07/08/2005

Les réalités virtuelles

Etrange outil que la télévision ! Les émissions de télé-réalité y ont presque créé une nouvelle philosophie : outre les divertissements des aventuriers du ouiquainde, des chanteurs de douche, des séducteurs larmoyants ou d'improbables fiancés (celui-là, au moins, était drôle, puisque le scénario y est affirmé !), voici que l'histoire et l'actualité donnent lieu à des reconstitutions.
 
Il devient de bon ton de dramatiser les documentaires historiques : ainsi fut fait avec Hiroshima. Au fond, il s'agit de générer des émotions : cela, le film des Dossiers de l'écran ou de L'écran témoin le faisaient déjà, en assumant leur caractère de fiction. Mais maintenant, il faut disposer du temps d'antenne pour Coca-Cola, même ailleurs que sur TF1, et la dramatisation de l'histoire, le documentaire bidonné sont de mise. Faire ressentir : tel est le mot d'ordre. Plus de place pour l'analyse ou fort peu : celle-ci devient purement contextuelle. Et une décision stratégique de se transformer en une aventure humaine tronquée, parcellaire et partiale... que les écrans publicitaires encadreront avec gourmandise.
 
Il fut un temps où l'émission "Histoires parallèles" avait le bon goût d'allier des documents d'archives aux commentaires pertinents d'un historien qu'interrogeait Marc Ferro, sans doute un des meilleurs historiens français qui se soit spécialisé dans les questions d'image. Le documentaire y gagnait en critique des sources et l'on pouvait concevoir une réflexion critique sur les sources d'information, sur notre manière même de percevoir des faits que nous jugions avérés. Des documentaires comme "L'oeil de Vichy" assuraient cette même qualité.
 
Il fut un temps, aussi, où des critiques intransigeants s'indignaient de l'existence de films comme "La vie est belle" ou "La liste de Schindler", les taxant de révisionnisme sous prétexte qu'ils inscrivaient une fiction dans l'histoire. Ils oubliaient que le cinéma rappelait toujours qu'il n'était qu'une fiction, inspirée de la réalité mais pas nécessairement réaliste. Ils oubliaient qu'une fable de Benigni ou une histoire particulière racontée par Spielberg resteraient des fictions, malgré leur utilisation didactique parfois contestable. Ils oubliaient de surveiller le vrai danger : ces documentaires reconstitués qui, à l'instar des romanquêtes à la BHL ou des steaks de poulet panés, n'étaient que des ersatz bien fades de la réalité dont ils voulaient rendre compte. Ils oubliaient qu'une fiction peut porter des idées universelles sans nuire, tandis qu'un documentaire qui dramatise l'histoire la ramène au rang de l'anecdote, même si quelques interviews brisent (ou renforcent ?) à propos l'illusion.
 
Notre télévision, même dans ses intentions parfois louables, ne trahit-elle pas la confusion de nos sentiments face aux flux des informations dont nous disposons ? Nous préférons souvent les aspects rassurants de l'artifice (dramatisation, partialité, reconstitution) à la compréhension qui nous forcerait à notre remise en cause. Même le spectateur exigeant rêve souvent de certitudes : il s'y pliera ou les contestera mais en les utilisant toujours comme point d'appui. Un jour peut-être assumerons-nous les doutes que notre désir de nous informer intelligemment ne manquera pas de susciter.

23:54 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (10) |  Facebook |

Commentaires

JT Cher Ubu,
Où cela coince parfois, c'est les JT (les sport, les divertissements et fictions m'intéressent peu): certaines infos sont occultées, d'autres détaillées, selon la sensibilité du journaliste, de la chaîne, voire du pays.
Je ne regarde que des JT (sur plusieurs chaînes) et, en cas de sujet "sensible" (attentats de Londres ou guerre d'Irak par exemple), les différences sont parfois édifiantes...
Sais-tu, par exemple, que toutes les chaînes ne commencent pas par les faits divers: c'est une spécificité de nos chaînes nationales!
Amitiés.

Écrit par : Armand | 08/08/2005

Oui mais... S'il fallait (ne) compter (que) sur la télé pour devenir un citoyen bien informé, c'est plutôt raté ! Le récit journalistique possède, comme le cinéma, comme l'essai littéraire ou l'éditorial, ses propres règles, ses propres codes. Celui qui ne comprend pas cela ne doit pas s'étonner de trouver des JT bien propres sur eux, composé de sujets débités d'une même voix monocorde et posée,... et forcément incomplets. A l'inverse, celui qui va voir un film qui ne correspond pas aux "critères habituels" du genre cinématographique criera soit au génie soit à l'imposture. C'est sans doute le cas pour "La vie est belle" (je ne l'ai pas vu).
Quant aux différences de traitement entre les sujets présentés dans les JT, cela peut s'expliquer par le manque de temps ou de moyens, ou par la ligne éditoriale de certaines chaînes : des éditeurs préféreront aborder un sujet par l'anecdote, alors que d'autres auront une approche plus classique. J'ai envie de dire "heureusement"... à condition que le citoyen bien informé multiplie ses sources d'information.
Mais ça, c'est une autre chose...

Écrit par : Ludovic | 08/08/2005

... Perso, la télé ne me sert qu'à revoir des films sur DVD ou à regarder le foot (j'essaye de regarder le JT, mais Matteo ressemble trop à une pile duracel vers 19h30)!

Écrit par : aldagor | 08/08/2005

à Ubu Tu ne devrais pas commenter de manière sérieuse le post de l'autre propagandiste. C'est une manière de légitimiser son entreprise...

Écrit par : serge | 08/08/2005

Merci de votre passage Cher Armand,
Je pense que la responsabilité de l'information incombe autant au spectateur qu'au journaliste : pour le premier, les sources, directes ou indirectes, se sont multipliées, à tel point qu'il se retrouve parfois saturé ; pour l'autre, son métier répond à des impératifs d'audience ou de normalisation plutôt qu'à la déontologie. J'avoue que je lis très peu la presse et je ne vois la télé que durant les vacances : je ne suis sans doute pas le meilleur juge en la matière. Il m'a toujours semblé que l'actualité permettait toujours des effets d'annonce mais n'expliquaient pas grand chose. Les JT sont les émissions les plus regardées : qui en comprend la moitié, celle qui est consacrée à la politique internationale et pas au dernier pêcheur de moule de rivière de Conflans-Sainte-Honorine ? La dramatisation, suite à cela, devient un leurre attrayant mais dont les dérives peuvent être dangereuses. Il y a quelques années, PPDA bidouillait une interview de Castro : il n'a pas été viré et son journal reste le plus populaire en France... Sur la cinquième, une émission (Arrêt sur image) mettait en évidence les travers des médias français : j'ignore si elle existe encore et si tu peux la capter. En tout cas, dans ma villégiature, la chaîne ne passe plus...
Amitiés.

Cher Ludovic,
La concurrence devrait, idéalement, fournir des modèles très divers de presse télévisée, un peu comme pour la presse écrite : la distance entre journaux belges ou français me semble parfois très ténue. Tu oublies, dans ta réflexion, le rôle prépondérant des agences de presse, qui formatent l'actualité. En fait, la multiplication des sources d'informations revient sans doute à répéter une même source initiale traitée de manières diverses : difficile pour le simple pékin de remonter à la source initiale. Nous ne sommes pas tous des saumons. ;) Le pire est sans doute que la télé est devenue une actualité en soi sans que le travail de décryptage n'y soit systématique : la cérémonie du JT n'a pas suscité d'exégèse en télévision même. C'est dont l'immense majorité des téléspectateurs qui cèdent à des codes qu'ils ne reprèrent pas.
Bienvenue sur mon blog ;)

Cher Serge,
Cela prouve que Matteo est en pleine forme : bientôt, tu devras l'obliger à laisser la télé avant qu'il n'ait des yeux carrés ;) Pour le reste, c'est un peu ta faute : tu fais trop de posts consacrés à ce blog, j'y suis donc allé faire un petit tour, d'autant qu'y passent encore des commentateurs que j'apprécie, libéraux ou pas. ;) Mais un dernier échange stérile avec le sieur Ase m'a une fois de plus ennuyé. Je m'endors en lui répondant. Je ressens des envies de sieste, là :)))

A bientôt.

Écrit par : Ubu | 08/08/2005

Ave UBU Qu'en de termes précis tout cela est bien dit.
La TV intéressante donc regardable c'est le direct.Regardons les reportages sportifs et
si on n'aime pas ça(quel dommage) il reste le jardinage,la colombophilie,dire du mal
du voisin et de s'en délecter,ou déconner parfois comme moi je le fais.Un petit air de jazz
c'est une bonne thérapie.Prendre son bon recto,profiter de la vie.Enfin et pour finir
(serait-ce un pléonasme?) faire ce que nous faisons quand nous nous rencontrons.
Amitiés swingantes comme tu les aimes.

Écrit par : DUKE | 08/08/2005

Arrêt sur images... Cher Ubu,

Arrêt sur image sans la télévision et gratuit en plus!

http://www.france5.fr/asi/006869/39/126383.cfm

Sésame, ouvre-toi...
Real Player (téléchargement gratuit si tu ne l'as jamais fait).
Emissions "à la demande" de "Arrêt sur Images" complètes. Qualité de vision mauvaise, mais, il s'agit d'émissions de cinquante minutes: surveiller la consommation de Mégaoctets...
Seul inconvénient (pour moi): il faut accepter les activeX pour regarder! Amitiés.

P.S. Dis merci à Armand (sans le grumpf final qui gâche tout)!

Écrit par : Armand | 08/08/2005

L'histoire ... ... n'est elle-même qu'un roman : la guerre des Gaules, le nouveau testament, Roland de Ronceveau, les croisades, Vasari et sa vie des peintres, la révolution française, le second empire, l'Histoire selon les communistes, la deuxième guerre mondiale vue par Churchill ou par De Gaulle, tout cela n'a été que spectacle, relecture partisane, mensonges politiques, mythes sociaux, enjolivement personnel, omission et j'en passe. Que faire ? Consacrer sa vie à enquêter sur la vérité d'un fait, prendre la vérité historique reconnue comme un dogme ou, mieux, comme une leçon de vie et d'expérience ?

Écrit par : Brice Depasse | 08/08/2005

Je ne pouvais pas savoir... Merci des renseignements (hier soir, tard), Cher Ubu!
Amitiés.

Écrit par : Armand | 09/08/2005

Merci aux pas sages ;) Cher Duke,
Le mieux, c'est la boxe en direct : mais du droit ou du gauche ? Tout dépend de l'angle de la caméra ;)) Santé ! ;)) Merci pour l'agréable soirée :))

Cher Armand,
Je te remercie du lien : je vais aller voir de ce pas ;)

Cher Brice,
L'histoire s'est conçue longtemps comme narration, jusqu'à l'école des annales, qui s'est surtout souciée de l'histoire des mentalités en puisant dans les ressources des chroniques. Le travail de déconstruction des mythes s'en suivit, accompagné d'une critique profonde sur la precaption de l'histoire elle-même. Il y eut aussi l'archéologie du savoir, propre à FOucault, dont la construction était très intéressante, malgré des erreurs historiques flagrantes. D'autres conceptions sont donc possibles : Marc Ferro l'a prouvé.

Cher Armand,
Pas de problème : le monsieur oublie pieusement de montrer son vrai visage ;)

A bientôt.


Écrit par : Ubu | 09/08/2005

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