30/12/2004

Rêves de feu

Bonne  année

À tous les passagers.

Le commandant Ubu

Vous souhaite

Un bon voyage

Dans vos rêves

Les plus fous.


 


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Tsunami

Si vous désirez faire quelque chose,
même à titre symbolique,

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28/12/2004

Catastrophe

Pour les 25 mille, peut-être 40 mille victimes des tsunamis en Asie du Sud, il n’y avait pas grand-chose à faire, si ce n’est développer certaines mesures de détection et des plans d’évacuation. On évoque également un million de personnes en situation très précaire suite à la catastrophe : l’aide internationale va venir, on l’espère, en conséquence. Sera-t-elle plus efficace que d’autres aides, bien pauvres encore, des aumônes en fait ? L’Unicef rappelle qu’un milliard d’enfants vit quotidiennement dans la misère. La Fao, organisation pour l’alimentation et l’agriculture, rappelle que 815 millions d’affamés peuplent notre monde et que les aides des pays riches ne feraient baisser ce chiffre que dans plusieurs décennies : ces aides sont d’ailleurs moins importantes que les richesses transférées par les travailleurs d’origine immigrée vers leurs pays d’origine. Le BIT (bureau international du travail) constate qu’environ 1,4 milliards de travailleurs gagnent moins de deux dollars par jour. Pendant ce temps, nous disposons de ressources suffisantes pour nourrir à leur faim 22 milliards d’individus : mais seuls ceux qui sont solvables seront servis. Les politiques d’aide alimentaire, américaine comme européenne, se créent des marchés captifs, des ressources à bas prix et cassent les cultures vivrières locales depuis des années : un bas morceau de bœuf, subventionné par la Communauté, coûte moins cher sur les ports africains que les productions de l’intérieur du pays, faute de structure de transport. Merci la Politique agricole commune ! Quant aux cultures locales, on leur substitue ce qui est exportable et les multinationales agro-alimentaires brevètent à tout va le patrimoine local.

Certaines catastrophes sont inévitables : agir sur un mouvement des plaques tectoniques est hors de notre portée, la nature nous dépasse inéluctablement et nous ne pouvons que soutenir les victimes de ces ravages. D’autres pourraient être évitées : elles sont produites par un système économique qui n’assure que quelques positions dominantes au détriment du plus grand nombre, elles sont le fruit de cette globalisation qui déraille parce qu’elle assure des monopoles là où devrait se mettre en place un commerce équitable. Les secondes ne sont pas des calamités naturelles : elles sont des politiques économiques délibérées depuis des dizaines d’années. Pour longtemps encore ?   



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27/12/2004

Clowneries 5 : la fin

Les sbires d’un télévangéliste qui le trouvait plutôt télégénique l’amenèrent chez leur chef : mais Jérôme ne voulut rien entendre, le show-business le lassait décidément et il se voyait mal faire le guignol pour convaincre le pékin moyen qu’il avait avantage à changer deux âmes sales pour une propre, cadeau bonus à l’appui. Le grand prêtre, gourou de secours d’une masse d’éclopés, de désoeuvrés et de vrais escrocs qui avaient trouvé leur maître, le remballa donc, séance tenante, au shérif de l’endroit, un sien cousin qui avait bataillé dans les Batignolles contre des avocats en robe verte, pas mûrs donc, et en justaucorps serrés, ce qui leur donnait très mauvais caractère : essayez messires et vous comprendrez ! Le shérif, pas mauvais bougre mais il fallait bien assurer la paix sociale, les élections, les frais de scolarité de ses enfants reconnus ou non, en plus de ceux de quelques-unes de ses maîtresses pas vraiment majeures mais il faut bien se détendre et puis on prend de mauvaises habitudes à force de fréquenter des prêtres et des politiciens, même qu’il restait de temps en temps une semaine en prison histoire de se refaire l’innocence et de s’égarer, à l’instar de l’auteur du conte, le shérif, disais-je avant d’être grossièrement interrompu par moi-même –il me faudra me ménager des comptes en tête à tête, un de ces jours, quand je l’aurai à nouveau à moi mais à force d’emprunter de multiples personnalités, de revêtir la psychologie de personnages improbables, j’ai parfois l’impression de ne plus me reconnaître le matin dans mon miroir, même quand je cligne de l’œil, et d’ailleurs je galèje derechef –  le shérif, ultimerai-je, décida de s’en laver les mains. Il proposa, parce qu’il aimait bien les clowns, de proposer la libération de Jérôme en le plaçant en compétition avec un cuistot crade, tendance nouvelle cuisine, qui réussissait à merveille le soufflé de cancrelats sur son lit de mouches fraîches : ainsi , la partie serait jouée. Le peuple choisit la libération du cuisinier, se disant que les surgelés n’étaient pas faits pour les chiens.

            On emprisonna donc Jérôme. Sa bande essaya bien de le délivrer, à l’exception notable de Tom, un des nains qui l’avait dénoncé aux autorités et qui passa trois soirées dans un bar branché à essayer de gravir un tabouret haut juché, auquel son veston à carreaux s’accrocha, le laissant en mauvaise posture : Marco, un des nains, resta suspendu aux barbelés de la prison ; Peter fut catapulté sur l’un des murs par un gardien irascible et s’y écrabouilla les os dans un grand pan spongieux; enfin, Jeannot et Matt, les deux géants, se firent dégommer en couvrant la fuite des autres, tant le géant décoré comme un arbre de Noël est une cible facile, même pour un gardien de prison beurré comme un petit Lu (cette publicité clandestine me permet de vivre, merci !). Un dimanche d’automne,  on tira Jérôme de sa prison et on l’amena à la potence cruciforme. Faute de corde, on l’y cloua. Il mourut vers les trois heures, à temps pour permettre à tout le monde de goûter en famille. On l’enterra à la sauvette : des clowns survivants sans doute. Il ne ressuscita point.


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26/12/2004

Clowneries 4 : la dérive

Elle mourut bientôt, suite à l’incompétence patente d’un médecin qui jugeait bon d’émailler ses ordonnances de calembours hâtivement recopiés de l’Almanach Vermot entre deux parties de golf, de papiers de sécurité sociale où manquait toujours une attestation ou une vignette et d’un contrat d’assurance privée dont les petits caractères expliquaient bien, pourtant, que l’on assurerait que les retournements d’ongles selon un certain angle et les panaris siffleurs. Jérôme en conclut une certaine rage : les villes où le cirque s’arrêta en firent souvent les frais. Les commerçants frémissaient lorsqu’ils voyaient débarquer les treize clowns – les deux géants et les trois nains excellaient dans les opérations combinées de vandalisme – avides de se colleter avec le monde entier et de décaper les rideaux gris de leurs farces éclatantes. Ils remplacèrent les filtres de couleur d’un carrefour particulièrement vital : les automobilistes, perturbés par les feux violets, rose saumon et bleu pâle, s’abandonnèrent à un monstrueux carambolage et crurent rêver en entendant les Pouêt-Pouêt idiots des véhicules de police, autre méfait de nos clowns. Ils projetèrent des confettis sur des peintures fraîches, versèrent du bleu de méthylène dans les réservoirs d’eau, arrosèrent façades et trottoirs de farine dérobée à un camionneur, estourbi et ligoté dans des guirlandes de Noël. On ne comptait plus les agressions à la langue de belle-mère, les coups de mirlitons qui tonnaient dans la nuit, les pétards qui résonnaient dans les hôtels de ville hantés par des fonctionnaires bleuis, enfarinés et couverts de confettis. De pauvres policiers furent molestés et couverts de goudron et de plumes. Des bénitiers furent remplis d’encre et gâchèrent les messes dominicales. Des panneaux ignorés du code de la route firent leur apparition. Des boîtes aux lettres officielles furent scellées, soudées ou engluées. Des tonnes de lessive furent larguées sous une pluie battante. Les habitants se terraient dans le refuge précaire de leur domicile dont la cheminée se retrouvait parfois encombrée d’oiseaux agressifs, la pas de porte de chiens furieux attirés par des kilos de boudins, les portes d’une rue complète se retrouvant parfois reliées par du fil de fer. La terreur règna jusqu’à ce que la police finisse par arrêter Jérôme, seul,  dans le square où il cuvait.

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24/12/2004

Joyeux Noël-Noël à tous.  

Joyeux Noël-Noël à tous.

 


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Clowneries 3 : le travail

Engagé dans un fast-food, il y multiplia les pains et les fishsticks, abreuva les tablées d’eau transformée en vin par l’adjonction de poudres diverses, picrate qui fut à ce point miraculeux qu’il réveilla quelques morts et pas mal d’ulcères. Son visage y faisait sensation mais l’attrait de la nouveauté s’estompa bientôt. Alors, il commença à vivre d’expédients : difficile de faire la manche pour une bille de clown ou de mener à bien un cambriolage. Il s’engagea bientôt dans un cirque de passage et y devint bientôt garçon de piste. Un jour où il revenait vers le cirque avec une commande de douze pains d’épeautre, à destination des trois nains et de deux géants dont l’estomac avait des délicatesses peu communes et dont le transit intestinal souffrait pour les uns de la hauteur, pour les autres de l’atterrissage prématuré, il entendit  une voix douce. Il lâcha les pains, qui rompirent leurs chaînes et s’enfuirent vers des pâturages plus verts où ils crurent retrouver leurs racines et ne rencontrèrent que des oiseaux de passage. Il se retourna et regarda : une paire de jambes minces, un tutu, un chignon blond et un visage plein de souvenirs qui baignaient dans un regard vert.  Jenny de retour, rencontre de hasard de l’adolescence devenue femme, Jenny qui rentrait dans son monde : ne trouvant guère de contenance, il s’étala. Il fut rejoint et ce ne fut pas la dernière fois.
Le patron du cirque avait un problème : homme autoritaire mais superstitieux comme pas deux, il s’était toujours fait un devoir d’entretenir une troupe de treize clowns, nains et géants compris. Seulement voilà, sa vedette avait décidé de quitter les aléas de la vie de saltimbanque pour les joies de la banque où, employé modèle, il deviendrait tellement apprécié qu’il pourrait exercer un mi-temps payé temps plein et demi avec quatorzième mois à la clé, ce qui prouve d’ailleurs que le milieu bancaire est beaucoup moins superstitieux que celui des artistes et ce qui explique sans doute pourquoi on parle rarement des intermittents de la finance mais je ne me serais pas égaré, par hasard, dans une digression dont la poésie apparaîtrait sûrement à un lecteur attentif, ce que vous êtes sûrement et ce dont je vous remercie avant de m’arrêter.  Donc, notre directeur se retrouvait avec douze clowns, nombre ridicule, et devait en trouver un treizième : peut-être que le petit jeune, oui vous savez le garçon de piste  acoquiné à sa trapéziste… Jérôme put enfin s’exhiber sur scène sans que nul ne frémisse et il se découvrit la force comique, sans doute parce que grâce à Jenny il se sentait enfin à l’aise dans ses baskets taille 52, faut-il le rappeler. Jusqu’au jour où Jenny tomba gravement malade…

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23/12/2004

Clowneries 2 : enfance et adolescence

Teint blanc à faire envie aux cachets d’aspirine, lèvres et nez rouges comme des cerises-tomates transgéniques - vous ne connaissiez pas encore : en fait, on a manipulé génétiquement des cerises et des pastèques et poum, voilà : on peut faire maintenant de la purée de cerises, une sauce bolognaise à la cerise, de somptueux Cherry Mary, des ravioles de flétan sauce cerise et plein d’autres plats qu’on peut agrémenter également de kiwis-citrouilles, si on aime vraiment la verdure sucrée ! – et des sourcils noirs : bref, une bille de clown.  Ajoutons que ses parents eurent la surprise, mais on n’en était plus à une grande découverte après les quolibets subis à la maternité, de lui voir pousser des cheveux fâcheusement hirsutes et nettement multicolores.  Bref, Monsieur et Madame Lacrèche envoyèrent bien quelques faire-parts de naissance mais en noir et blanc. Ils évitèrent le baptême, tant parce que cela rappelait un peu trop à Monsieur son boulot que parce qu’ils encaisseraient difficilement des fous rires hystériques d’un curé censé incarner la douceur : ils le non baptisèrent donc Jérôme, histoire de ne pas avoir à le décrire en public. Jérôme grandit dans la douceur qui sied à tout enfant : il arrachait les poils des chiens, les ailes des mouches (voire plus, si affinités) et constata très vite que les mouches se défendaient beaucoup moins que les chiens. Il connut quelques incidents avant de rentrer à l’école : un groupe de guêpes myopes confondit sa bouche  avec son essaim naturel, ce qui lui donna une élocution pâteuse pendant quelques temps, juste au moment où il apprenait à parler. Passons sur son entrée à l’école maternelle, où tous les enfants pleurèrent en le voyant ou parce que c’est la rentrée, on l’ignore. Passons sur la frustration de ses institutrices, qui auraient bien voulu être gentilles avec le petit difforme mais se rendirent vite compte que dans le cas de Jérôme, l’habit faisait le moine, à condition d’avoir une idée plutôt perverse du moine. Et puis, allez réagir aux exactions d’un gamin insupportable sans lui intimer de cesser de faire le clown.

            Jérôme, en dépit d’un nombre élevé de dépressions nerveuses dans le corps professoral et d’une forte envie de ses parents de l’inscrire dans une institution pour aveugles, grandit relativement normalement : à vrai dire, ses pieds se développèrent un peu vite, ce qui justifia l’intervention d’un orthopédiste bègue, qui se souvint d’une anecdote amusante d’un sien cousin dermatologue au sujet d’un bébé-clown. « B…b…bon ssssang, mais c’est b…b…bien sssûr »,  osa-t-il en son fort intérieur, prouvant que les phrases incomplètes n’étaient pas une tare de famille  et qu’il avait bien choisi sa voie en renonçant à une carrière d’orthophoniste. Jérôme chaussa donc du 52 fillette assez vite et s’en tint là. Lorsqu’il entra à la grande école, c’était un assez beau bambin, pour peu que l’on ne s’attardât point à ses deux extrémités, ce qui arrivait rarement, il faut l’avouer. Son adolescence se passa plutôt normalement : il eut même un certain succès auprès des demoiselles, dont une certaine Jenny, sans doute parce que ses déboires antérieurs lui évitèrent les problèmes acnéiques « propres » aux adolescents de son entourage. Et puis, se faire rouler des patins par un clown, c’était un fantasme inavoué des nymphes qui l’entouraient. Quant aux études, son intelligence vive et son discours net, hormis un zozotement de guêpe en furie (un souvenir de son enfance ?), déstabilisèrent ses professeurs. Il devint cuisinier qualifié.

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22/12/2004

Clowneries 1 : la naissance

Il était né la nuit de Noël, d’une mère femme de chambre et d’un père plongeur. Ses parents, qui travaillaient dans le même hôtel, avaient fricoté une nuit, à la fin de leur service : les deux étoiles clignotantes de l’enseigne illuminèrent sporadiquement leur accouplement bref mais intense  -qui donna bien des idées à plusieurs chats du quartier, lesquels miaulèrent de dépit par la suite en découvrant que même s’ils pouvaient se dresser sur leurs pattes de derrière, l’excitation du moment les amenait inéluctablement à se casser la gueule et que, décidément, les minettes avaient des griffes, qui leur permettaient d’écarter les pauvres matous, jamais à l’abri de l’atterrissage agressif d’une pantoufle, d’une botte ou d’un bahut breton, si les voisins sont particulièrement costauds et bretons, et il y a qui osent parler d’une vie de chien, je vous jure, c’est scandaleux, amis félins : organisons une rave party, un meeting ou un colloque pour la reconnaissance de nos droits ! On nous brime, on nous spolie : je ne serais pas en train de m’égarer un rien, là ? – sur les poubelles débordant d’enthousiasme et de poulet froid (poisson froid, le samedi matin : heureusement, c’était un jeudi !) où les matous s’égaillaient joyeusement, ce qui prouve que le conteur aussi peut parfois retomber sur ses pattes. Les pattes du plongeur, humides encore de liquide vaisselle, plongèrent  dans le tablier de la femme de chambre : comme elles apprécièrent ce qui s’y trouvait, elles développèrent certains sujets que la décence m’interdit de nommer ici et puis, on peut tout de même leur laisser un peu d’intimité. D’ailleurs, à part les étoiles, les chats et moi, personne n’avait rien remarqué.

            De cet instant de plaisir, outre un passage des tenues de travail dans les machines à laver de l’hôtel (les poubelles, ça tache !), naquit donc, neuf mois, quelques échographies et papiers de mutuelle plus tard, un beau bébé. Enfin, beau mais étrange : le médecin accoucheur faillit le lâcher de surprise quand, après nettoyage, le nouveau né s’avéra maquillé de naissance. Problème de pigmentation : telle fut la conclusion du dermatologue appelé en urgence, une fois son fou rire passé. Un cas intéressant : cela il le dit immédiatement après, révélant à la fois qu’il avait des difficultés avec les phrases complètes  - sujet/verbe/complément, c’est pas compliqué tout de même ?- et qu’il pensait aux colloques somptueux où il pourrait organiser des soirées diapos avec ses copains, en n’oubliant pas les commentaires comiques de rigueur : peut-être qu’à l’occasion, il sortirait même un verbe, rien que pour tous les épater.


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20/12/2004

La poupée

Une gosse chavirée écoule des larmes sales

au fil du temps qui la lacère

Yeux exorbités, jambes craquelées

La Sphynge plane dans la grisaille

ìlluminée des petits matins de la défonce

Un peu de bave sur un peu de boue

Un bras bleui par le temps qui baisse

La poupée de paradis toute fripée

Glisse du banc, embrasse l'asphalte

Et se vomit


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18/12/2004

Le vieil arbre

Un vieil arbre esprit sentencieux

se sent frémir et pleure les feuilles de sa carcasse

Ses émotions qu'il croyait ébranchées

le battent et lui déchirent la raison

Il se laisse aller à ressentir

la peine de n'être qu'une croyance

Sans pouvoir exposer ses sens il chute rouge et or

Et s'écartèle les racines dans la terre

et hurle un appel froid à la hache

pour devenir cercueil et berceau des amants méconnus

L'amour le brûle, l'embrasse au plus ferme de sa chair

Au premier coup un peu de sève s'accouple stérile

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Enseignement soldé

Le psychodrame semble se dénouer : la douche d’Arena a fait office de bain de vapeur. Pendant ce temps, on ne parle plus des sujets qui fâcheraient. On oublie les résultats de l’enquête Pisa (http://www.agers.cfwb.be/@librairie/documents/ressources/A007/index.asp) : une logique du constat n’amène pas une action construite. On oublie de commenter la consultation des enseignants (environ 10% de réponses!) et les projets inclus dans la Déclaration commune, signée par à peu près toutes les organisations représentatives, qui ont juste oublié d’en informer leurs membres ou affiliés auparavant : sans doute est-ce une nouvelle manière de faire fonctionner la démocratie « institutionnelle ». Le texte pratique la langue de bois dans toute sa splendeur : il laisse un goût d’écharde, d’autant qu’il ne recueille, jusqu’à preuve du contraire, que l’approbation des hiérarchies d’organisations qui n’ont, à ce propos, représenté qu’elles-mêmes. Evitons d’ennuyer les enseignants, qui sont sur le terrain et ne comprendraient rien à la bonne gouvernance. Ne préoccupons pas les parents qui ne connaissent pas le jargon institutionnel. Ne perturbons pas les élèves, qui n’ont pas encore le droit de vote et qui coûtent beaucoup trop cher. Et surtout, ne revenons pas sur les causes profondes d’un échec global de l’enseignement de la Communauté française : le citoyen serait obligé de conclure à un échec de la Communauté française elle-même et de s’adresser aux (ir)responsables qui l’ont gérée. Et puis, une génération sacrifiée de plus, des gaspillages supplémentaires, une soumission du service public aux exigences des rares entreprises qui ne délocalisent pas, ne font pas faillite ou ne restructurent pas, qu’est-ce que ça change ? Rien, forcément, quand l’institution perd sa crédibilité, entraînant un chœur émouvant d’organisations dans son marasme grotesque au nom du plus petit commun dénominateur, sans doute. Désolé pour les élèves qui s’efforcent, les parents qui s’investissent, les profs responsables : vous n’avez plus voix au chapitre puisque la page est déjà tournée. D’ailleurs, les premières négociations se produisent déjà et vous l’ignorez, inculte que vous êtes : on travaille pour vous, on vous prépare un beau cadeau ces temps-ci et vous devrez l’accepter, que vous le trouviez à votre goût ou pas. Au moins, vous serez informés, jusqu'à ce que la baignoire à bulles d'un MR, le distributeur de canettes d'un PS, l'indemnité de vélo d'un Ecolo ou la subvention aux bénitiers d'un CDH vous distraie et vous indigne.  Une ministre de plus marquera son passage par une improbable réforme de l’enseignement, jusqu’à la prochaine : on n’oserait dire que l’enseignement public se solde à bon compte ces temps-ci, même si ce n'est pas un phénomène inédit. Dont acte.

 

 http://www.agers.cfwb.be/@librairie/documents/textes_officiels/041129_DC.pdf

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17/12/2004

L'ivrogne

Il est assis : ses jambes sont lourdes, ses yeux sont fatigués. Il est face à son verre : l’éclairage clair du bistrot se reflète, traverse parfois le liquide, lui éclabousse les yeux. Ce qu’il était avant de rentrer s’accroche à lui : l’ivresse n’est pas encore assez forte. Il veut s’oublier, verre après verre, ne plus penser à ce qu’il délaisse, noyer son angoisse à grands flots jaunâtres. Ses lèvres baignent dans une nouvelle amertume. Il ne retournera pas au boulot, chez lui ou ailleurs : il ne bougera plus. Ses gestes pataugent, sa tête part en vrille et sa main renverse le verre.

La serveuse s’approche, avec un torchon qui en a vu d’autres. Elle éponge mécaniquement. Lui regarde, hébété, la main fine, remonte le bras puis l’épaule. Il voit le visage encore juvénile, doux et réservé : elle se sent observée et le regarde, avec un petit plissement des yeux. Il rougit de son ivresse : il voudrait la lune. Il combattrait des dragons, des ogres, des géants, même des créatures qu’aucune imagination n’a encore inventées : il commande un café en bégayant. Elle lui sourit, décidément. Douze cafés et quelques passages aux toilettes plus tard, il se sent à nouveau frais. Le café est fermé, les clients sont partis et Don Quichotte a retrouvé Aldonza : il est à nouveau heureux.  


16:09 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (12) |  Facebook |

La vendeuse

Le sourire se coince : la fatigue épuise les zygomatiques, les étire. Il faut se concentrer : le client attend d’être servi, il paie son respect et exige la politesse, des prosternations. Il faut être gaie jusqu’à l’épuisement : et mon sourire, je vous l’emballe aussi ? Il faut, il faudrait, j’aurais voulu : la paire de ciseaux attaque le papier avec plus de violence, comme s’ils voulaient se lancer dans une parabole bien sèche et se loger dans l’indéfrisable de la cliente qui offre des chaussettes, un porte-serviettes et un raton laveur déshydraté. Les nœuds du ruban se font rageurs. Les parfums lourds de la pluie et les musiques de fêtes, entêtantes, lui poissent le crâne : elle a envie de fuir où on ne sent rien, où on n’entend rien, elle voudrait perdre la tête. Musique aussi dans le métro, mêlée aux odeurs d’aisselles : silence de son appartement qui sent le renfermé, l’abandon. En quelques mouvements, elle se déballe et se couvre de ses tenues confortables : un rien de douceur. Elle se regarde : elle n’a plus cette élégance professionnelle qui impressionne le chaland du lèche-vitrine, le client aux ruts inavoués. Ses cheveux retombent au hasard, le démaquillage laisse respirer la peau. Elle se sourit dans le miroir : elle s’aime quand le soir lui appartient.

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16/12/2004

Le fou

Pas à pas : des trolls hideux le traquent et ses jambes sont lourdes. Il titube : une fée lui tend ses bras blancs. Ses peurs s’exhalent en petits cris, en sueurs moites. Ses jambes lui échappent, il heurte les obstacles : des rochers, des arbres, des pierres qui mollissent dans la chaleur étouffante. Sous les frondaisons, l’éclat insoutenable du soleil semble le poursuivre, comme si chaque rayon avait le désir de le transpercer pour s’abreuver de son sang. Ses goules familières le harcèlent, des harpies lui déchiquètent le foie : des peuples de fourmis, de chenilles, de scolopendres lui parcourent le corps. Et lui poursuit sa course d’une horrible lenteur avec ténacité, jusqu’aux rivage paisible d’un lac où il se plongera et s’abreuvera, bercé d’innocence. Le fou soliloque sur la place froide : le soleil d’automne glisse sur les volutes de sa barbe hirsute. Les badauds le regardent, consternés : le coup d’œil lourd de ceux qui croient se rendre quelque part. Ils sursautent, surpris par ses petits cris, s’émeuvent parfois. Ils oublient qu’il vit chaque jour ses propres aventures où eux n’existent pas, ne sont que des contours de paysage insignifiants. Le fou sourit à son reflet dans un lac qui frémit sous la caresse du vent, qui perce sous la flaque où trois papiers gras et deux  feuilles mortes achèvent de se noyer.

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La benne

Elle marchait avec son pas de grenadier titubant, déhanchant sans grand talent ses deux éclats de fesse sous un soleil qui n'avait guère envie de se lever pour un spectacle si affligeant. Elle pensait   -  la vraisemblance nous oblige à préciser qu'une telle activité lui était peu coutumière  -   ou plutôt elle songeait : l'asphyxie de ses sourcils noyés sous les plis de ses rides en témoignait.  Bientôt, son pas militaire l'aurait amenée jusqu'à la boutique et elle frémirait de sadisme contenu face aux corps de ces jeunes arabes qu'elle soumettait à sa férule toute disciplinaire. Madame la Directrice avait un problème : elle détestait tout ce qui pouvait être moins laid qu'elle, surtout lorsque c'était étranger. Une pensée égarée devait lui signifier que ce serait une tâche immense puisque les sourcils réapparurent, ses rides s'étant rétractées, honteuses de s'être exhibées.

            Elle marchait et ne pensait plus lorsqu'elle se sentit prise à bras le corps et propulsée dans les airs par des bras manifestement masculins. Son  mouvement de dégoût fit place à un hurlement particulièrement intense lorsque la benne du camion d'ordures lui broya les os  du crâne en fines esquilles et fit saillir sa langue déjà chargée, quoique matinale. Trois passants vomirent face au hachis, l'un d'entre eux simulait. 

            Le médecin légiste fut forcé de récupérer des morceaux de cervelle dans de vieilles boîtes de conserve aux relents douteux : en dépit de son professionnalisme avéré, il fut incapable de les distinguer des restes à demi décomposés de haricots sauce tomate ou de pâtée pour chien.  On décida d'incinérer le contenu de la benne.

            Le parquet céda l'enquête à la voirie communale, celle-ci ayant subi le principal préjudice.

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15/12/2004

Le sous-bois

Ses pas glissent sur les feuillages. Elle avance, encore sonnée par leur brutalité, leur violence quotidienne. Les escarpins entaillent ses pieds fatigués : aller et venir, aller et venir… Et les étreintes de la nuit lui collent leur moiteur sur tout le corps : aller et venir… Les rictus des clients coulent les uns après les autres : un filet de bave pour l’un, l’œil qui se plisse de l’autre, la bouche étirée d’un troisième. Comme chaque matin, elle se sent sale : la douche n’ôtera pas leur odeur, la sensation de ceux qui tremblent, qui blessent, qui pleurent parfois. Elle ôte les escarpins : ses pieds s’imbibent du feuillage humide tandis qu’elle sent glisser l’air du matin. Elle respire : son brouillard léger se mêle à celui des plantes. Pendant quelques instants, elle s’écoute vivre. Pendant quelques instants, la putain sourit : c’est quand personne ne la touche qu’elle se sent à nouveau quelqu’un.

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12/12/2004

Les petits matins

Au son de matins ivres de perte

qui résonnent à mon coeur

comme autant de musiques saoules

 si évidemment distantes dans leur noirceur

Je me réveille de mon engourdissement vital

en pelotes d'instants sitôt oubliés

Je m'étends au-delà de mon être

sans rencontrer personne

Si ce n'est dans un miroir qui me fixe étrangement

Avec le dédain grossier de ces choses qui ont déjà tout vu

Passer et éprouver le besoin d'arrêter un vivant

pour lui parler et un peu plus, si affinités

A fleur d'étoile


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A propos de Serge Poliart

Je reviens d’une petite visite à La Louvière, ma ville de cœur, ma ville à moi, envers et contre tout. J’ai eu l’occasion d’y aller voir l’exposition d’un peintre qui mériterait, à mon avis, d’être reconnu. Il s’appelle Serge Poliart : il peint des chats, des enfants morts, des hommes abrutis, des prêtres priapiques, des Gilles idiots… Il provoque parfois, au détour d’un détail, l’actualité locale. Un personnage idiot, se reconnaissant peut-être au gré d’une de ses toiles, s’est présenté dans la galerie qui l’expose pour y faire décrocher des toiles sacrilèges, les toiles qui désacralisent les Gilles. L’anecdote est étonnante, même s’il ne faut pas la monter en épingle : une subversion, qui s’est muée en tradition et même en patrimoine Unesco récemment, s’en prend à qui la montre sous un jour dérisoire. Dans le même ordre d’idée, la Fondation Duchamp avait porté plainte contre un artiste qui avait osé pissé, lors d’un happening,  dans un des urinoirs Dada du père Marcel : on n’aurait osé en rêver !

 

Le carnaval provient souvent d’une tradition médiévale : la fête des fous, que relate le début de Notre-Dame de Paris de Hugo et à laquelle Rabelais rend hommage dans une partie notable de son œuvre. Cette fête était une véritable subversion : elle inversait les valeurs et relayait ainsi les chahuts des étudiants, les fêtes qui précédaient le Carême et les fêtes du Renouveau que le christianisme s’est approprié sous la forme de Noël. En fait, le Moyen Age et la Renaissance faisaient la fête profondément et violemment, n’hésitant pas à se vautrer quelques jours dans le grotesque pour se plonger dans un quotidien très grisâtre. On constate que ces « traditions » suscitent parfois leurs intégrismes : surtout, ne pas toucher au folklore ! Pourquoi donc ? Parce que celui-ci serait devenu un patrimoine ? Etonnant détournement, qui ne rend pas hommage à ces festivités qui devraient se concevoir à la bonne franquette et qui, pompeuses et patrimoniales (un pléonasme), n’ont plus rien de fêtes. Etonnante lutte, aussi, contre la subversion artistique qui ne relève pas encore du patrimoine…

 

J’emmerde le patrimoine quand il ne correspond plus à du vivant : les vieilles pierres que l’on protège méritent de sauter si personne ne les fait plus vivre (même si j’en apprécie certaines), les traditions de se voir abolies si l’on en a perdu le sens. Ce que Serge Poliart rappelle aussi, ce sont ces paysages du Centre, misérables et touchants, ce sont ces têtes accablées qu’il peint avec un humour grinçant, ce sont ces têtes de cons qui, miracle de l’art, se sont reconnues.  Toute une humanité sortie de nos rêveries face à nos réalités pénibles : une histoire d’humour avec sa région…


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10/12/2004

Des mots...

Les mots blessent

Des traits amers

En langue acérée

Qui vagabondent

De petites méchancetés

Toutes quotidiennes

Lancées à vau-l'eau

Imprécises

Des prises d'assurance

Sur une existence si peu coûteuse

Qui se greffe

Et parasite

 

Des coeurs écorchés

Des angoisses éteintes

Un autre ailleurs

Dans les parages

Des clowns désaxés

Des marionnettes grises

Des ivresses moroses

Qui planent bas

Des mots toupies

Qui tournent sur eux-mêmes

Vident leur substance

S'absentent

 

Des bribes saisis

Au vol

Égarés de solitude

Brisés

Des mots qui se perdent

S'affrontent

Se noient

Se brisent

Jusqu'au tout dernier

Inspiré et craché

Une dernière peur

Achevée


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08/12/2004

Aimez-vous le pisa ?

Je m’étonne, à chaque fois, du caractère définitif et significatif que l’on accorde au test Pisa (Programme international pour le suivi des acquis). J’ai tendance, pour ma part, à n’y déceler qu’un immense sondage, qui a l’intérêt et les limites techniques de tout sondage. On sait qu’un sondage a un commanditaire : ici l’OCDE, organisme qui s’impose une certaine conception du monde. On sait aussi qu’un sondage, contrairement à une étude scientifique, trouve souvent ce qu’il cherchait à prouver : il n’est même pas une étude sociologique fiable, juste une vue de l’opinion qui a pour spécificité de modifier le champ qu’il prétend étudier. Pisa met en avant les compétences. D’où l’importance d’une analyse des sources, donnée étrangement absente de cette enquête (voir la critique d’un test précédent http://www.changement-egalite.be/article.php3?id_article=216 ou même le test lui-même

http://www.enseignement.be/@librairie/documents/ressources/A002/index.asp ). J’y ajouterai également la sélection étonnante des copies retenues (le hasard des noms) et un protocole variable selon les pays (les établissements de la Communauté française participent, toutes orientations confondues) ainsi qu’une procédure par questionnaire à choix multiple peu prisé dans les enseignements francophones (même si au Québec !)

 

C’est cette enquête qui se devrait établir une perception significative de notre enseignement : certains résultats glacent le sang. Ainsi, plus d’un quart des élèves testés et retenus de la Communauté française ne maîtrisent pas les compétences minimales en lecture. : lorsque l’on conçoit que l’on traite ainsi d’un vecteur privilégié de l’enseignement, c’est effectivement inquiétant. J’ai souvent eu l’impression que le métier de professeur se résumait à une gestion du désastre : ainsi au lendemain de corrections de copies médiocres, je me demandais quelle était la portée de ma fonction et son intérêt réel. Et puis, ma mémoire me jouait un vilain tour : elle me rappelait à mes souvenirs. Ainsi, je pouvais me dire que j’avais navigué entre le rénové et le traditionnel, ce dernier m’ayant sans doute permis de réussir mes études universitaires : non que le premier se soit discrédité mais je dus vite constater que ses méthodes étaient rejetées par une société beaucoup plus conservatrices que les quelques innovations qu’il prétendait insuffler. Aléas de la pédagogie en chambre ou inadaptation chronique de nos conservatismes chroniques ? J’avouerai que, issu moi-même d’un type d’enseignement  poussiéreux, je persiste à plaider pour des valeurs de base et n’avale les réformes qu’après les avoir évaluées. Je serais curieux de voir combien de nos pédagogues distingués ou vulgaires ministres s’avèreraient compétents dans ces apprentissages procéduraux qu’ils imposent à nos chères têtes blondes. Et combien de professeurs s’y retrouveraient réellement, si je dois en juger par leur repli pédagogique ?

 

Certains élèves travaillent, et même beaucoup. Le fils d’une amie, en première générale, travaille en moyenne deux heures par jour. Pas énorme, me direz-vous ? Envisagez simplement que ces deux heures sont censées compléter les huit périodes de cours quotidiennes où l’élève, en bonne logique, serait tenu de réaliser des tâches-problèmes, c’est-à-dire de mettre en œuvre des savoirs à peine maîtrisés afin de les utiliser dans d’autres tâches par la suite : pas si simple. En même temps, il lui serait demandé, à cet élève, d’atteindre des socles de compétences : si je caricature à peine, des savoirs à moitié maîtrisés devraient permettre d’aboutir à une procédure finale réussie… Etonnant ? A ces pratiques quotidiennes s’ajoutent les évaluations : sommatives, formatives, certificatives. En clair, que signifie ce jargon ? Les premières évaluent la somme des connaissances acquises (des interros, en fait), les deuxièmes sont en fait des exercices qui permettent de repérer les difficultés d’une tâche et d’éventuellement y remédier, les dernières s’offrent comme la cerise sur le gâteau puisqu’elles légitiment le diplôme, dont tout le monde ne cesse de dire qu’il ne sert à rien : motivant, n’est-ce pas ?

 

Et pourtant, l’horreur est humaine : il y a des évaluations qui ne correspondent à rien. Passons sur les mauvais profs (il y en a !) et sur les pitoyables évaluations externes (certaines sont de véritables fumisteries) et venons-en à une évaluation utile et authentique : les tests psychotechniques. Je me souviens d’une connaissance qui avait bloqué un ouvrage intitulé Les tests démystifiés : chaque fois qu’il passait un test de recrutement, il devenait le candidat idéal. Dans le cadre d’un centre de formation privé, je me suis moi-même soumis à un test psycho-technique censément révolutionnaire : je fis le meilleur résultat devant des ingénieurs qualifiés. Me voilà devenu par la grâce d’un test le meilleur technicien possible, de matheux forcené, moi qui ai tendance à taper avec le mur sur le marteau  et qui bricole rarement, en tout cas jamais sans trousse de secours à portée des éventuels moignons. En fait, ce test de compétence technique n’était qu’une simple application de la logique prédicative associée à quelques rudiments d’arithmétique. Je suis donc devenu prof de français : heureusement pour nos entreprises ! Il n’empêche, lorsque des tests mettent en avant des préjugés et les soumettent à leurs soins palliatifs, ils n’ont qu’une qualité : leur obsolescence.

http://www.tdg.ch/tghome/toute_l_info_test/l_evenement/resultats__8_12_.html


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07/12/2004

Colère : fin

Les pièges à éviter

 

Que la caricature est salubre lorsqu'elle garde sa dignité ! Gloser sur les moeurs de tel homme public n'est guère que du sensationnalisme de bas étage, fût-ce au nom de la satire. L'humoriste ou le polémiste ne peut viser un individu en particulier, sous peine de se complaire à l'étalage de tripaille pour repaître une populace réjouie. Il doit viser les aberrations que celui-ci représente, les incuries d'une société qui camoufle ses bâtards. Il doit avoir l'élégance de combattre plus puissant que lui et défendre sa liberté d'expression : les dommages collatéraux, voilà l'essentiel de son travail. Qu'un critique reproche dans ses textes la platitude du style d'un écrivain ou la complaisance de ses sujets, ce n'est que justice s'il y implique tous les livres plats et complaisants. Et si un dessinateur caricature les bêtises d'un politique, nous devons pouvoir sous-entendre qu'il prend parti contre la bêtise de la politique et pas contre un individu isolé. Ce n'est pas sous prétexte que les moindres sujets de discorde semblent tomber dans le domaine public qu'il faut se permettre d'être trivial gratuitement. Si la rhétorique, la maîtrise technique embellissent la colère, ce n'est pas pour céder au fameux sens commun, l'autre nom de la démagogie. Des opinions claires, défendues avec talent et violence (verbale et écrite, exclusivement!) sont dignes d'admiration lorsqu'elles ne perpétuent pas des simplifications abusives. La rhétorique n'est pas qu'un moyen d'enjoliver, elle est également un moyen de penser, de réfléchir et ceux qui la maîtrisent ne peuvent se laisser aller à admettre n'importe quoi ni à baver de rage. Même si leur pouvoir de persuasion restait intact, leur victoire ne serait qu'un vulgaire coup bas. Qu'ils assument donc les responsabilités de leurs actes, et qu'ils nous poussent à les soutenir si on les vise pour ce qu'ils ont écrit ou montré ! C'est peut-être pour cette raison qu'il y eut des mouvements d'opinion clairs en faveur de Scorcese, de Rushdie ou de Taslima Nasreen: ces cinéastes, ces écrivains n'ont jamais renié leur oeuvre face aux flots de haine qu'ils ont suscités. Comme la bêtise et la barbarie avaient choisi leur camp, il nous était facile de choisir le nôtre. Les menaces, symptôme de sauvagerie chronique, n'ont pu en influencer que quelques-uns, les frileux de toujours et les fanatiques de tous ordres, et dégoûter : la haine était le fruit de leur propre paranoïa et donc malhonnête. D'ailleurs, un appel au meurtre n'a rien de rhétorique, il nécessiterait plutôt un suivi psychiatrique de ceux qui le lancent.

 

 

Tentative d'indéfinition

 

Tristes barbaries des foules qui réagissent aux slogans haineux et xénophobes, haines quotidiennes, conflits; que notre colère, toute littéraire, semble s'éloigner des pires sauvageries humaines. En fait, elle a ce côté inoffensif, en fin de compte, de tout procédé qui met à distance un sujet d'intérêt pour mieux le violenter. Ses atteintes ne sont souvent que littéraires, sauf lorsque la politique s'en mêle et il est révolu le temps où l'on se battait en duel pour des répliques acerbes. En fait, si l'on s'en tient à des attitudes raisonnables, il ne nous reste guère que l'indignation, très à la mode, ou la critique agressive, parfois malhonnête, ou encore les voies de l'ironie, dont les subtils mécanismes souffrent d'être accommodés à toutes les sauces. Le colérique, de tempérament emporté, comme on s'en doute, se retrouve bien seul et pas trop fâché de son isolement, s'il tient à sa sincérité. De fait, ses émotions, si elles veulent rester dignes, gagnent à rester individuelles d'abord, afin de les partager ensuite. Il ne s'agit pas de reprendre de vagues formules toutes faites pour prouver son humeur : il faut, pour être crédible, tant à ses propres yeux qu'à ceux d'autres individus sans importance collective, exprimer sa rogne avec talent, comme une sorte de défoulement qui laisse à vivre par la suite. Là encore, les mécanismes de la rhétoriques se mettent en branle : comment mieux apprécier un écart rhétorique que par comparaison avec la langue simple de la communication ? Ainsi la colère reste-t-elle une émotion humaine, affective, une relation à un autre homme, ce que la haine a oublié d'être.

 

Pourquoi la colère ne serait-elle pas une émotion divine ? Les dieux de l'Olympe la pratiquaient de temps à autres et c'était pour eux un moyen, certes bien étrange, de montrer leur intérêt à l'égard des humains. Les héros étaient furieux et ainsi humains : Achille pleurait Patrocle et massacrait Hector mais le geste était excusable et même admirable. Les crimes passionnels valent souvent à leurs auteurs l'indulgence des jurys, tant les excès d'humeur semblent à chacun inhérents aux histoires d'amour. Voilà une société bien étrange, qui excuse que les hommes s'énervent et voient rouge, en toute spontanéité : elle y perçoit son humanité, jusque dans ses dérèglements. Mais face aux débordements de haine, quoi que l'on essaye de comprendre, on se retrouve désarmé, comme si plus rien d'humain ne pouvait subsister chez ceux qui la pratiquent. Alors, dans ces moments-là, pour ne pas perdre le sens de l'humanité, nous nous devons de nous mettre en colère, même en pure perte.

 

 

Remerciements

 

Je désire remercier Albert Jacquard et, dans une moindre mesure, Jean-Louis Debré sans qui l'idée de cet article ne me serait pas venue.

Je désire remercier aussi ces fanatiques et ces extrémistes de tous bords qui me font douter de l'humanité au hasard de ma misanthropie déjà si naturelle. Je remercie les auteurs que je pense avoir compris, et même trop bien compris, et les manuels de rhétorique que je peux cesser de malmener à présent. Je remercie également mes têtes de turc favorites, qui m'ont permis d'abandonner la télévision où elles passaient trop souvent à mon goût. Je remercie enfin les bruits de la ville, les petites vexations qui entretiennent mes aigreurs d'estomac, le café, parce qu'il m'énerve, et le tabac, parce qu'il me calme.


15:22 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (14) |  Facebook |

Colère 3

Les flèches de l'acrimonie

 

La victime se compare, forcément en mal, à tout ce qui vole bas : les animaux supposés les plus vils, les matières les moins nobles forment les attributs grotesque dont la pare le colérique. Ici, c'est le pire qui persuade, même la proie se sent obligée d'être convaincue lorsque les coups pleuvent. Elle plie l'échine, se rompt sous le fardeau des comparaisons les plus douteuses et se cabre parfois tant on en rajoute dans la description. Ce n'est plus un individu qu'on agresse mais bien un support de la connerie, de la connerie de celui qui attaque comme de celui qui ne se défend pas ou peu. Il ne s'agit plus de parler, de dire quelque chose mais de s'abreuver tous deux à un concentré de rebut. Les qualificatifs s'amoncellent, les coups sous la ceinture se multiplient. Plus d'homme, juste un con, une tête de noeud ou une sous-merde bien fraîche et presque consentante. Seule cette participation passive permet à la haine d'exister : les flèches ne peuvent se diriger que dans un seul sens. Nul besoin de riposte, cela deviendrait une rixe où les protagonistes, soucieux de vaincre tous deux, s'oublieraient dans leur rivalité au détriment de la qualité de leurs injures. La colère n'atteint un degré de vraisemblance et de perfection que lorsque son objet se laisse réduire à pas grand-chose, suivant l'inspiration du moment. Elle en excite davantage celui qui y assiste en charognard, puisque les délices des sacrifices surpassent le plaisir fugitif d'observer un combat de gladiateurs. L'intérêt réside en cela même, la souffrance et les sursauts de l'individu blessé dont on sait qu'il ne pourra se relever des assauts féroces de son vis-à-vis. La comparaison n'est plus seulement une figure de style : elle devient le symbole de la réification de la victime, aux yeux sadiques de l'agresseur comme à ceux du public. Seule la chose, souillée d'ignominie, garde quelque intérêt pour ce dernier : l'injure peut être une oeuvre d'art, rarement l'injurié.

 

Tantôt, ce sont de simples insultes, fruits de l'énervement quotidien et sans beaucoup de portée : les engueulades d'embouteillages, les rognes anonymes ne visent personne en particulier et tout le monde en général. Elles restent des défoulements trop éphémères pour attirer même le simple badaud. Tantôt, l'injure devient personnelle et même intime : on sent que victime et agresseur se connaissent ou font connaissance tant les mots cognent. Les propos se font scabreux, violents jusqu'au paroxysme et l'entreprise de démolition devient enchanteresse. Que l'objet de la fureur ne puisse s'en relever, voilà notre désir le plus profond ! Infamie, calomnies, toutes méchancetés gratuites qui nous attirent par leur virulence : les vacheries littéraires n'échappent pas à la règle. Les critiques qui nous plaisent vraiment sont ceux qui assassinent, en quelques mots durs et habiles, méprisants et grossiers. Pourquoi rendre hommage, c'est si ennuyeux ? D'ailleurs, les mondanités sont faites pour cela et l'hypocrisie est si lassante à force de répétition. Tandis qu'une méchanceté, bien vile et mesquine, prend les allures de la sincérité, voire de l'honnêteté... Chez un critique trop aimable, on subodore le copain, la relation, une communauté d'intérêts peu propices à l'objectivité et à la déontologie. Chez le dandy de grand chemin, c'est l'honnêteté qui prime, pense-t-on. Et l'on excuserait presque ses débordements, ses gestes indélicats, ses pitreries : c'est le jongleur qui dénonce la jungle, la vraie, de ceux qui se connaissent bien à l'exclusion de tous les autres. Ainsi oublie-t-on trop souvent que ces jugements habiles sont sans doute parmi les plus partiaux. Ils sont d'autant plus insidieux qu'ils se montrent vachards à cause de préjugés bien masqués derrière des jugements lapidaires. Est-ce réellement l'attitude d'un honnête homme ? Pourtant, ces critiques acerbes nous plaisent, à l'égal de ces dessins de presse et autres caricatures qui nous restent en mémoire. Là encore, le trait peut nous sembler grossier ou dessiné au rasoir, notre plaisir immédiat à la vue d'une mise en situation grotesque l'emportera souvent sur la réflexion. Et nous nous indignerons en toute bonne foi des ficelles des affiches de propagande politique en oubliant combien un dessin ravageur peut l'emporter sur un discours (mal ?) construit. Nous préférons décidément le théâtre de Guignol à la responsabilité civique.


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06/12/2004

Colère 2

La haine est une si douce émotion...

 

Il arrive que la colère ait de drôles de relents, pas très frais : ceux qui arrivent vraiment à détester en littérature sont rarement des gens très fréquentables. Bien sûr, il faut vraiment haïr parfois pour montrer sa lucidité. Bien sûr, lorsqu'un écrivain monte à la charge d'une figure de société, il lui arrive de mettre le doigt sur l'abcès, tel Stendhal qui trace le portrait du Contrôleur général Rassi dans La Chartreuse de Parme. Certains parviennent à préserver leurs distances et observent autant leurs émotions que ce qui les a provoquées. Ils réfléchissent avant d'écrire et ironisent. Ainsi Montesquieu et Voltaire travestissent-ils leurs aigreurs sous les dehors aimables de contes philosophiques : ils croient aux réformes. Parfois, la liberté de se fâcher doit avoir recours à d'autres artifices : la chansonnette devient subversive, le bouffon devient l'exutoire des émotions rentrées. Les fêtes et autres carnavals deviennent des manifestations, parfois inoffensives, de toutes ces émotions réprimées : enfin, les fous deviennent des rois parce que, sans doute, le roi est fou. Dans Notre-Dame de Paris, cette même foule qui sacre Quasimodo lors du jour des fous deviendra la vague de colère qui s'attaquera à la cathédrale, voire à la royauté : on imagine qu'elle annonce les foules de sans-culottes et de mégères peu apprivoisées fêtant les victoires faciles contre la noblesse tant haïe des années terribles. Le carnaval devient macabre, la lucidité s'est perdue dans les marées des rancoeurs. Les colères collectives tournent vite au massacre, les hommes deviennent des animaux ou des éléments déchaînés : chez Hugo, ils ne redeviennent des individus, parfois, que lorsqu'ils meurent, pas quand ils tuent, victimes d'instincts qui les dépassent.

 

L'injure semble bien fade, face à ces émeutes qui, bien que littéraires, semblent trop vraisemblables pour les passer sous silence. Cependant, gardons-nous de la négliger : elle utilise des procédés similaires.

Ainsi, l'homme deviendra-t-il une bestiole nuisible, un animal puant sous la plume d'un de nos imprécateurs professionnels. Léon Bloy décrit ainsi une dévote à museau de crocodile dont la gueule de médisance a dévoré vingt réputations, une pénitente à figure d' hyène affamée (...) [1]  pour ne citer que le plus modéré. L'homme en colère se refuse à reconnaître son semblable chez cette chose monstrueuse qui lui fait face : foin d'hypocrisie, la misanthropie a ses raisons que la raison connaît trop bien. Alors, l'imprécateur doit en rajouter, puisque son lecteur a la naïveté de croire en l'être humain, sans en voir la connerie fangeuse. Alors, il lui lance à la tête ses épithètes bien senties, ses qualificatifs qui mettent en exergue les horreurs et les monstruosités quotidiennes de manière à ce qu'enfin il comprenne : le voilà, notre soi-disant frère humain, ce morceau de viande que des élans irraisonnés te font apprécier, regarde-le et ne crois plus à l'humanité... Rien d'étonnant à ce que les grands imprécateurs soient d'extrême-droite : leur conception de l'humanité tient à peu de choses, de celles qui constituent sans doute leur propre identité. Le mépris de l'autre nourrit leur colère et la haine les grise dans leurs certitudes jusqu'au moment où nous autres, lecteurs, sommes lassés de ces torrents de bile qui ne montrent que les ravages de la maladie dans ces esprits forcenés.



[1] BLOY (L.), Le sang du pauvre, Arléa, 1995.




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Colère 1

Je vous propose un article écrit, il y a quelques années, pour une revue dont le lectorat, même s'il fut de qualité, n'a pas excédé la cinquantaine de lecteurs. Etonnament, le sujet m'inspira ce qui suit Moi fâché ? Jamais !
 

La colère, phénomène médiatique

Dieu sait s'ils polluent nos ondes, ces professionnels de l'indignation. A l'horreur des catastrophes humanitaires s'ajoutent fréquemment les propos bien sentis et peu pensés des Bernard-Henri Lévy, Alain Finkielkraut et autres André Glucksmann. Ces intellectuels médiatiques finissent par lasser : leurs coups de rogne semblent en toc, de la même eau que ces interviews forcément significatives de l'homme de la rue. Pourtant, des relents de sincérité affleurent parfois lors des coups de gueule. Ainsi, le 23 août  1996, Albert Jacquard était l'invité du journal du matin de la Deux pour y aborder le problème des sans-papiers. Il eut l'occasion de réellement se fâcher et ne s'en priva point : il découvrait en même temps que nous l'assaut mené avec le plus d'humanité possible  contre l'église Saint-Bernard, dans le quartier de la Goutte-d'Or. La violence de ses propos était pour lui le seul moyen de répondre aux violences diffusées sur l'écran, aux violences vécues par ces illégaux, victimes d'un ministre de l'intérieur peu doué pour l'humanité. Jacquard était hors de lui, les images avaient l'impact du direct, la télévision nous offrait pour une fois l'indignation et sa cause en diffusion simultanée, un homme hors de lui face aux événements qu'il découvre. Autant que ce ton sincère, le spectateur pouvait enfin percevoir ce sentiment de connivence qui lui permet parfois de croire que les médias font dans la communication. En tout cas, pour ce qui nous concerne, nous avons compris quelque chose à la colère ce jour-là : nous étions aussi hors de nous.

 

Il y aurait tant de raisons de se fâcher : cette revue ne suffirait pas à les énumérer.  Tour à tour, pamphlétaires, polémistes ou humoristes lancent leur hargne à l'assaut de forteresses soi-disant imprenables ; parfois , ils réussissent. Les imprécations fusent, les vacheries s'insinuent et l'on se prend à écouter l'ironie mordante de tel ou tel qui dénonce, en des mots choisis, ce qui nous flanque des aigreurs. Le polémiste parle à voix haute de sujets qu'il ne maîtrise pas forcément : on l'écoute, puisqu'on n'y connaît rien. Le pamphlétaire enrage sur un sujet qui lui tient à coeur : nos maux d'estomac se soulagent au doux traitement de sa bile. Peu importe qu'ils soient partiaux, peu importe qu'ils racontent n'importe quoi, nous écoutons avec attention, quitte à avoir oublié de quoi il était question. Nous retenons avec délice que le Gloupier a entarté Bill Gates et peu importe pourquoi : nos pulsions sont assouvies à distance. En fait, c'est le mauvais esprit qui compte, celui qui nous permet de nous défouler parfois sans raison mais dont les résultats nous ravissent. Un gamin râleur sommeille en chacun de nous, à l'affût d'un bon tour de cochon à jouer.

 

Colère et rhétorique

Comment l'exprimera-t-on, cette irritation ? La violence verbale utilise d'abord des moyens non-verbaux : teint rougeâtre d'apoplectique, voix qui s'épaissit, état d'agitation. Comme il est très difficile de piquer une crise de nerfs par écrit, il faut utiliser d'autres ressources, rhétoriques celles-là. Comme chacun le sait, la rhétorique consiste en un écart de langage qui a pour but d'attirer l'attention sur un message, au risque de voir ce dernier devenir incompréhensible. L'interlocuteur se sent contraint d'écouter les avocats qui s'enflamment, les tribuns qui vitupèrent : il ne se sent pourtant pas obligé de les comprendre. La logorrhée, symptôme fréquent chez ces professionnels, s'accompagne de divers bruits et autres sons qui perturbent la bonne transmission des informations à l'oral et de mots équivoques ou scabreux qui tendent à ne dire qu'eux-mêmes. Et l'auditeur ou le lecteur de se retrouver incertain de ce qu'il a compris mais sûr d'avoir perçu une émotion violente.

 

Céline : la haine à fleur d'immonde

Nul ne sort indemne des oeuvres de Céline. Ses diatribes empruntent à la langue orale leur rythme et leurs mots. La férocité s'y exprime par des sortes de bégaiements violents, comme si les émotions  s'époumonaient dans leur rage, dans leur nausée. Bardamu est pris dans la folie des massacres de masse, des colonies putrescentes, de la modernité absurde : il enrage et d'autres avec lui. Le miteux devient, au coeur du Voyage, une sorte d'auditeur privilégié, que l'on engueule et au nom de qui on gueule. Comme dans une crise d'asthme, Princhard fait sa leçon : sa diatribe contre la République des dupes serait-elle un moyen de purger les sanies ? Céline est féroce : ce monde, en perpétuelle explosion, en dégradation, ce nouvel enfer l'agressent et il doit répondre. Il s'exclame, suspend son discours par trois petits points, comme s'il devait reprendre son souffle, répète ses invectives. Les mots, les sons associés et culbutés se transforment en des rafales de mitraillette : ils visent, comme une sorte de suicide crépusculaire, l'horreur qui les a fait naître. Et la littérature se transforme en un combat, le genre de combat où l'on a envie, presque malgré soi, de tuer l'adversaire...  Et c'est ainsi qu'un auteur de génie en viendra à rabâcher les niaiseries putrides d'un certain antisémitisme : la colère n'excuse pas tout, le talent encore moins.



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05/12/2004

Le ciel au creux de la main

Il est là couché. Le froid de cette nuit d’automne l’engourdit et pour lutter contre la morsure lancinante de la terre, il plonge dans ses rêves. Il aurait voulu être astronaute, aviateur, pompier, artiste et il a simplement réussi à se coucher là, dans le parc désert où les ombres mêmes se figent dans le gel. L’herbe givrée craque sous ses mains et son ivresse se dissipe en une douce somnolence. Il se sent meurtri, morcelé : ses mains se noient dans ses poches, à la recherche d’un peu de chaleur. Soudain, dans son demi-sommeil, un bruit discret le secoue. Il se lève. Les éclats de givre meurent sous ses pas : le bruit est encore ténu mais il s’en approche. Un oiseau, il ne se rappelle jamais leurs noms,  cherche une improbable nourriture sur le sol gelé et pépie de déconvenue : ses tremblements montrent son épuisement, sa solitude. L’oiseau ne devrait plus être là, il aurait dû partir loin, vers ces autres pays qui n’évoquent rien. L’homme déboutonne légèrement son manteau et  se saisit de l’oiseau, avec délicatesse. Il le glisse dans sa veste tout doucement et se dirige lentement vers l’entrée du parc. Il lève les yeux au ciel en caressant l’oiseau : il leur appartient, dorénavant.
 

Note : l'illustration provient de la caverne de Big Tower.

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04/12/2004

Il paraît que l'amitié est une denrée rareQue les égoïs

Il paraît que l'amitié est une denrée rare

Que les égoïstes croquent sous leurs dents de rapaces

De peur que d'autres n'en profitent

Il paraît que l'amitié dévore

 

C'est vrai, un ami vous négocie votre solitude

A deux c'est moins pesant

Il enchaîne vos haines

Et oublie vos folies

 

Un ami ne s'encombre pas de vos préjugés

Il vous débarrasse de vos oripeaux

Et retisse au fil des profondeurs

Vos illusions perdues

 

Un ami est un être qui ne vous parle pas

Ne vous écoute pas

Il n'en a plus besoin

Il vous reconnaît à chaque fois qu'il vous découvre

 

Nos mots n'ont plus d'importance

Et nos gestes si peu

Il nous reste juste l'élégance

De rêver en commun notre feu

 

Des échos de lumières parcourent

Nos coeurs isolés

Des chemins s'entrecroisent et se fondent

L'amitié se tait, révélée.

19:53 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (8) |  Facebook |

Erotisme ?

Il fantasmait sur les voix et négligeait les appas capiteux des poitrines dressées et des croupes tendues. Les gestes, les regards lui semblaient des perversités sans intérêt: seules les sonorités le troublaient, inlassablement. Les timbres rauques, légèrement éraillés par la cigarette ou l'alcool, le plongeaient dans des débauches de femmes légères, des turpitudes oniriques qui l'abandonnaient, grisé et les sens engourdis, dans des petits matins blêmes. Les voix lolitesques, sucrées et gourmandes, lui évoquaient des abandons en douceur, des montagnes de confiseries aigrelettes, des étreintes de miel. Quant aux voix douces, elles le saisissaient dans leurs moelleuses cajoleries, dans leurs câlins ouatés où il s'enfonçait sans remords, oubliant les rugosités des jours qui ne cessent de se succéder en se heurtant. Il y avait aussi les voix de stentors, qui claquaient comme des drapeaux tendus sur leurs hampes, des voix étherées, qui semblaient virevolter sur les crètes de souffles expirés, des voix criardes, aigues comme des piques, dont l'agression fouettait ses sens, des voix doucereuses, qui l'engluaient dans la glu de leurs chaudes viscosités, des voix pâteuses, qui lui pétrissaient l'échine jusqu'à plus soif, des voix zézayantes, des voix crachotantes, des voix geignardes, des voix déployées, des voix de cristal, des voix mourantes. En fait, les infimiers qui le découvrirent ancré dans son fauteuil ne pouvaient supposer la folie qui l'avait hanté : comment envisager qu'un sourd, muré en lui-même,  épuisât en rêveries érotiques les souvenirs déliquescents d'une lointaine jeunesse ?

19:42 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

Don Juan

Ses pas glissaient sur le bitume humide où les détritus de toutes sortes pourrissaient en vrac. Les néons jetaient leurs éclairs rouges et bleus, qui se reflétaient dans les flaques brunâtres où surnageait parfois un vieux journal, un emballage de hamburger ou un vieux ticket de métro.  Il s’arrêta face à la vitrine du peep-show. Le tenancier était là, attendant ses chalands toutes verrues dehors. Une demande discrètement murmurée, une carte échangée contre un billet et un geste vague d’un doigt boudiné tout souillé de morve séchée : le rouge aux joues, il se retrouve dans la cabine.

 

    Quand Don Juan descendit vers l'onde souterraine,
    Et lorsqu'il eut donné son obole à Charon,
    Un sombre mendiant, l'œil fier comme Antisthène,
    D'un bras vengeur et fort saisit chaque aviron.
   
    Montrant leurs seins pendants et leurs robes ouvertes,
    Des femmes se tordaient sous le noir firmament,
    Et, comme un grand troupeau de victimes offertes,
    Derrière lui traînaient un long mugissement.
   
    Sganarelle en riant lui réclamait ses gages,
    Tandis que Don Luis avec un doigt tremblant
    Montrait à tous les morts errants sur le rivage
    Le fils audacieux qui railla son front blanc.
   
    Frissonnant sous son deuil, la chaste et maigre Elvire,
    Près de l'époux perfide et qui fut son amant,
    Semblait lui réclamer un suprême sourire
    Où brillât la douceur de son premier serment.

   
   
Tout droit dans son armure, un grand homme de pierre
    Se tenait à la barre et coupait le flot noir ;
    Mais le calme héros courbé sur sa rapière
    Regardait le sillage et ne daignait rien voir.


Le regard flou, il sort de la cabine et sort du peep-show. Il glisse dans la rue, humide et froide, et rêve d’affronter les statues qui croulent sous leurs lézardes crasseuses. Mais il ne rencontre que d’autres passants, isolés dans leur solitude et pressés de rentrer dans leur bulle où brillera, sur un écran blafard, le pâle reflet des vices et des illusions qu’ils ont égarées, des obscénités qu’on leur a confisquées. Et lui songera toute la nuit à Baudelaire et aux fleurs du mal qui essaient encore de pousser au hasard des bouges, loin des paradis artificiels et  réalités aseptisantes. Enfin, Don Juan, épuisé et vieilli, s'endormira, libre le temps d'un songe.


15:14 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (7) |  Facebook |

03/12/2004

Espoir

L'espoir : demain viendra bien un jour ou l'autre.

L'homme se croit soleil et rêve de la lune.

Voir le ciel et s'en réserver déjà un coin.

Imaginez une étoile myope

04:12 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (11) |  Facebook |