08/02/2005

Le Saint-Louis.

Je viens d'écouter une interview de Gilbert Sinoué consacrée à son dernier  récit, Un bateau pour l'enfer, qui raconte l'épopée du Saint-Louis. En bref, un bateau fut affrété par les autorités nazies en mai 1939 : les passagers étaient des Juifs qui avaient payé cher leur droit au départ. L'opération était un montage machiavélique de la propagande nazie : comme s'ils libéraient ces gens alors même que l'univers concentrationnaire montrait déjà ses prédispositions à l'horreur, au lendemain de la Nuit de Cristal. Pourtant, le bareau mené par un capitaine allemand fit route vers Cuba : on y refusa le débarquement de ces passagers encombrants. Le capitaine décida ensuite de faire route vers les USA : le refus fut clair et net, là aussi, au nom des quotas d'immigration. Le retour vers l'Europe devenait la seule solution : là au moins, la Belgique puis les Pays-Bas, la France et la Grande-Bretagne permirent aux réfugiés de jouir du droit d'asile. Beaucoup de ceux qui se réfugièrent dans les trois premiers pays ne suvivraient par à la politique d'extermination raciale.
 Le capitaine du Saint-louis fut reconnu parmi les Justes après la guerre, puisqu'il avait essayé de sauver quelques centaines de Juifs, puisqu'il avait pris des risques bien au-delà de sa fonction. Combien de fonctionnaires de l'immigration cubains ou américains ont été accusé de non-assistance à personne en danger ? Aucun : sans doute auraient-ils expliqué qu'ils ne faisaient que leur boulot. Combien de diplomates, qui ont tergiversé pour refuser ce simple droit d'asile ? Aucun : ils suivaient les règles de la diplomatie. Ou alors ils ne savaient pas...
La politique du droit d'asile est malmenée depuis quelque temps : on ne sait pas très bien ce qui se passe dans ces pays lointains, on est vraiment mal informé. Il y a peut-être une guerre ou peut-être pas : le demandeur d'asile est peut-être un menteur qui accourt profiter de la vie dans un pays riche, un profiteur, un méchant gangster albanais (très tendance, ces derniers temps) ou peut-être pas. Si ça se trouve, il y avait déjà des menteurs, des profiteurs ou des gangsters sur le Saint-Louis. J'avoue que si j'étais politicien, fonctionnaire de l'office des étrangers ou simple policier fédéral, j'aurais du mal à me dire qu'un seul des pauvres types que j'ai aidé à expulser risquait vraiment sa peau : il faut dire que j'ai entendu parler du Saint-Louis. Et un peut-être pas n'y changerait rien : question de conscience...
 

15:21 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (12) |  Facebook |

Commentaires

.... Au niveau de l'holocauste, il est clair que si l'Allemagne nazie emporte haut la main la question de la responsabilité, l'épisode que tu cites et que je connais bien, atteste de ce que les mains salies ne sont pas seulement allemandes. Aurons-nous un jour un repentir sur ceux qui ne voulurent pas bombarder les camps de la mort et permettre à certains de fuir leurs tyrans ? Aurons-nous un jour un seul remord de ces fonctionnaires zélés qui appliquèrent de manière stricte les consignes à Cuba ? L'histoire n'est pas faite que de Raoul Walenberg ni de Jean Moulin....

Écrit par : promethee | 08/02/2005

Certains ne comprennent pas vite... Cher Ubu,
Il y a encore quelque chose qui interpelle dans ce livre (et dont tu n'as pas parlé): quand le bateau revint, il fallu "distribuer" les réfugiés entre les pays qui les acceptaient...
La France et la Belgique étaient bien moins "convoités" que l'Angleterre car les passagers se doutaient que les allemands y viendraient tôt ou tard appliquer leur doctrine...
Au fait, Sangate ne vit-il pas un tout petit peu le même phénomène: des réfugiés qui veulent de toute force aller en Angleterre alors que d'autres pays sont prêts à les accueillir?
Amitiés

Écrit par : Armand | 08/02/2005

.... "Au fait, Sangate ne vit-il pas un tout petit peu le même phénomène: des réfugiés qui veulent de toute force aller en Angleterre alors que d'autres pays sont prêts à les accueillir?"

Même avec l'emploi du "tout petit peu", le drame de Sangatte n'a aucun lien de comparaison avec l'histoire du navire, il n'y a pas de danger de mort en devenir sur le continent européen et le "capitaine" n'est pas un "juste" mais plutôt un passeur-maffieu qui profite du tiers-monde. De plus, la raison pour laquelle ils veulent se rendre en Grande-Bretagne repose plus sur la législation actuelle dont notamment l'absence de cartes d'identité, que sur l'amour du roastbeef aux escargots de Bourgogne...

Écrit par : promethee | 08/02/2005

Cause de la mort... Pas de danger de mort ?
Lecture conseillée: L'express...
"Les réfugiés de Sangatte font tout pour y parvenir, comme ces 58 clandestins trouvés en juin morts asphyxiés dans un poids lourd, à Douvres."
Ce camion, à lui tout seul, avait déjà une cargaison égale au dixième de celle du "bateau pour l'enfer". On peut préférer prendre le risque de mourir pour toutes sortes de raisons... La mort est toujours inacceptable.

Écrit par : Armand | 08/02/2005

... Mmmh... le renouveau de l'Ubu que j'aime. je ne me souvenais pas de cet épisode. Merci pour ce rappel.
Bonne plume Ubu. :-)

Écrit par : Nortine | 09/02/2005

... J'avais entendu parler de cette chronique de miliers de morts annoncées.
a propos du refus actuel de l'arrivée d'immigrés, je me rapproche de l'avis d'Ubu et d'Armand. Nous vivons pour des milions de personnes une mort économique qui a cela d'horrible qu'elle dure toute la vie :(

Écrit par : serge | 09/02/2005

Merci de votre passage... Cher Prométhée,
Aucun remords de ces fonctionnaires et diplomates cubains ou américains, à ma connaissance : les premiers faisaient leur boulot, les seconds travaillaient pour les intérêts de leurs pays. Je pense que cette mentalité n'a pas disparu : ce qui est d'autant plus honteux quand un précédent existe...

Cher Armand,
Effectivement, les réfugiés furent répartis entre les quatre pays : trois d'entre eux seront envahis et les réfugiés qui y furent accueillis subiront la déportation et l'extermination : cela fait penser à cette photo de famille à la caserne Dossin où l'on peut voir l'évolution concrète de la politique d'extermination raciale, menée par les nazis et leurs collaborateurs. Quant à Sangatte, j'avoue que je n'y avais pas pensé directement et qu'il me semble bien venu: je songeais au projet de camps de réfugiés excentrés que l'Europe voulait créer à ses frontières, au passage du Rio Grande ou à d'autres choses encore....

Cher Prométhée,
Je pense qu'il y a matière à comparaison : le rejet des réfugiés vers leur pays d'origine, sous prétexte qu'ils n'y risqueraient pas leur peau, me semble relever du même processus que celui qu'appliquèrent les autorités cubaines et américaines. Il faut qu'une situation de guerre soit reconnue pour justifier le droit d'asile : combien de guerres civiles, de situations de misère endémique ne sont pas reconnues alors que le danger semble évident ? Ce n'est pas la législation de la Grande-Bretagne qui pose problème, c'est la politique de rejet massif des autres pays européens qui est en cause : le pays qui "accueille" juge de plus en plus selon ses intérêts supposés, pas selon la situation du réfugié. Et de nombreux réfugiés paient de leur peau leurs tentatives de détourner des lois répressives. Savais-tu qu'il fallait répondre à des exigences sanitaires pour pouvoir entrer en France, par exemple ? La situation est rappelée dans le roman de Fatou Diome, dans le "Ventre de l'Atlantique" : elle vient du Sahel... Ce qui prouve que la compassion n'a qu'un temps quand elle ne s'institue pas dans le droit. Et je pense que les droits de l'homme sont des principes universitaires prioritaires... toujours et partout. Sinon, l'exemple du Saint-Louis n'aura servi à rien. Entre nous, que risquerait le fonctionnaire qui cèderait à l'humanité plutôt qu'au règlement ? Rien de changé, si ce n'est que nous vivons en démocratie et que nous ne nous sentons pas à l'approche d'une guerre : encore plus inacceptable, me semble-t-il !

Cher Armand,
En effet, la mort est toujours inacceptable et les risques pris montrent que la pression est très forte réfugiés. On pourrait rappeler les bateaux kosovars qui faisaient naufrage il y a peu, ces adolescents tués dans les soutes d'avions, etc. On pourrait mettre en parallèle certaines "décisions" de l'Office belge des étrangers qui transforme Zaventem en camp illégal, en contradiction avec des décisions de justice qui accordaient le droit de circuler sur le territoire. Une dame congolaise a passé plus de deux mois dans ce no man's land, dans les conditions qu'on imagine... Ceci explique sans doute cela, en effet...

Chère Nortine,
C'est un hasard qui me l'a rappelé : l'interview de Sinoué m'a beaucoup intéressé. Une petite recherche pour me rappeler les faits et voilà...
Mais mes canards me détendent toujours ;)

Cher Serge,
Je dirais plus précisément que les réactions à un naufrage ou aux morts que signale Armand sont significatives : comment peut-on prendre de tels risques ? Parce qu'il n'y a pas le choix pour pas mal d'entre eux. Je ne pense pas que l'on risque sa peau pour quitter son pays sans de très bonnes raisons. Si le devoir de mémoire doit servir à quelque chose (et c'est bien le moins, par respect des victimes des absurdités passées) , c'est aussi à permettre que l'histoire ne bégaie pas...

A bientôt.

Écrit par : Ubu | 09/02/2005

Pour info A décharge des douaniers américains, les Etats-Unis appliquaient alors une politique de quotas en matière d'immigration ! Ces derniers suivaient donc les ordres de leur gouvernement.
De la même façon, on pourrait reprocher aux britanniques d'avoir pendant la même période strictement limité l'entrée des juifs en Palestine.

Écrit par : Votre Cousin | 09/02/2005

Mon Cousin, Quand un ordre est idiot, faut-il le suivre : le sujet devient difficile, puisque nous nous retrouverions avec les clauses de conscience. Comme vous le rappelez, le problème réside surtout dans les priorités politiques : droit d'asile ou quota d'immigration ? A la place de certains diplomates et politiciens, j'aurais mal dormi...
A bientôt ;)

Écrit par : Ubu | 09/02/2005

.... Ubu,

Sauf à reconsidérer des évidences émises par l'ensemble ong de protection des réfugiés, sans même évoquer les grandes agences internationales, qui rappelent qu'aujourd'hui la majorité des réfugiés sont de type "économique" et non "politique", je vois mal comment on peut comparer le sort de personnes qui fuient les chambres à gaz (ou les machettes des interhamwe ou les balles des khmers rouges) )à celui de ceux qui tentent (légitimement) leur chance dans les pays industrialisés. La question n'est pas de relativiser ou d'atténuer le malheur, mon propos visait à dire que l'on ne peut comparer la fuite d'un régime nazi, la collaboration passive face à l'extermination avec une situation actuelle, il n'y a pas de génocide en jeu. De plus, la différence entre hier et aujourd'hui, c'est que celui qui se fait refouler à Roissy ou à Londres, il rentrera chez lui puis tentera son coup, à l'époque, c'était quitte ou double (merci de ne pas me parler des bavures policières, elles ne constituent pas la majorité du genre ou alors, merci de fournir des sources de référence).

Pour ce qui est de la critériologie de "l'asile politique", je suis au regret de t'annoncer que tu as tort. Prends la peine un jour de consulter le Moniteur belge, les réglements publics tels que ceux utilisés chez Fedasil et tu pourras constater que la persécution de l'homosexualité, les mariages forcés et bien d'autres critères ne se limitent pas aux seuls cas de guerre que tu évoques. A citer nos pratiques, autant revenir sur les termes étendus de la loi et non pas sur les cas les plus médiatisés.

La misère économique n'est pas reconnue comme principe d'accueil, c'est un fait et c'est un problème. Pour autant, que la critique soit posée, d'accord, mais que faire d'autre ? Ouvrir grandes les portes ? Donner plus aux pays du Sud pour inverser le processus ? Soyons réalistes, cela ne se fera pas en un claquement de doigts et les réfugiés sont de plus en plus nombreux, comme l'économie va très mal chez nous. Le coeur, d'accord, mais la tête aussi, pour ma part. Que cela fasse mal au bide ou non, on ne peut accueillir toute la misère du monde.

Tu écris "ce n'est pas la législation de la Grande-Bretagne qui pose problème, c'est la politique de rejet massif des autres pays européens qui est en cause". Puis-je te demander pourquoi les Britanniques n'adhèrent pas à l'espace Schengen et ne veulent pas de contrôle autre que les leurs ? Pourquoi la Royal Navy patrouille-t-elle désormais depuis Gibraltar face aux eaux marocaines ? Pourquoi l'immigration à Heathrow renvoit les gendarmes de Zaventem au rang de la 7ème compagnie de Jean Lefebvre ? Parce que la politique britannique est tout aussi dure en matière d'immigration que la nôtre, qu'ils ne veulent pas nous faire confiance pour l'entrée aux frontières de l'UE mais qu'ils se font avoir parce qu'une fois arrivé sur le territoire, les réfugiés n'ont aucun problème de papiers, il n'y en a pas, aucune vérification possible. Cela paraît étrange mais ce fait conjugué à une véritable industrie parallèle des "petites mains", comme les marocains en Andalousie, des facilités dites du "fait accompli" à l'inverse de chez nous, favorisent les candidats à l'émigration.

Nous n'allons pas refaire l'histoire de l'immigration ni ses tenants et aboutissants les plus effroyables mais lorsque tu cites ce qu'il faut pour se rendre en France, les "exigences sanitaires", sais-tu ce que l'on demande à un étudiant camerounais qui vient étudier en Belgique ou un étudiant bruxellois qui se rend au Japon ? Test HIV, hépatite, radios des poumons, etc. Si tu y tiens, je te parlerai un jour de mon dossier médical pour mes études à l'étranger, je croyais que je postulais pour le programme martien de la NASA. Ce n'est ni une particularité mais bien une généralité, pas pire les uns que les autres. L'obtention des visas ? Uhmmmm...Méfions nous aussi des apprioris, les pays du Sud ne sont pas ce que nous croyons. En Afrique du Sud et au Sénégal, il y a des charters pour "expulsés", l'équivalent de notre 117bis près des aéroports et j'en passe.

Bref, tout cela pour dire que je n'ai jamais été aussi content que lorsque j'apprends qu'un illégal a réussi à se faire régulariser ou à passer entre les mailles du filet, pour autant ce sentiment très personnel ne fait pas front au légalisme et encore moins à certaines réalités du monde. Tout ceci nous éloigne du sujet principal, nous ne serons pas d'accord, des Juifs qui fuient le nazisme ou des Rwandais les interhamwe, je ne vois pas une saine comparaison sauf à toujours tout comparer du passé (nous n'en sommes pas à notre première différence à ce sujet) aux faits plus contemporains et hors contexte.

Allez, je clos mon intervention, la vie continue ;))

Écrit par : promethee | 09/02/2005

Cher Prométhée, Effectivement, ce n'est ni notre premier ni notre dernier différent ;)
Simplement, j'estime qu'une référence se doit d'être active et que l'histoire ne peut rester du passé quand des situations présentes entretiennent de regrettables analogies. Je crains également qu'un discours réaliste ne transige avec certains principes : je reste un indécrottable irréaliste, qui espère toujours en la responsabilité individuelle plutôt qu'en la nécessité économique. Je ne crois pas que cette dernière puisse jamais justifier les fantômes de Zaventem, les morts de Sangatte, tout comme la politique internationale ne pouvait en rien justifier le sort des passagers du Saint-Louis : dans tous les cas, on sait ce que risquent les réfugiés que l'on refuse. Et je constate que les autorités continuent à l'oublier, tout simplement, et que l'autre, l'étranger est toujours perçu comme une menace ou un importun, même quand il demande notre assistance, qui se justifierait pleinement...
Nous ne tomberons évidemment pas d'accord sur ce sujet, du moins sur nos manières respectives de l'envisager ;)
Bonne soirée : la vie continue, en effet. ;)

Écrit par : Ubu | 09/02/2005

.... Rien ne pourra jamais justifier des morts, où qu'ils soient, d'où qu'ils viennent, comme rien ne pourra jamais justifier l'indécision au motif du mieux informulable...Bonne nuit à toi aussi :)

Écrit par : promethee | 10/02/2005

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