paraît très saine. A bientôt

Écrit par : Madeleine | 08/12/2004

arf la colere... oula...j'avoue que j ai du m'y reprendre à 2 fois pour essayer de comprendre ...c'est un niveau bien au dessus

la colère aurait elle "1000" visages?
il y a des gens qui lorsqu'ils sont en colère ... ne le montrent pas forcément mais quelques fois leurs regards les trahissent...
il y a des coleres silencieuses et d'autres plutot bruyantes
des coleres sans interet et d'autres justifiées
il y a des fausses coleres et il y en de vraies ect..ect...

si ici la colere est un outils permettant de s'approprier des circonstances attenuantes lors de procès par (ex)
c est un probleme de systeme
alors mettons nous en colere contre ce systeme
mais attention la colere ne doit jamais etre aveugle...;)






Écrit par : leptitpousset | 08/12/2004

Merci pour votre passage Cher Maugus,
Même s'il est parfois graphomane et si certaines de ses idées peuvent parfois sembler slimpistes, je le trouve parfois émouvant. ;)

Cher BT,
Avouerais-tu que certains ne sont pas sages comme tes images ? ;)

Cher Tony,
Est-ce qu'il sait que je suis plutôt à gauche ? ;) Je vais y aller voir. ;)

Chère Madeleine,
Je n'ai rien contre les coups de sang : je n'aime simplement pas la manipulation que certains en font ;)

Cher Leptitpousset,
C'est un article déjà ancien, paru dans une revue intéressante (forcément, j'y collaborais !) à tirage confidentiel (forcément, euh...) Quant à ta remarque sur le système, je te dirai que nous en faisons tous partie : accepterions-nous de changer si facilement ? Mettons qu'il génère sa propre contestation et que, même s'il est lourd à modifier, il est réformable. A condition que ses institutions ne soient pas uniquement soucieuses de se protéger elle-mêmes et ne tournent pas à vide... ;)

A bientôt.

Écrit par : Ubu | 09/12/2004

tu mets le doigt sur un gros probleme chere ubu

tu dis :"A condition que ses institutions ne soient pas uniquement soucieuses de se protéger elle-mêmes et ne tournent pas à vide... ;) "

ne pense tu pas que cela ne soit deja le cas?

Écrit par : leptitpousset | 09/12/2004

Cher leptitpousset, Il ya encore moyen de le leur rappeler : il existe des lois, des codes du travail auxquels elles sont soumises. Il est bon de le leur rappeler de temps en temps, même s'il faut de l'énergie et de la patience, c'est notre garantie de contrôle à tous.
A bientôt.

Écrit par : Ubu | 09/12/2004

Colère Tu n'as pas honte ?

Écrit par : Paul | 09/12/2004

chere ubu (je sais il est tres tard...)
je crois que nous ne parlons pas de la même chose
je pensais aux circonstances atténuantes que l'on conclus lors de certains
méfaits

si colère il y a ...le sens des responsabilités existe aussi...

Écrit par : leptitpousset | 10/12/2004

Merci de votre passage Même si je m'en rends compte un peu tard... ;)
Cher Paul,
Ben non : pourquoi ? A quand la prochaine palabre ? :)

Cher Leptitpousset,
La responsabilité individuelle ? Oui, si l'on ne nous infantilisait pas à tout bout de champ... C'est plutôt significatif, non ?

A bientôt.

Écrit par : ubu | 10/12/2004

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