05/05/2005

Les idéaux travestis

Nous pensions disposer d'une hiérarchie de valeurs : entre recherche du bonheur personnel et nécessaire solidarité, nous ondulions sereins. Le bonheur était dans le pré, la solidarité dans la rue...
 
Et puis, Raffarin vint, avec ses certitudes ridicules de publicitaire en manque de campagne. Le personnage a ce côté grotesque qui peut rendre éventuellement attachant : sa tête de victime, son passé de rocker et de pubeux, ses formules simplistes comme autant de slogans du bon vieux temps, ses bons sentiments affichés et ses réalisations médiocres. Danger de l'image : on ne prend plus au sérieux le spectacle un peu ridicule de nos édiles quand ils assènent leurs profondes vérités en une minute et demie, pas plus, pour éviter au téléspectateur de réfléchir. Atermoiements, reculades, affirmations qui passent le cap du péremptoire pour se retrouver bientôt périmées, tout un discours s'enclenche au gré des saisons, des sondages, des remous de l'opinion publique.  
 
Les hommes politiques ont l'habitude d'annoncer des promesses qu'ils ne tiennent que rarement : la chaleur des caméras leur fait perdre la tête. Il se retrouvent très vite dans la fraîcheur de leurs bureaux. C'est là qu'ils décident ce qu'ils annonceront le lendemain. Ainsi, pris dans la canicule de son service de presse, d'une chaleur estivale et de reproches bien sentis sur l'inconséquence de ses ministres, le très éminent Poitevin se fendit d'une décision spectaculaire : pour lutter contre la fâcheuse impression laissée par 15000 morts âgés, il décida de consacrer un jour de travail aux populations dépendantes, comme on dit.  
Rappel nécessaire à la solidarité ? Sans doute, lorsque l'on songe aux nombreuses familles qui laissent leurs "vieux" à l'abandon lors des grandes vacances. Le moindre urgentiste peut en témoigner : lui se trouve sur le front, encore plus depuis que les gardes médicales ne sont assumées par les médecins libéraux que sur base volontaire, ce qui ne manque pas d'engorger les services d'urgence. Heureusement que la canicule n'est pas encore de mise.
 
Pourtant, l'ambiance est déjà chaude. Beaucoup de salariés protestent contre ce jour "volé". Certains employeurs leur proposent des solutions de substitution, conscients qu'ils ont plus à perdre qu'à gagner dans ces remous. Alors, on culpabilise les râleurs : on leur reproche leur manque de solidarité. C'est vrai ça, pourquoi rouspèteraient-ils ? La France est un grand pays : une société (Total) sort un bénéfice de 9 milliards d'euros, le chômage connaît un ralentissement de croissance (à 10%, tout de même !), un patron incompétent percevra 39 millions d'indemnités pour fêter son départ. Alors de quoi se mêlent ces smicards qui s'énervent pour des riens ? Ils ne savent pas que plusieurs pauvres qui se cotisent valent un riche : et s'ils trouvent leur salaire misérable et leur travail pénible, qu'ils se félicitent de l'honneur qui leur est fait de participer à la solidarité voulue par un grand pays, un grand gouvernement, un grand premier ministre et un grand président.
 
On leur demande de travailler un jour de plus ? Solidarité avec les malades. On les pressure dans leur boulot au nom des aides à l'emploi ? Solidarité avec leurs chefs d'entreprises minés par la mondialisation. On leur propose un reclassement à 110 euros en Roumanie ou à 117 euros à l'île Maurice ? Solidarité avec  les populations déshéritées. On engage des entrepreneurs polonais qui sont leur unique employé ? Solidarité, vous dis-je, avec ces courageux nouveaux entrepreneurs. On les oblige à ne pas chicaner sur la présence d'une décharge polluante, du style résidus d'arsenic ou effluves plombées ? Solidarité avec les ouvriers qui perdraient leur usine au gré d'une délocalisation sauvage. Leur eau sent bon le lisier parsemé avec amour par l'agriculteur souriant dans les plaines de Bretagne ? Solidarité, voyons, avec le courageux paysan qui les inonde de ses bons produits fermiers au supermarché du coin. Leur pouvoir d'achat diminue au jour le jour ? Solidarité avec ceux qui n'en ont plus, de pouvoir d'achat. Les lycéens rebelles à leurs conditions d'enseignement désastreuses se font tancer par de gentils agents ? Solidarité avec les fabricants de matraques, qui criaient famine.
 
La solidarité, on en parle énormément ces temps-ci. A force, j'ai cru que c'était un nouveau poisson ou quelque chose dans ce goût-là. Mais méfions-nous : à force de nous le servir à toutes les sauces, nos vaillants politiciens finiront par nous le rendre indigeste.

18:40 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (10) |  Facebook |

Commentaires

les remous ne sont pas le fait d'un manque de solidarité les remous sont essentiellement provoqués par le fait qu'on ne nous ait pas posé la question et que l'on nous ait mis devant le fait accompli, sans qu'il soit question (pour une fois) de referendum.
Le pire dans l'histoire étant que la grogne est moins dûe au fait d'aller travailler un jour férié qu'au fait de perdre un "privilège". De plus, un certain nombre de travailleurs sont déjà en dessous du seuil de pauvreté. Pas question cependant de finasser avec ce genre de détail, le bossu n'a jamais tranché son salami en fines particules...(dommage, d'ailleurs).
Belle soirée, Ubu! ;-)

Écrit par : fun | 05/05/2005

cela dit la solidarité est en effet un nouveau vocable gouvernemental. Nos ministres peuvent à présent passer la tête haute dans l'émission : "on aura tout essayé", ils n'en seront pas plus ridicules....

Écrit par : fun | 05/05/2005

Raffarin amplifié. Cher Ubu,
Il y a encore une solidarité de plusieurs milliards d'euros (et qui vaut une dizaine de "Raffarin" en un coup) dont tu n'as pas parlé: celle du déficit excessif des finances publiques de la France.
Devine qui le rembourse? Eh bien, ce sont les autres pays à qui on impose une rigueur budgétaire plus serrée encore pour "compenser".
Mais, comme d'autres pays rejoignent la France et l'Allemagne dans ces dépenses exagérées, ce sera finalement l'euro qui pâtira...
Le dollar augmentera à nouveau, accompagné du pétrole et de nos importations. Mais les exportations ne compenseront pas à cause des indexations des prix des matières premières...
Finalement, nous resterons aussi riches en euros, mais les euros vaudront moins.
Amitiés.
P.S. J'ai une très belle solution: on vend le Louvre (contenant et contenu) et les dettes sont apurées... et si la France continue à vivre au dessus de ses moyens, il reste Versailles et une Tour de 300m de haut à Paris!

Écrit par : Armand Cassandre | 05/05/2005

Ils peuvent aussi vendre ... Zidane, les châteaux de la Loire, le pont de Millaut, la Guyane Française, Depardieu ... y doit y avoir moyen de faire un peu de pognon avec tout ça ?

Écrit par : Mateusz | 06/05/2005

... J'espère que Cassandre rigole quand il veut vendre le Louvre!
La solidarité n'a pas le même sens selon les idéologies que l'on défend. Pour Raffarin et sa clique, j'ai l'impression que solidarité signifie obligation dans le chef de certains et pas d'autres. Chez d'autres, encore plus à droite, solidarité signifie charité, mendicité.J'admets qu'à gauche, solidarité signifie souvent assistanat. Bonne journée :)

Écrit par : Serge | 06/05/2005

*** Il ne faut pas pousser les limites de la solidarité trop loin non plus: si des chômeurs se montrent solidaires entre eux (tu m'installes un poêle à bois et je te donnes 10 kilos de courgettes de mon jardin) , on appellera ça travail au noir...

Écrit par : gorgo | 06/05/2005

Bonsoir mister Ubu J'ai tardé à venir vous saluer... Trop de travail...
Mais suis tjrs admirative devant votre plume...
Vais me rattraper...
Doux w e
F.

Écrit par : Fléa... | 06/05/2005

Chère Fun, C'est bien ce que je disais dans le post : on transforme la notion de solidarité, estimable, en énorme piège à cons. Et on l'impose pour se donner bonne conscience à peu de frais. Tu as raison : il faudrait aussi revenir sur lea notion de privilège ;)

Écrit par : Ubu | 08/05/2005

Merci de votre passage, deuxième épisode ;) Cher Armand,
Je crains qu'il ne faille plutôt aller voir du côté des bénéfices records des entreprises, des avantages fiscaux et de la décentralisation. Le déficit est donc créé non par la qualité donnée aux services publics (ça se saurait !) mais par les avantages accordés pour relancer une improbable croissance : à propos, un pays peut-il envisager sa richesse autrement qu'avec la notion de croissance, qui me semble un étrange fourre-tout ? Pour information, le Louvre dispose aussi de mécènes, qui lui permettent certains achats, en outre de la ligne budgétaire de l'Etat. Et la France a déjà connu une évasion artistique notable, avec des pertes irrémédiables dans son patrimoine...

Cher Mateusz,
Depardieu, ils ont essayé de le fourguer aux Américains : pas fous, ils l'ont renvoyé. Quant à vendre la Guyane, le précédent de la Louisiane suffit sans doute ;)

Cher Serge,
Il me semble que nous entrons dans un système social où le travail n'entre que pour une part infime des richesses produites. Si on commençait à s'intéresser réellement aux transactions boursières, à l'argent sale et à la délinquance financière, ne trouverait-on pas des sources de financement quasi inépuisables ? Enfin, il est difficile de parler d'assistanat dans certaines régions : à plus de 20%, le chômage me semble structurel... Il n'est donc plus une assistance mais une nécessité ;)

A bientôt.

Écrit par : Ubu | 08/05/2005

De retour 3 Cher Gorgo,
Ce système existait : il s'appelait les SEL. Il paraît que ça a marché un temps, dans le cadre des services aux particuliers, jusqu'au moment où l'Etat, dans sa grande bonté, a sifflé la fin de la récré. Evidemment, c'est moins clinquant qu'un compte ou une société off-shore aux Bahamas ;)

Chère Fléa,
Merci de ton passage : c'est un réel plaisir de t'avoir retrouvée ;)

A bientôt, en espérant que je n'aie oublié personne ;))

Écrit par : Ubu | 08/05/2005

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