03/03/2005

A propos de lecture.

Les jeunes ne lisent plus, ma brave dame : ils ne savent plus apprécier un bon livre. D'ailleurs, quand on voit les résultats de Pisa, quelle catastrophe ! Même pas capables de lire un problème ou de tirer des informations d'un texte ! Fichus jeunes !
 
Le propos serait-il caricatural ? En tout cas, il peut s'entendre aisément, dans des discussions oiseuses ou de fin de soirée, dans des colloques de professionnels, dans des salles de profs. Flaubert parlait déjà d'idées reçues : je crains de devoir remettre en cause des préjugés bien acquis, sans son talent pour me venir en aide, hélas.
 
Les jeunes lisent-ils tellement moins que la population adulte ? A l'époque d'"Apostrophes", l'émission était suivie de manière extraordinaire, sachant que les Français lisaient en moyenne moins d'un livre par an. Pas les jeunes, les Français ! Sans doute un best-seller, ce livre abandonné en cours de route : un témoignage "vrai et authentique", forcément torturé et psychanalysant, les mémoires d'un mec de trente ans qui a passé deux semaines dans une émission de télé ou qui est le fils de quelqu'un sur lequel il a tout à dire, les policiers à la chaîne de Mary Higgins Clark. Les étalages des grandes surfaces regorgent de produits pas frais, entre les casquettes en soldes et la livraison de moules fraîches. Alors, bien entendu, s'il faut lire ces bouquins-là, si les jeunes doivent s'émanciper l'imaginaire avec les souvenirs de Pascal Sevran, les réflexions d'une victime (comme dans "ça se discute" !) où le sticker "Vu à la télé" est à peine sous-entendu, il n'est pas étonnant qu'ils se détournent d'un plaisir qui s'est transformé en marché aux stéréotypes éminemment chiants.
 
La moyenne des bouqins pour enfants et adolescents, dans les collections qui leur sont dédiées, est de meilleure facture. Et le succès de certains ouvrages témoigne de cet engouement. Dépassées les bibliothèques vertes et roses, les Comtesse de Ségur moralisatrices et un rien sadiques ! Pourtant, là aussi, certains ouvrages ne semblent faits que pour éluder les conversations avec les parents : il faut qu'ils donnent des réponses, qu'ils témoignent de leur utilité, qu'ils soient dans l'air du temps. Et parfois, ça dérape : les adolescents en ont  ras la casquette de voir ces enfants et adolescents de papier qui vivent des aventures artificielles, comme des rêves préfabriqués qui s'imposent, importuns. Et le passage au vrai livre devient difficile : tiens, on n'y parle plus de moi ? La mode de l'identification, censée nourrir les rêves, restreint l'imagination : un adolescent peut-il encore se rêver adulte ? Pas trop avant de l'être devenu...
 
 Le marché s'impose : on axera la promotion sur le livre qui s'écoulera vite. Les lieux de distribution l'exigent. Combien de fois mes élèves se sont-ils entendu répondre : "pas disponible" ou "épuisé". La Fnac est coutumière du fait : l'agitateur culturel serait-il paresseux à la commande ? Le fait est d'autant plus intéressant quand le même livre, "indisponible", s'affiche sur le site du même commerçant dans de meilleures dispositions. On ignorait que les livres puissent être malades de se retrouver serrés sur un rayon. Et pas de chance pour le lecteur qui voulait celui-là, justement. Dans ces cas-là, on bénirait presque les réseaux de lecture publique :  eux ont plutôt bien évolué. J'ai constaté avec plaisir que beaucoup de mes élèves étaient inscrits en bibliothèque : une offre plus complète rencontre davantage les demandes et la compétence attire le lecteur qui veut butiner.
 
Il faut lire ! Impératif culturel scolaire : c'est un postulat, on n'y revient pas. Vraiment ? L'école a de fichues habitudes et perpétue des clichés à milles lieues de la lecture, expérience personnelle du livre. Daniel Pennac avait fait un essai intelligent à ce propos : "Comme un roman" faisait apparaître les droits imprescriptibles du lecteur, souvent affichés dans les bibliothèques, rarement dans les écoles. Il faut lire ! Et le prof de français de disséquer le roman, comme si l'étalage de tripes révélait la beauté intérieure, comme si le plaisir pouvait naître du tranfert en schéma. Parce que le prof de français ne se console jamais de ne pas avoir les formules du mathématicien pour quantifier la lecture : vous ne le croiserez jamais sans un tableau, censé contraindre la cartographie de nos rêves... Il faut lire !
 
Et il faut communiquer ! Il faut parler des livres qu'on a lus, apporter des preuves de sa lecture. Tout l'exige : le programme, les points, les bulletins, les fraudes, les sites "jepompe.com" et leurs travaux tout préparés. Comme si un plaisir fugitif devait forcément se retrouver concrétisé dans une sorte de procès-verbal. Avoue que tu es un lecteur : nous avons les moyens de te faire parler ! Et l'on sort à nouveau les inévitables schémas, les tableaux torturés, pour bien prouver que l'élève n'a pas perdu son temps. Là encore l'utilité est de mise : la machinerie est mise à nu et l'élève se retrouve à démonter son roman, qu'il avait peut-être apprécié, comme un vulgaire appareil d'électroménager. Et quand il veut le remonter, l'appareil ne fonctionne plus.
 
Bien entendu, il y a aussi des lecteurs conscients, des professeurs impliqués (je n'en suis d'ailleurs pas toujours un bon exemple !), des libraires passionnés. Bien sûr, des livres toujours plus nombreux sont offerts à notre imagination, à notre passion de lecteur amateur, comme le dirait Alberto Manguel. Mais les autres pratiques, perversions du plaisir de lire, me paraissent dominer : j'en viens à m'étonner que l'on lise encore en toute innocence. 
 

A suivre (vraisemblablement)...


09:01 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (15) |  Facebook |

Commentaires

... L'année où j'ai eu la chance de donner cours de français, j'ai potassé les catalogues de l'école des loisirs, version livres pour ado. Je ne sais pas s'il n'y a plus d'ados qui lisent par contre il existe une littérature pour ado réellement passionnante et de très bons éditeurs. Désespéré de leur donner le goût de la lecture avec les classiques (j'ai commencé moi-même à les apprécier que bien après mon adolescence) , j'avais fini par leur indiquer quelques références dans ce catalogue réellement jouissif et le résultat fut très satisfaisant. J’ai appris par après que beaucoup de profs de français agissaient de la sorte au grand dam des « puristes » de la grande littérature.

Je crois qu’on peut tout enseigner mais l’enseignement doit pouvoir s’adapter aux évolutions de la société et la valeur fondamentale d’une compétence acquise, c’est la possibilité qui est donnée à ceux qui à qui elle est enseignée de pouvoir la mettre en relation avec l’environnement dans lequel ils évoluent. L’enseignement du latin ne serait sans doute pas autant remis en question si sa valeur pédagogique et formative essentielle n’était pas mieux mise en valeur.

Écrit par : Homme Lambda | 03/03/2005

.... Et Harry Potter alors ? ;))) (ok, je prends la porte!)

Écrit par : promethee | 03/03/2005

Contradictions en tous genres... Cher Ubu,
Une fois de plus, je ne serai probablement pas tout à fait d'accord avec toi!
Tu te plains d'une part de la "lecture" du plus facile: magasines pour salon de coiffure, livres pour bibliothèques de gare et bandes dessinées diverses.
Dans un autre post, tu aimerais qu'une langue morte soit promue à des destinées plus valorisantes!
Personnellement, je crois que la culture (pas uniquement la lecture) doit trouver son chemin toute seule: pourquoi ne pas laisser aux intéressés le choix entre Tacite et Spirou! C'est aux professeurs et parents (c'est ça l'éducation) de convaincre que les aventures d'Astérix présentent moins d'intérêt qu'une pièce de théâtre de Molière. Les enfants ne sont pas, en général, des idiots incapables de discerner le meilleur de l'excécrable...
Comme "preuve" de ce que j'avance: c'est un prof de physique à l'athénée qui, par sa motivation personnelle, m'a donné le goût d'apprendre, de faire des comparaisons dans divers domaines et a ainsi déterminé toute mes études et ma carrière professionnelle...
La réussite tient parfois à bien peu de choses!
Chacun, par son passé différent, a une opinion différente sur le sujet. Il importe d'être assez tolérant pour admettre que tous ont probablement raison...
Amitiés

Écrit par : Armand | 03/03/2005

beau post en fait je pense que l'envie de lire s'acquiert... c'est comme l'envie de manger
une autre nourriture
Daniel Pennac l'explique bien : il ne faut pas lire betement, mais il faut donner l'envie de lire... quand l'enfant est tout petit, les parents (certains, bien sur, ne généralisons pas) lisent des livres à leur enfant dès leur plus jeune age, ils y mettent tout leur coeur, les bonnes intonations, et l'enfant lui aime écouter se faire raconter des histoires. Mais ce n'est pas tjs comme ça... Puis l'enfant intègre le primaire, et les parents sous prétexte qu'ils savent lire, leur colle un livre dans les mains, en leur disant, tiens, ça c'est pour toi... Au collège ou au lycée, on demandera à l'élève de faire un commentaire ou une discussion sur un livre... et souvent, moi qui aimait ces cours, je l'ai vite compris, que le jugement du prof (là aussi ne généralisons pas) peut interférer sur le travail produit par l'élève... Dans ce cas bien sur il est judicieux que l'élève dise que ce n'est pas parce qu'il n'a pas aimé l'ouvrage ou qu'il n'en aime pas l'auteur, ne l'empeche pas bien sur de faire ressortir l'argumentation. Mais cela être réciproque.
Je me suis laissée raconter des histoires jusqu'à mes six sept ans, jusqu'au jour où j'ai eu le malheur de dire à ma soeur qu'elle se trompait, de rage elle m'avait dit, à juste titre que puisque je savais lire, j'avais qu'à le faire toute seule... C'est en cela que c'est dommage, car la lecture est aussi un partage... Partager un moment, partager une opinion sur un livre, y voir peut etre ce qu'on y a pas vu, et donc avoir matiere à reflexion... pour aborder le livre autrement... La lecture ce n'est pas seulement s'instruire... en lisant des mots qui forment des phrases, c'est aussi se projeter, y reconnaitre et toucher sa propre sensibilité pour la transmettre à d'autre et donner cette envie d'aborder un titre plutot qu'un autre... ;)
bonne journee Ubu

Écrit par : imagine | 03/03/2005

à Propos de la Fnac Figure-toi que mon dernier livre s'est trouvé épuisé à la Fnac après seulement une semaine (et ils avaient un n'importe suffisament d'exemplaires pour que le livre n'ait pas seulement été acheté par ma proche famille!) Or, après cela, il est souvent arrivé qu'on me dise avoir été à la fnac pour se voir répondre que mon livre était en commande, puis même pas en commande. Je peux me vanter, pour un auteur belge qui n'est soutenu par aucun grand journal ou émission de télé, avoir bien vendu. Mais à la Fnac, ce n'est visiblement pas encore une raison suffisante pour "réassortir", faut s'appeler Eric-Emmanuel ou Amélie (en Belgique faut s'appeler Xavier...)
M'en vais préparer un post sur la foire du livre un de ces 4...
Ciao :)

Écrit par : Serge | 03/03/2005

Je me souviens de mon premier bouquin Tartarin de Tarascon !
J'étais transporté ...

Écrit par : Nola | 04/03/2005

.... Moi, cela devait être "Oui Oui et son automobile".... ;))

Écrit par : promethee | 04/03/2005

oui mais non promethee :))

Écrit par : imagine | 04/03/2005

... ;))))))

Écrit par : promethee | 04/03/2005

Un bonjour en passant ;) Désolé, je suis un rien débordé ces temps-ci : je prends le temps de vous répondre dans quelques jours. A bientôt ;)

Écrit par : Ubu | 05/03/2005

lire lire lire Raaah j'adore j'adore lire, depuis toujours, alors que ma moman n'aimait pas lire avant, donc je ne sais pas si c'est nécessairement les parents qui donnent le goût de la lecture...( par contre le truc des profs " lisez pour acquérir de l'ortaugraf" ça fonctionne pas du tout!!!!)

Je ne sais pas si la lecture est particulièrement primordiale pour TOUS mais par contre ce cultiver par tout autre moyen, s'ouvrir l'esprit, comprendre et ne pas juger sans connaitre est ESSENTIEL!

mais je ne comprend pas les gens qui n'aiment pas lire :) (ni ceux qui n'aiment pas ravel...bon je rigole ;) )

bisous!

Écrit par : Dinou | 07/03/2005

De retour ;) Cher Homme Lambda,
Marie-Aude Murail, Robert Cormier et les autres sont devenus des classiques de la littérature scolaire mais des prix de lycéens nous indiquent que les lecteurs adolescents ne rechignent pas aux difficultés si elles impliquent la qualité. Je pense par exemple à "La compagnie des spectres" de Lydie Salvayre, un ouvrage court mais passionnant. Dans le même ordre d'idée, mes élèves apprécient souvent le théâtre de Racine (à lire !) et sont souvent très critiques sur les auteurs marquetés (plus joli comme ça, non ?) ou tendance. La qualité dure aussi. Quant aux compétences, elles ne me convainquent pas : en quoi diffèrent-elles d'une répétition de procédure, en pratique ? Et la créativité, le plaisir de dépasser le fonctionnalisme étriqué dans lequel notre chère société s'empresse de nous cantonner ? La lecture est un art à disposition de chacun : nous devenons les cinéastes de rêves partagés, de cultures lointaines ; nous voyageons dans l'espace et le temps. L'autre lecture, l'utilitaire, viendra toujours assez tôt : elle permettra de survivre... Ce serait se plier aux circonstances que de se résoudre à la seule compétence : tandis que nos goûts sont une partie de nous-mêmes...

Cher Prométhée,
Je n'ai pas lu "Harry Potter" : honte sur moi... Déjà que je me suis engueulé avec des admirateurs de Werber et Coelho (aïe, il y aura bien un commentateur pour me taper sur les doigts !). De toutes façons, je préférais Roald Dahl... ;))))

Cher Armand,
D'abord une nuance : je n'incrimine pas un genre, j'accuse ses modalités de fabrication. Le plaisir des stéréotypes n'a qu'un temps... Rien n'empêche, en effet, d'apprécier et Tacite et Spirou (perso, je préfère Juvénal et Lagaffe ;)) : le goût ne s'altère pas au contact de saveurs cointrastées, surtout quand elles sont réussies. Non, ce qui m'inquiète, c'est le prémâché insipide : ça marche bien dans les fast-foods, pourquoi pas dans les lectures ?D'accord avec toi pour reconnaître la qualité de l'expérience personnelle : pour cela, il faut disposer d'un palais, se le former, goûter ce qui se propose et voir si l'on apprécie ou pas. La littérature jetable s'impose, elle... J'ai parfois envie de renverser des têtes de gondoles quand je vois ces graphomanes abhorrés qui pousssent leur invasion... C'est vrai, j'ai peut-être un rapport passionnel et très tranché à la littérature mais je reconnais sans problème la qualité même de ce que je n'aime pas, tant que ce n'est pas le fruit d'une escroquerie... Pas d'inquiétude : pas grmpfus ! ;))))

Chère Imagine,
Sur le goût, voir ci-dessous... Et sur l'autonomie de l'imagination : on apprend à lire comme on a appris à marcher, en se faisant lâcher dans la nature ;) Quant au commentaire, comme tu le rappelles, il enseigne l'argumentation, pas la lecture... Ah le plaisir de ne pas rendre de compte...
Jolie définition : "La lecture ce n'est pas seulement s'instruire... en lisant des mots qui forment des phrases, c'est aussi se projeter, y reconnaitre et toucher sa propre sensibilité pour la transmettre à d'autre et donner cette envie d'aborder un titre plutot qu'un autre.."

Cher Serge,
Tu as remarqué qu'on parle de l'actualité d'un livre, même hors du registre du document... Cela tient plus à la gestion qu'au goût littéraire. Quand à la Fnac, un vendeur a failli me faire sortir de mes gonds : il cherchait, pour un client, le "Faust" de Werber (grmf, cette fois !)

Cher Nola,
Moi, je crois me souvenir de l'encyclopédie "rouge et or" : avant, pas de souvenir précis... "Le journal de Mickey" ? :))))

Chère Imagine, chère Prométhée,
Non, peut-être ? :-))

Chère Dinou,
La lecture pour Laure trop graf', ça ne marche pas du tout, en effet : fadaises ! Et la lecture permet de s'ouvrir à l'imagination à son rythme, en flânant... Un plaisir, donc ! ;)) Bises également...

A bientôt.

Écrit par : Ubu | 07/03/2005

:) Werber j'ai pas trouvé ça phénoménal...aaaah j'adore roal dahl! Tu as lu ses nouvelles cyniques (lecture ado ou adulte)? c'est génial!

vive Sempe aussi!

et les autres...

Écrit par : Dinou | 08/03/2005

:))) trop de mots pour moi... impossible de nous confondre :)))

Écrit par : BT (LE VRAI) | 12/03/2005

We shall overcome ;))) Chère Dinou,
J'avoue que je n'ai lu que les nouvelles adultes de Roald dahl, plus un roman assez cynique : c'était à se tordre :)) En Bd, il y avait Reiser, il y a encore Les Cités obscures ou Larcenet, dont les deux tomes du Combat ordinaire, primés à Angoulême, sont vraiment géniaux, ou alors Là -bas de Tronchet et Sibran, tout en délicatesse. Bref, des perles aussi, loin de la fabrication en série. Bonne lecture ;)

Cher BT,
Mais je suis parfois si bavard qu'on dirait que je suis plusieurs ;) Au plaisir de te retrouver ;)

Écrit par : Ubu | 12/03/2005

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