26/08/2005

Chronique de la bêtise ordinaire

                Il y a quelques années, Charles Bukowski nous plongeait dans la folie ordinaire : ses récits d’or brut parlaient de déchéance, d’obsession, de croupissement. C’était bien longtemps avant notre époque de prétendues certitudes, quand contester l’ordre n’équivalait pas nécessairement à y déceler un complot,  à suivre des slogans simplistes ou à apprendre de nouvelles cadences pour passer du pas de l’oie à celui du canard. Comme je n’ai pas l’âge de mes artères, je vais me permettre mon petit quart d’heure de folie  - à défaut de cardeur de matelas, encore un métier disparu – et me plonger, moi qui ai les qualités natatoires d’un opposant argentin qui n’a pas compris qu’il fallait choisir entre le plongeon sans parachute au départ d'un hélicoptère militaire et la qualification pour la Coupe du Monde de baballe au pied en 1978, je vais me plonger, entrepris-je avant de m’interrompre, dans la bêtise toute quotidienne.

 

Je pourrais gloser sur les malheureux candidats de tel ou tel jeu télévisé, assouplis sous la férule d’une Cruella qui n’aurait pas trouvé de dalmatien à sa taille, forcés à se délecter de trois asticots arrosés de jus de mygale fraîche au milieu des écrans de pub de l’ami Ricoré ou placés devant l’horrible tentation d’une paire de miches bien placées qui donne envie de larguer sa planche à pain préférée et de se préparer les mouillettes avec anxiété. A de rares exceptions, ces jeux accordent leur insignifiance à tel point qu’on leur en voudrait presque de couper les écrans publicitaires. Je remarque simplement que l’humiliation, l’espionnage, la violation de la vie privée ou le culte de l’initiation, procédés des régimes totalitaires, sont devenus des spectacles où le plaisir du spectateur réside dans ce sentiment de supériorité éphémère qu’il éprouve enfin vis-à-vis de son semblable : la politique voudrait nous imposer ses méthodes, la télévision nous les vend. Je ne vois donc qu’une solution radicale pour que les politiciens nous persuadent enfin de leur nécessité publicitaire : lors des débats politiques, envoi de sms massif en vue d’éliminer le candidat emmerdeur et suppression d’icelui dans une apothéose tandis que le survivant récolterait le fauteuil bien mérité où il pourrait s’asseoir sur ses suffrages. Mais j’ai dit que je n’en parlerais pas : on ne sait jamais, si un responsable de chaîne venait à passer…

 

La bêtise est comme la jolie fille qui passe : toujours chez le voisin, jamais chez soi. Nous la tutoyons parfois avec cette familiarité qu’autorise la connivence mais en oubliant d’y chercher notre reflet même. Et nous assurons nos affirmations d’une foule de postulats, de doctrines, de convictions qui nous tiennent lieu de forteresse ou de gangue. L’idée préconçue rarement pensée, la causalité pour le plaisir de causer, le sens commun qui n’a rien de commun avec quelque sens que ce soit, l’idée révolutionnaire poussiéreuse, la tradition exsangue nous construisent un univers où notre pensée résume les diversités de la réalité et simplifie les possibilités de notre imagination. Au fond, rien ne change vraiment, les avant-gardistes se spécialisent dans la volte-face, ce qui, si vous me suivez, vous amène à me précéder dans un grand pas en arrière, à moins que vous ne lisiez ce petit texte les pieds au mur, auquel cas je vous souhaite de ne pas avoir opté pour l’un de ces ustensiles pivotants ou à roulettes qui provoquerait d’irrémédiables dommages à votre équilibre. Je vous conseillerai donc d’inverser votre position pour nous permettre de nous voir d’autant que, ô paradoxe, à l’heure où vous lisez ce texte, je ne puis vous regarder étant donné que : primo, il n’y a pas de webcam sur ce blog et vous n’êtes pas en train de « chatter »  (d’ailleurs, la mi-août est dépassée) ; secundo, je ne suis plus présent après avoir écrit le texte, vous n’êtes donc pas au téléphone et je dispose d’ailleurs d’un répondeur ; tertio, il me paraît indulgent de ne pas « admirer » votre prestation , je craindrais de ne pouvoir m’empêcher de proférer une quelconque remarque déstabilisante.

 

Ils assurent, affirment, se tuent à dire (promesse rarement tenue, d’ailleurs, à moins que les politiciens évoqués ci-dessus…) sans jamais remarquer qu’ils monologuent. Béats, satisfaits et confits, ils vaticinent et ressassent des idées au logis (oui, je sais, j’ai  honte) tandis que celui-ci s’écroule.  Ils se tiennent pour des prophètes mésestimés, des visionnaires marginaux : et le visionnaire se fourre le doigt dans l’œil, le prophète se prend les pieds dans le tapis. Et leurs séduisantes théories, échafaudages monolithiques, s’écroulent piteusement sous un sursaut de la réalité, toute dérisoire, qui s’impose. L’économiste se cogne l’orteil au pied du lit, sautille en couinant et songe plutôt à comment rentrer dans ses baskets plutôt qu’au best-of de Basquiat (concurrent bien connu de Jacques Lantier et de Tino Rossi pour les apoplectiques bleu foncé). Le marxiste de stricte obédience, altertout et envers le précédent, s’essaie à une pirouette dorsale qui le mène à se dire, les narines chatouillées par le tapis Oxfam à bouclettes serrées, que le tas, c’est lui. Le religieux, dogmatique en diable  - ce qui le met en odeur de sainteté, étrangement – se met le préservatif à l’index, au majeur, à l’auriculaire, à l’annulaire et même, on peut toujours rêver, au pouce, avant de mettre les bouts (on fait ce qu’on peut, nom de D…)  Leurs pensées, idiotes, nous plongent dans des caniveaux de perplexité (ne cédons pas aux abîmes !) et, dans notre stupeur passagère, nous ne nous demandons plus que croire mais comment croire à ces pitres qui se dévoilent parfois dans leurs plus belles obsessions monomaniaques, dans les caricatures de ces pensées dont ils vomissent ce qui nous restera à jamais indigeste. Enfin, je l’espère…

 

 

Tout ceci pour dire que je préfère mes petits doutes, mes petits rêves à moi, lors de téléfilms idiots parfois (voir photo : avouez qu’il y a de quoi rêver), à toutes ces sinistres constructions qui se prennent au sérieux, ces discours qui en disent long mais n’avouent jamais leur vacuité, ces futilités qui s’imposent comme nos points de mire, ces credos qui prétendent au sublime mais n’induisent que de sales habitudes au nom de leur intégrisme.


04:23 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (9) |  Facebook |

Commentaires

** C'est qui, la brunasse ?

Écrit par : Lato | 26/08/2005

Sérénité... Cher Ubu,
On voit que tu es à la campagne, coupé de tout, obligé de puiser tes infos à la télévision...
C'est une magnifique leçon pour tes lecteurs aussi: nous voyons ainsi ce qu'apporte ce medium (media est le pluriel de medium, je crois) au vulgus pecum!
Ce manque d'infos d'Ubu m'a obligé à chercher d'autres blogs et j'en ai trouvé deux (amusants comme je les aime) dans tes liens: Zelda et Piqûre. Ces deux jeunes dames m'ont vraiment amusé!
J'espère qu'à ton retour tu trouveras des infos percutantes concernant la politique, d'autres de réflexion sur notre façon peu solidaire de vivre et quelques histoires drôles concernant la religion...
Passe tes derniers jours de vacances dans la sérinité: BHV attendra bien ton retour!

Écrit par : Armand | 26/08/2005

Bonsoir Cher Lato,
Il s'agit de Liane Forestieri : elle donne envie de s'attacher, non ? :)))

Cher Armand,
L'actualité est particulièrement sinistre : entre les accidents d'avion, l'incendie d'un immeuble vétuste à Paris et l'appel au meurtre de Chavez par un télévangéliste américain, on se demande vraiment ce qu'on pourrait trouver comme ouverture. Et je n'évoque même pas les multiples conséquences des intempéries ici et là... En fait, tu as raison : la télé informe peu, elle montre surtout... Ravi de tes nouvelles découvertes ;))
A bientôt.

Écrit par : Ubu | 26/08/2005

Bonne nouvelle! Cher Ubu,
Tu cherches une ouverture... En voici une de la VRT (Télévision Flamande). Ils nous ont annoncé au JT ce soir, graphiques à l'appui, les bienfaits de la libéralisation des prix de l'électricité: en moyenne, les prix de l'électricité, libéralisés en Flandre, sont maintenant 15% moins élevés qu'en Wallonie. L'électricité sera libéralisée (traduisons dépolitisée de ses intercommunales) très bientôt en Wallonie aussi... Ces 15% seront les bienvenus (même si c'est un peu tard)!
Il arrive que les privatisations aient du bon... mais ce n'est pas toujours le cas, loin s'en faut!
Amitiés.

Écrit par : Armand | 26/08/2005

Cruella est passée Quelle post compliqué! fond blanc avec plein de taches noires, on croirait voir un dalmatien!

Écrit par : Epique | 26/08/2005

Bonsoir, à nouveau ;)) Cher Armand,
C'est à voir ;) Ne serait-il pas plus simple de suivre les enquêtes de la Cour des Comptes ? Certains services seront-ils assurés, y compris en cas de défaut de paiement ? En fait, faut-il vraiment échanger les politiques pour les publicitaires ? ;) Pas certain, sur ce coup-là. Je pense à la privatisation de l'eau à Paris ou au problème des régies municipale face à Vivendi : les expertises ont prouvé que, dans ce cas-là, les services publics étaient moins chers. Ne faudrait-il pas réduire avant tout les gaspillages plutôt que de risquer une exploitation ? A méditer... ;)

Chère Epiqure,
Waouffff ! ;)) (Ceci est un commentaire de mon canin préféré ;)))

A bientôt.

Écrit par : Ubu | 27/08/2005

Privatisations, concurrence... et gaspillages! Cher Ubu,
Je t'ai dit que cette privatisation n'était pas souhaitable partout. Dans le journal télévisé de la VRT, il a même été expliqué que les prix des anciens distributeurs d'électricité avaient baissé, grâce à la concurrence (mais ils n'ont pas dit de combien)...
Pour les payeurs défaillants "de bonne volonté", là c'est à la loi de veiller, pas au bon vouloir (copinages et idéologies) de politiciens, de décider des coupures, je crois! On est en démocratie avec séparation des pouvoirs... (Enfin, théoriquement, quand on voit certaines interférences!)
Pour les cas où la sécurité intervient, par contre, je te suis entièrement: je pense à la SNCB. Mais dans ce cas, il faut responsabiliser: vois ce qui s'est encore passé lors d'un contrôle technique automobile...
La sécurité d'emploi ne devrait pas exister pour les fautes graves. Actuellement, ce n'est que pour les fautes gravissimes qu'elle cesse d'être garantie...
Amitiés.

Écrit par : Armand | 27/08/2005

.... Pas toujours d'accord sur tous les sujets mais là, une fois de plus, il me faut saluer la plume... :)

Écrit par : promethee | 27/08/2005

Bonjour ;) Cher Armand,
Les fautes graves pénalisées : certains politiciens ne s'en relèveraient pas. Et je n'ai pas la place pour la liste ;) Plus sérieusement, je vois le fait auquel tu fais allusion mais il faudrait établir qu'il ne s'agit pas d'une carence de la direction afin de faire du chiffre ;) Je me rappelle qu'un Préfet d'athénée avait demandé à ses profs de prendre en compte leur nombre global d'élèves lors des délibés : en dessous des 400, l'école risquait de fermer. Et personne ne l'a dénoncé à sa hiérarchie.... En fait, les fautes professionnelles ont parfois des origines complexes : l'impunité ne devrait pas être de mise. Mais on pardonne bien à Total, Exon, Union Carbyde malgré les dégâts qu'elles ont provoqué, elles aussi, alors ? Quadrature du cercle... Je préfère jouer de la responsabilisation à tous niveaux : les poursuites devraient être réservées aux cas graves... Mais pour cela, nous devrions renier notre culte de la faute ;)

Cher Prométhée,
je te remercie ;) Je vais me prendre pour un pinson ;)

A bientôt.

Écrit par : Ubu | 31/08/2005

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