09/02/2005

Télé-poubelle...

J’aurais du mal à imaginer des adultes regardant et admirant, à longueur de soirée, leur poubelle débordant de détritus, leur corbeille à papier remplie de publicités, comme sous l’emprise de la fascination d’un vide qui leur serait extérieur. Depuis 1998, j’ai viré ma télé : meuble inutile. Depuis, il m’arrive de la regarder durant les grandes vacances et c’est alors avec plaisir que je me replonge dans les rares films que l’été laisse passer. Parfois, mon doigt glisse sur la zapette et j’ai l’impression qu’un étron m’est offert sur un plateau : j’assiste à une émission de télé-réalité… Parfois aussi, la conversation prend les contours de ces émissions qui me disent vaguement quelque chose : j’entends médusé les prétendus « concepts » qui sont censés tenir lieu de cohérence à ces émissions.

 

Beaucoup de ces émissions me semblent pratiquer, au nom d’une psychologie de bas-étage, le racolage voyeuriste et exhibitionniste propre aux confessions publiques. L’un vient avouer avec contrition ses fautes, ses perversités, ses déviances en larmoyant sur sa vie gâchée : et le téléspectateur d’applaudir qui est plus misérable que lui. Un autre vient étaler sans vergogne son cynisme : et le téléspectateur de réprouver, fasciné tout de même, comme si ce refus de l’humiliation, de l’expiation publique perturbait son entendement. Vivement que l’animateur remette à sa place l’empêcheur de pleurnicher en rond ! La confession religieuse avait perdu de son lustre : à l’humiliation publique, exemplaire, avait succédé la confession en catimini où la bigote pouvait seulement imaginer les informations dont on la privait indûment. La grand-messe cathodique a rétabli ce puritanisme malsain, mêlant les contentions personnelles et les débordements publics : et puis, ça égaie le salon…

 

Chaque cas devient exemplaire : la vie même… Mais l’anonymat n’est plus de mise : on dévoile, on révèle, on ritualise l’intimité. On la transforme en spectacle édifiant, qui vend de l’espace libre pour la pub, comme le rappelait avec un certain cynisme un directeur de grande chaîne. Et quand la réalité ne suffit plus, on la dramatise. Des situations délirantes sont mises en scène : compétitions sans intérêts, axées sur l’instinct de survie, l’attirance sexuelle ou l’apprentissage du chant. Il faut mettre le candidat en situation : s’il incarne des stéréotypes dans lesquels le téléspectateur doit se retrouver, ses péripéties doivent tenir en haleine. De là cet ensemble de compétitions en toc qui, à peu de frais,  illuminent la petite lucarne. Comme si Strip-Tease était devenu un jeu, un miroir de nos appétences.

 

Pire encore : la télé-réalité est devenue un pivot de référence. Les situations scénarisées qui simulent la vraisemblance, les personnages stéréotypés qui participent de l’illusion, les commentateurs qui prétendent évaluer au nom du « bon sens » transforment le divertissement saumâtre en discours nauséeux. L’école devient un lieu de compétition pour nombre d’élèves qui rêvent d’académies et d’étoiles. La ruse, l’esprit calculateur tiennent lieu de réussite. Un choix devient une vérité absolue, incontestable. Et le débat laisse la place à la provocation ou à l’esprit de contrition : la culpabilité malsaine y tenant lieu de responsabilité. Une autorité des conceptions, des représentations de la réalité s’établit ainsi, forte de ses rites prégnants et profondément réductrice : le reflet s’impose.

 

Un concept est une idée complexe. Notre réalité est toujours complexe, construite dans ses propres contradictions. Même le monde virtuel présente infiniment plus de nuances que l’univers cathodique, prétendument ouvert sur le monde, en fait clos sur lui-même, redondant et répétitif, intrusif. Sinon, la télé est un joli meuble…

22:51 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (9) |  Facebook |

Commentaires

:) la télé-réalité, les blogs "intimistes", même certains reportages...
oui, ça rassure certains de voir qu'il existe plus médiocres qu'eux
et moi ça me fait rire
d'autant que je mate "ça se discute" ou "confessions intimes" pour me rassurer que finalement la vie est belle !! :)
ok je sors ;)

Écrit par : imagine | 09/02/2005

La télé Au fil du temps, les programmes que je regarde se réduisent comme une peau de chagrin, il ne me reste plus qu'Arte... pour combien de temps. La RTBF vient de "gréver" pour médiocrité inacceptable, celle-là même qui fait entrer de prolifiques euros dans les caisses. Télé pour gogos, voilà l'objectif recherché par les décideurs, qu'ils soient privés ou publiques. Ô belgitude! Lobotomie de l'esprit.

Écrit par : Nortine | 09/02/2005

pas toujours tu sais arte passe de bons programmes, la rtbf aussi, les enfants ont beaucoup aimé une émission sur l'orchestre des camps de concentration(plus précisément une composition sur les trains où rythmes lectures et cordes frottées étaient extaordinaires) , c'est vrai que nous choisissons aussi nos programmes, qu'ils ne sont pas toujours au goût du jour , ils n'ont jamais vu la starac ni les trucs réalités, la bbc passe aussi de bonnes choses...peut-être que parents nous leurs faisons aussi subir un certain type de manipulation...irrémédiablement nous gravitons aussi dans le même groupe(musique classique et art plastique)...je ne sais pas si je ne me trompe pas non plus en les écartant un peu de la vie "actuelle" ...à bientôt

Écrit par : aude | 10/02/2005

... ... bonjour découverte ... :)

Écrit par : marie@ | 10/02/2005

... Personnellement, j'estime que la télé n'est rien d'autre qu'un appareil me permettant de voir des films ratés au cinéma ou d'en revoir d'autres particulièrement appréciés. Ou encore elle me permet de regarder la Belgique se faire ratisser par l'egypte sans devoir prendre l'avion.
Par ailleurs, quand Isabella veut regarder Delarue, je détourne les yeux... :)
Et quand Matteo veut regarder Oui-Oui, quel calme dans la maison!

Écrit par : serge | 10/02/2005

Tri facilité dans une grande poubelle... Cher Ubu,
J'espère ne pas me faire tuer (pas par toi car tu penses probablement comme moi, mais par d'autres...).
La télévision, c'est le pire (télé-réalité, sport, variétés, voire pornographie et publicité...) et le meilleur (culture, nouvelles, documentaires, quelques films...).
Ce ne sont pas les émetteurs les plus onéreux (bouquets payants, canal plus...) qui sont forcément les plus intéressants!
Personnellement, j'ai choisi... la parabole sans décodeurs: c'est gratuit et ouvre au monde sans (presque de) censure des gouvernements.
J'y regarde souvent Arte (culture), la cinquième (documentaires), les journaux télévisés que je compare (VRT, RTBF, A2, CNN) pour me faire une opinion personnelle... (Parfois, selon l'actualité du jour, j'ajoute les émirats arabes, la Chine, BVN, CNBC, Jérusalem ou d'autres qui présentent un journal en anglais ou... en français)
Mon épouse regarde aussi parfois un film qu'elle enregistre si l'heure de diffusion ne lui convient pas...
Le prix du "sport" (publicités, droits...), je le met sur le compte de la solidarité avec les démunis intellectuels qui préfèrent regarder des tricheurs (matches truqués) et des drogués faire du spectacle plutôt que de brûler leurs propres calories...
"Panem...": rien de changé en deux mille ans!
Amitiés
P.S. Etant un peu "bricoleur", j'ai installé le matériel nécessaire moi-même... pour à peu près 600 EUR et je capte 300 postes différents! (Compare avec les câblo-opérateurs qui doivent être payés chaque année)!

Écrit par : Armand | 10/02/2005

Merci de votre passage Chère Imagine,
J'avoue avoir été fasciné par "Le maillon faible" : un rien maso, les candidats ;) Quant aux blogs, beaucoup d'entre eux préservent l'anonymat de leurs auteurs : je ne les évoquerais pas de la même manière. Peut-être que certains aveux médiatiques ont leur nécessité : je pense ainsi à cette loi du silence, cette honte qui pèse encore sur les victimes d'abus sexuels, de coups. Je me demande toujours si le fait qu'une victime au moins parle permet de soulager les autres de cette honte qu'on leur inflige... Ce qui me dérange plutôt, c'est le mélange entre l'anodin et le grave, qui sont tous deux traités de la même manière.

Chère Nortine,
Combien reste-t-il de chaînes sans pub ? Tu l'as citée. C'est une des rares que je regrette, avec la diffusion de certains films (quand ils ne sont pas saucisonnés par les béates publicités !). Ah, l'émission de Marc Ferro, dont le nom m'échappe (Histoire parallèle ?) avec les commentaires avisés d'historiens intelligents et compétents. En fait, il faut fidéliser sans épuiser... Résultat : on se répète...

Chère Aude,
Bon retour : il y avait longtemps ;))
Un parent éduque : la télé manipule le consommateur. Je pense qu'il y a une marge. Certes, il reste de bonnes initiatives en télévision (un ami m'a parlé d'un documentaire sur "L'Homo sapiens sapiens") Je ne pense pas qu'éduquer au goût soit les couper du monde : leur adolescence viendra leur proposer d'autres choses et ensuite on verra. Au moins, ils sauront qu'ils peuvent choisir. ;)

Cher Serge,
Alors, tu cèdes à la télé baby-sitter ? ;))) Moi, je préférais les vraies : mais il y avait déjà la télé quand j'étais petit. Dommage ;)
Quant au ciné, j'avoue que la pub qui précède les films (Le dernier : "Closer. Pas aimé du tout) et et les effluves de chips me dissuaderaient presque d'y retourner...

Cher Armand,
Aucun problème : on peut sans doute encore trouver son bonheur à la télé mais quelle organisation cela demande ! Je dois avouer que j'avais râlé comme un pou lorsque, pour un problème de droits d'auteurs, la cinquième avait été supprimée. Et je voyais au programme des émissions intéressantes de plus en plus tard le soir : très agaçant. Si je m'y remets un jour, je te demanderai des conseils techniques ;)) D'autant qu'à Bruxelles, je paie d'office la redevance : elle est incluse dans la taxe régionale (la même que pour les déchets, je n'invente rien !) ;))

A bientôt ;)

Écrit par : Ubu | 10/02/2005

Pour en remettre une couche... ... sur les comments des autres, je trouve aussi que le bonheur existe encore sur les ondes... De fait, ça demande un minimum d'organisation, comme l'acquisition d'un programme TV et sa consultation régulière, ce qui est devenu difficile avec Géoroute : mon TVinsecte arrive parfois au beau milieu de sa semaine de programmation, mais c'est un autre débat, lol.
J'avoue adorer voir se disputer les chanteurs en herbe de la Starac' (pas le praïme parce que c'est vraiment pas mon style de zik !!!), comme j'ai regardé avec un plaisir attéré Vincent Mc Doom traverser la Ferme Célébrités en talons aiguilles ou, tout récemment, l'instructeur bousiller au 4X4 le carré cayouteux peigné avec amour par Castaldi (avec modération, j'avoue apprécier les efforts désespérés de vedettes sur le retour pour ramper jusqu'à accéder à nouveau aux feux de la rampe)...
Bien sûr, je ne suis pas dupe des concepts et les regarde de loin en loin, d'un oeil amusé, et démontant les mécanismes de scénarisation (au demeurant primaires). Je sais, à écouter certains collègues, que ça n'est pas toujours le cas ! Le danger est là, évidemment.
J'avoue avoir moins de patience pour les talk-shows genre Delarue ou feu "C'est mon choix" car la caricature est par trop grosse.
Ce que je déplore le plus, c'est la disparition quasi complète des programmes musicaux (plus Taratata que Foucault) au profit de pseudo talk-comic-shows où lesq artistes sont invités à présenter leur disque sans pouvoir en interpréter ne fut-ce qu'une note.
Une mention spéciale à Arthur pour l'émission la plus bête et la plus vile de tous les temps avec son concept de boîtes pleines de sous (ou pas).
A découvrir chez des amis, donc, Mr Sans Télé... :o) Ca vaut souvent le détour...

Écrit par : La Fée Carambole | 10/02/2005

Chère Fée, J'avoue que je me plonge avec délice dans le zapping de Canal (accessible sur le net) : des heures en 7 minutes, un vrai plaisir ! ;)) Ce qui est intéressant, c'est que même les détracteurs de ce style de télé ne peuvent se passer d'en parler : ce qui inclut mes journaux préférés et moi-même ;)) Mais j'avoue que son existence, à cette télé-poubelle, me dissuade toujours de reprendre une télé : c'est à mon avis son seul point positif. Le reste serait le travail du sociologue que je ne suis pas ;)) Ce qui m'inquiète aussi, c'est à quel point les reliquats de ce type de télé envahissent les librairies : là encore, le phénomène n'est pas nouveau mais il me semble de plus en plus envahissant. Et pourtant, un livre s'achète : le client devient donc demandeur actif, et plus seulement téléspectateur.
A bientôt ;)

Écrit par : Ubu | 11/02/2005

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