12/12/2004

A propos de Serge Poliart

Je reviens d’une petite visite à La Louvière, ma ville de cœur, ma ville à moi, envers et contre tout. J’ai eu l’occasion d’y aller voir l’exposition d’un peintre qui mériterait, à mon avis, d’être reconnu. Il s’appelle Serge Poliart : il peint des chats, des enfants morts, des hommes abrutis, des prêtres priapiques, des Gilles idiots… Il provoque parfois, au détour d’un détail, l’actualité locale. Un personnage idiot, se reconnaissant peut-être au gré d’une de ses toiles, s’est présenté dans la galerie qui l’expose pour y faire décrocher des toiles sacrilèges, les toiles qui désacralisent les Gilles. L’anecdote est étonnante, même s’il ne faut pas la monter en épingle : une subversion, qui s’est muée en tradition et même en patrimoine Unesco récemment, s’en prend à qui la montre sous un jour dérisoire. Dans le même ordre d’idée, la Fondation Duchamp avait porté plainte contre un artiste qui avait osé pissé, lors d’un happening,  dans un des urinoirs Dada du père Marcel : on n’aurait osé en rêver !

 

Le carnaval provient souvent d’une tradition médiévale : la fête des fous, que relate le début de Notre-Dame de Paris de Hugo et à laquelle Rabelais rend hommage dans une partie notable de son œuvre. Cette fête était une véritable subversion : elle inversait les valeurs et relayait ainsi les chahuts des étudiants, les fêtes qui précédaient le Carême et les fêtes du Renouveau que le christianisme s’est approprié sous la forme de Noël. En fait, le Moyen Age et la Renaissance faisaient la fête profondément et violemment, n’hésitant pas à se vautrer quelques jours dans le grotesque pour se plonger dans un quotidien très grisâtre. On constate que ces « traditions » suscitent parfois leurs intégrismes : surtout, ne pas toucher au folklore ! Pourquoi donc ? Parce que celui-ci serait devenu un patrimoine ? Etonnant détournement, qui ne rend pas hommage à ces festivités qui devraient se concevoir à la bonne franquette et qui, pompeuses et patrimoniales (un pléonasme), n’ont plus rien de fêtes. Etonnante lutte, aussi, contre la subversion artistique qui ne relève pas encore du patrimoine…

 

J’emmerde le patrimoine quand il ne correspond plus à du vivant : les vieilles pierres que l’on protège méritent de sauter si personne ne les fait plus vivre (même si j’en apprécie certaines), les traditions de se voir abolies si l’on en a perdu le sens. Ce que Serge Poliart rappelle aussi, ce sont ces paysages du Centre, misérables et touchants, ce sont ces têtes accablées qu’il peint avec un humour grinçant, ce sont ces têtes de cons qui, miracle de l’art, se sont reconnues.  Toute une humanité sortie de nos rêveries face à nos réalités pénibles : une histoire d’humour avec sa région…


12:06 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (10) |  Facebook |

Commentaires

:) je suis allée voir ses oeuvres, et ses peintures c'est assez étrange, mais c'est comme si on plongeait dans un univers de contes et légendes, et le trait me fait un peu penser aux anciennes images d'Epinal
apres bien sur j'ai grenouillé sur e site et j'ai decouvert d'autres artistes, merci pour le lien :)

Écrit par : imagine | 12/12/2004

Chère Imagine, C'est une impression étrange, surtout dans ses dernières toiles, dont l'affiche est assez représentative : on sent la région du Centre dans toutes ses contradictions... Pour le lien, je l'ai découvert en cherchant des références sur l'artiste ;)
A bientôt.

Écrit par : Ubu | 12/12/2004

Folklore et tradition Cher Ubu,
Sur le travail de l'artiste, je ne vais rien dire, surtout qu'Imagine sait de quoi il retourne et moi pas...

Par contre, au sujet du folklore, j'aurais quelque chose à dire...
1) Il y a des querelles de gilles et sur leur authenticité (ségrégation par le lieu de résidence)...
2) Il y a des querelles de patois (et de dictionnaires payants qui vont avec).
3) Il y a des processions, des villes jumelées, des rollers parades, des gay prides, des 14 juillets à Liège, des flamiches, des molons, des macralles, des pélérinages et pénitents, des sociétés de buveurs divers et j'en oublie certainement...
Toutes ces choses ont quelque chose en commun: les organisateurs se prennent au sérieux alors que leurs manifestations ne devraient être que festives, veulent être reconnus par l'UNESCO, être subsidiés, voire se faire enseigner à l'école!
Ici, je crie: casse-cou et vais citer un exemple Flamand: un parent à moi était fier que son fils (à l'école primaire) parlait le patois de son village, comme ses parents (qui ne connaissaient pas le Néerlandais)! Il était donc encouragé à parler un idiome incompréhensible à trente kilomètres de son domicile plutôt qu'une vraie langue... L'instituteur tolérait...
Les wallons savent tous parler français... et sauront se faire comprendre en France!
Amitiés

Écrit par : Armand | 12/12/2004

Cher Armand, Je te conseille de cliquer sur le premier lien pour découvrir l'oeuvre de cet artiste : elle est parfois très surprenante. Quant à ta remarque, je ne conçois de fête qu'ouverte à ceux qui veulent faire la fête et je pense que tout folklore qui se replie sur lui-même est condamné au musée ou à l'anecdote touristique. Quant au campanilisme forcené, c'est le premier nom du nationalisme : une langue et un folklore sont censés se partager, ils ne sont pas une propriété privée et une barrière... ;)
A bientôt

Écrit par : Ubu | 12/12/2004

Art, folklore et compagnie Cher Ubu,
J'avais "cliqué" et n'avais rien vu de particulier, si ce n'est que certains personnages ont des très grandes bouches... Je suppose que c'est pour indiquer les sourires! J'avais aussi trouvé beaucoup de morts mutilés... N'ayant que des dons artistiques très limités, je me suis bien gardé de commenter...
Quant au folklore: je crois que nous sommes à peu près d'accord et qu'il ne doit être considéré que comme faisant partie de la fête et ne peut donc être une chose sérieuse. Tout prosélytisme non "ludique" ou phagocytage des rites au profit d'une région, d'une langue ou d'un groupe d'individus est donc à proscrire...
Désolé pour mon matérialisme: si cela m'a servi dans mon passé scientifique, c'est malheureusement un handicap pour mon présent de bloggeur...
Amitiés

Écrit par : Armand | 12/12/2004

Cher Armand, Je ne te savais pas à ce point blasé : même le Gilles mamelu ? ;)
Amicalement.

Écrit par : Ubu | 12/12/2004

Poitrine impressionnante Cher Ubu,
Le gilles est marrant et provoquant: je suppose que l'auteur s'est basé que une oeuvre de Rubens pour le créer... Mais je ne crois pas que le dire soit digne d'un critique d'art! Je ne suis pas blasé, mais n'aime pas parler de ce que je ne comprends pas...

Écrit par : Armand | 12/12/2004

mouais, bof J'ai vu un bouquin reprenant pas mal de ses oeuvres l'an dernier, et je dois dire que mon impression fut mitigée.
Certes, le trait est net, précis, le dessin de qualité, et la critique sociétale très présente, avec toutefois une certaine tendresse.
Mais il y a quelques scènes où l'obcénité me semble tout à fait gratuite et n'apporte, à mon sens, rien à l'oeuvre ou à la caricature sociale.
C'est un peu lourd, j'ai trouvé.
Mais c'est mon avis, hein...

Écrit par : La Fée Carambole | 13/12/2004

Serge Poliart Grâce à toi, j'ai été voir les dessins exposés sur le site galerie.be. J'aime beaucoup ce côté subversif. Merci.

Quant au comm. sur le Pisa, je ne me suis pas fait bien comprendre. D'accord avec toi, qu'il faut faire quelque chose pour que nos élèves aient plus tard un avenir qui s'ouvre devant eux. Car sans espoir, que faire ? Ce que je ne supporte pas, ce sont les plaintes continues de certains, plaintes qui ne débouchent sur rien. J'aime les actions constructives. Bien à toi.

Écrit par : Madeleine | 13/12/2004

Merci de votre passage Cher Armand,
C'est vrai qu'il est aussi provocant, ce que l'anecdote de mon post rappelle, mais je pense que son oeuvre offre d'autres qualités, surtout dans la tristesse touchante des paysages et des hommes qu'il peint sans complaisance. En bref, j'aime bien ;)

Chère Fée,
Je comprends ton avis mais j'avoue que je comptais commander le livre en question au Père Noël ;) Même si je reconnais qu'il est un peu lourd, je te le concède volontiers, il me semble intéressant : la subversion est parfois une pudeur des sentiments, ne penses-tu pas ? Et la région est parfois pesante... ;)

Chère Madeleine,
Je devrai y retourner pour voir ce que ce site propose d'autre : il semble très intéressant. Quant aux plaintes, je dirais qu'elles sont le fruit de l'infantilisation systématique des enseignants : un peu de liberté permettrait à tout le monde de respirer, même si nous savons, par expérience, qu'il existe des profs "ronds-de-cuir", malheureusement.

A bientôt.

Écrit par : Ubu | 13/12/2004

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