01/09/2005

Ras la casquette !

Etrange pays : les foulards y rebondissent allègrement, comme s'il fallait copier notre voisin proche, la France, dans ses options législatives. Pour faire comme les grands ?
 
Tout le monde a une idée de l'enseignement, un idéal d'école à défendre. En France, le débat a engendré les réactions de philosophes, d'écrivains, de politiciens, de chercheurs, de trouveurs, de religieux, d'intégristes, de laïcs, de féministes, de politologues, de sociologues. On cherche le raton laveur. En fait, on a évité de peu les économistes et les importateurs de tissus chinois qui nous auraient exposé le drame des quotas appliqués au fichu. La France est laïque, même si le cours de religion reste obligatoire (une dispense peut être obtenue sur dérogation) dans les écoles publiques alsaciennes, même si les centres de planning familial de Vendée ont eu souvent droit à un "sucrage" en beauté de leurs subventions (merci monsieur le vicomte !), même si le seul organe constitué pour une reconnaissance des populations allochtones le fut à travers un Conseil des Musulmans, donc à caractère religieux. Mais la France est laïque : surtout depuis le 11 septembre.
 
La Belgique est neutre : je ne parle pas ici de sa neutralité dans les deux conflits mondiaux qui transforma la traversée de nos vertes contrées en épreuve pénible sous la drache. Ces phénomènes ont déjà été expliqués par la proverbiale paresse wallone et le manque d'éclairage sur nos autoroutes inexistantes à l'époque. La Belgique est offciellement neutre, comme le prouve le Te Deum royal, l'existence d'un réseau scolaire et  catholique majoritaire, la présence de parti à référence religieuse, les pets de nonne et les cruciverbistes (En avant mots croisés de la Foi !)  La Belgique est donc vraiment neutre : je le répète. Son enseignement officiel aussi.
 
Trois écoles bruxelloises de la Communauté française (et non deux comme le précisait un ancien membre du cabinet qui avait dû mal révisé sa copie) acceptent les jeunes filles porteuses d'un foulard : mon établissement est l'un d'eux. Lors d'une discussion dans l'excellente (malgré tout) émission d'Eddy  Caekelberghs, trois invités discutèrent donc des affaires de Charleroi, de l'athénée de Laeken, de l'intégrisme et des règlements scolaires.   Un rapporteur du dialogue inter-culturel ,  le président de la FAPEO, la fédération des associations de parents d'élèves de l'Enseignement officiel, et l'ancien préfet de l'athénée de Laeken où le port du foulard fut interdit il y a peu.  L'ancien préfet, attaché de cabinet sur le départ,  a rappelé les faits, enfin sa vision des faits, une vision médiatisable : à savoir que le conseil de participation de l'école avait soutenu cette décision, suite à une consultation du personnel enseignant (merci pour eux !) Plusieurs remarques me sont venues à l'esprit : je me suis étonné que des professeurs puissent prendre une décision alors que celle-ci est exclusivement des compétences du directeur d'établissement, l'avis du conseil n'étant que consultatif ; j'ai été surpris que la neutralité des professeurs ait connu une violation par une prise de position à caractère philosophique ; je n'ai pas été surpris qu'à l'époque le parti de M. Bastin (il en a fondé un autre depuis, tout aussi religieux) ait vu dans cette affaire une occasion de se manifester à peu de frais sous l'oeil des caméras. Si je résume, avec la mauvaise foi qu'on me connaît, une école officielle belge, neutre, impose l'interdiction d'un foulard, à caractère religieux et supposé intégriste, tandis qu'un parti, fondamentaliste mais autorisé par la loi, manifeste devant ses grilles. L'image est passée dans "Tout ça ne nous rendra pas le Congo" : le paradoxe était clair et la télé en couleurs.
 
Cette situation pose de nombreux problèmes. Je ne suis pas professeur pour juger des convictions de mes élèves : le jugement interdit le dialogue et je tiens à ma neutralité pédagogique. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle mes élèves ignorent l'existence de ce blog : non que j'en sois honteux mais parce que mes prises de position personnelles n'ont pas à interférer avec mon enseignement. Et ici le problème se pose : si je suis partisan, par principe et comme individu, de l'abolition des signes religieux dans la sphère publique, je ne puis me résoudre à remettre en cause mes élèves au nom de concession à la peur ambiante. Je n'aime pas les intégristes, quel que soit leur camp, j'abhorre les radicalismes haineux et j'estime que les lois sont indispensables parce qu'elles nous offrent des repères. Mais cela n'empêche pas de critiquer ce qui me semble contestable. Selon moi, ce type de règlement, tout comme une hypothétique loi, l'est très certainement.
 
En fait tout s'est passé comme si l'on découvrait l'existence d'une "communauté" après le World Trade Center : le choc a été profond, comme la suite des événements le prouve. Et depuis, j'ai la désagréable impression que certaines initiatives sont le fruit de la peur, réciproque. J'ai entendu des horreurs après les attentats, puis le mythe de Ben Laden s'est estompé, l'escroquerie du terrorisme musulman s'est révélée aux familles et si mes élèves ne brûlent pas d'amour pour G. W. Bush, rares sont ceux qui trouvent légitimes les actes terroristes. Comme tout adolescent qui se laisse aller à ses pulsions les plus radicales et réfléchit ensuite. Par contre, le foulard, que nous avons exigé discret, est toujours présent, même s'il est minoritaire. Beaucoup de ces jeunes filles ne l'associent pas à une coupure avec l'école où on leur parle de Montaigne, Voltaire, Diderot, Rousseau, Sartre, Camus et les autres, mais plutôt avec un signe d'appartenance à une communauté, sans velléité vindicative le plus souvent. Par contre, certains politiciens et membres de la société civile y voient un signe à géométrie variable, souvent négatif. Les mêmes qui parfois s'indignaient des lettres de menaces adressées à un patron flamand et à son employée qu'il avait autorisée à porter le foulard...  
 
Nous avons une mission (ce message ne s'autodétruira pas) éducative en tant qu'adultes : l'éducation est fondée sur le dialogue et non plus sur la chaire professorale du dix-neuvième siècle. Certains de nos responsables semblent oublier que le recours à l'interdiction ne peut être qu'une dissuasion très inefficace basée sur la stigmatisation d'une différence, dans ce cas et qu'un règlement ne devrait jamais être conçu pour lutter contre l'exception, alors qu'en fait il excluerait une majorité de jeunes filles. Si nous remettons en cause ce tissu au nom de notre perception symbolique de l'objet, je proposerais que l'on impose un tuyau aux élèves circoncis qui se rendent dans les toilettes des écoles, un rasage des barbes de puceaux qui ont des airs d'extrême-gauche, une mise en pli pour ceux qui portent la raie à l'extrême-droite, des perruques pour les skins, des écussons pour les pulls ornés de décoration à caractère politique, l'obligation d'égayer les tenues gothiques, l'interdiction des sparadraps cruciformes, etc.
 
Ces règlements prétendent positionner l'école face aux invasions sociales, rétablir un équilibre et favoriser l'adaptation à la société. L'idée est louable : elle devient désastreuse quand elle sacrifie l'épanouissement personnel des jeunes gens que nous espérons rendre, un jour, autonomes.  
 

Lien vers l'émission "Face à l'info"
http://www.lapremiere.be/ 

Lien vers un dossier constitué par l'Académie de Versailles
http://www.ac-versailles.fr/PEDAGOGI/ses/themes/laicite/menu1.htm

Lien vers un texte qui rappelle l'évolution de la perception française du foulard

03:08 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (19) |  Facebook |

Commentaires

Signes extérieurs... Cher Ubu,
Quand ton sujet s’y prête, j’aime aussi commenter longuement... Rassure-toi, nos divergences ne portent que sur des points «cosmétiques» (pour parler comme les Américains).
Pour le voile, puisque nos écoles sont neutres, je ne comprends pas pourquoi on l’interdit alors qu’on autorise les cornettes aux professeurs des écoles catholiques... Ou alors, si ces cornettes ne sont autorisées que dans les écoles catholiques, il ne faudrait autoriser les voiles islamiques que dans les écoles catholiques qui devraient alors accepter des petites musulmanes car ces dernières doivent aussi aller à l’école. Je suis même certain que des imams se feront un plaisir de traduire «ave Maria» en «Allah est grand» en respectant l’air de musique pour que tous puissent chanter en choeur... ;) ;) ;)
Par contre, il serait temps de préciser aux parents qu’interdire à ses enfants les cours de natation (ou autres), des examens médicaux permettant de détecter les infibulations... sont des délits punissables de peines correctionnelles...
Il y a aussi un problème (j’ignore si les parents de ces enfants y ont songé): ces calots pour les juifs (et voiles pour les musulmanes) permettent aux enfants de se reconnaître entre eux pour l’exportation de leurs guerres de religion. Tu es un peu jeune pour savoir ce qu’est le port d’une étoile jaune: ne trouves-tu pas un peu fort de café que ce soient ceux dont les parents en ont été victimes qui l’exigent maintenant.
Amitiés.
P.S. Je crois t’avoir permis une réponse circonstanciée intéressante...

Écrit par : Armand | 01/09/2005

Le foulard. J'ai écrit à peu près la même chose (ce n'est pas du plagiat).
Je rappelle à Armand que les écoles catholiques autorisent le port du voile.
Amitiés.

Écrit par : rhadamanthe | 01/09/2005

Rhadamanthe. Merci pour l'info, Rhadamanthe!

Écrit par : Armand | 01/09/2005

les foulards ne sont pas encore fichus... Très bel argumentaire et très juste façon de voir les choses ( à mon sens, bien sûr). Je pense comme toi qu'il faut effectivement laisser au "jeune" un espace d'expression, de revendication identitaire et d'épanouissement personnel, qui peut, pourquoi pas, passer par le choix d'une orientation religieuse. Il n'en reste pas moins que la vigilance doit rester de mise. La dérive de l'appareil religieux, quel qu'il soit, dès qu'il se structure en système, est le glissement vers du prosélytisme où la tolérance et l'ouverture ne sont plus vraiment à l'ordre du jour, ou alors déguisées, pour tenter de ramener les brebis égarées. L'autre point à surveiller est le libre arbitre du jeune. Ce choix est-il bien le sien et le vit-il en harmonie avec ses convictions ? Dialogue, dialogue...

Écrit par : Lato | 01/09/2005

Puréée Tu me démoralises Cousin ! Mon chapeau à la sortie je peux toujours le porter ? Ou dois je attendre d'être dans le metro ? Je peux donc pas demander au préfet de ne plus mettre de réunion le vendredi soir lorsque le shabat commence ? Je ne peux donc pas parler du combat ouvrier et des révoltes populaires ? Ni critiquer le Coran ou donner des exemples inspirés de la Tenakh ? Mais alors je ne peux plus être moi-même ? Et embrasser des collègues sur la bouche, c'est aussi religieux ? Pfff

Écrit par : Votre Cousin | 01/09/2005

cosmique pas cosmétique...

et si on parlait de ce qui fait tourner le monde dans le bon sens...

mais qui a encore du bon sens ?

bonjour à vous tous...
oups
nous sommes déjà vendredi...
enfin le week-end !

Écrit par : xian | 02/09/2005

Maugus le retour ;-)

Écrit par : Maugus | 02/09/2005

Bonjour ;) Cher Armand,
Les professeurs féminins de religion islamique peuvent porter le foulard pendant leurs cours dans les écoles de la ville de Bruxelles. Les autres sont tenus à la neutralité : paradoxal, non ? Par ailleurs, les écoles catholiques acceptent les élèves musulmans et ne peuvent, légalement, leur donner que le cours de religion catholique : "Ave Maria" sur tous les tons... Pour les cours de natation, il faudrait s'en prendre aux médecins complaisants qui couvrent ces absences : je pense que la CF n'a jamais porté plainte auprès de l'ordre des médecins. Ta dernière remarque ouvre des horizons : je me demande parfois si certains n'ont pas intériorisé le ghetto au point de le revendiquer comme une appartenance. On s'affirme une identité parce qu'elle correspond au phénomène de rejet, réel ou supposé, qui nous fait face... Intéressant, effectivement ;)

Cher Rhadamanthe,
Je suis passé répondre chez toi : nous sommes à peu près d'accord. Si je l'étais totalement, je ne serais plus Ubu ;))

Cher Lato,
Le prosélytisme est sanctionnable en droit scolaire : c'est donc un délit reconnu, tant pour le professeur que pour l'élève. Nous avons eu un cas de garçon, il y a quelques années : le renvoi a été acté et le recours que cet élève avait introduit avait été rejeté. Tant que le dialogue est possible, il ne faut pas couper la communication, en effet : quand cela n'est plus possible... Tu as raison de dire qu'il existe une manipulation mentale propre à certaines écoles coraniques, liées à des mosquées "pirates" fondamentalistes (souvent financées par des capitaux d'Arabie saoudite) ou au centre islamiste de Lille : leur contrôle devrait être de mise... Ce n'est malheureusement pas le cas. Maintenant, ces discours-là affectent assez peu les populations allochtones : pas plus que ceux de l'extrême-droite, en tout cas pour le moment... En fait, le même problème se pose avec d'autres sectes mais elles n'ont pas droit à l'actualité pour des questions vestimentaires ;) Ce qui est dangereux, et que tu notes d'ailleurs, c'est à quel point les adolescents ont besoin de la contestation pour s'affirmer, plus encore lorsque leur supposée "identité" est en péril. Et les manipulateurs en tirent profit...

Cher Cousin,
Personnellement, vous pouvez toujours faire ce que bon vous semble. Mais si vous essayez de m'embrasser sur la bouche, je frappe ;))))

Cher Xian,
Je me suis toujours demandé quel pouvait être le bon sens d'une sphère ;))
Bonjour également ;)

Cher Maugus,
Enchanté de te voir de retour ;)

A bientôt.

Écrit par : Ubu | 02/09/2005

Caliméro et ses émules. Cher Xian,
C'est le mauvais sens de la sphère (la dévisser) qui conduit à perdre la boule: méfie-toi!

Cher Ubu,
Finirions-nous par nous ressembler?
Pour le port de l'étoile, la cornette ou le foulard, non pas pour vivre une religion, mais pour l'affirmer aux autres, je pense aussi à une sorte de complexe, de retour aux sources, au bonheur d'être persécuté (pense aux catacombes)...
Mais je ne suis pas certain qu'envoyer les évèques avec mitres et les filles avec bourka en psychiatrie soit une solution réaliste... La foi résiste aux douches froides! ;) ;) ;)
Amitiés.

Écrit par : Armand | 02/09/2005

Pom pom pom Je passe, je laisse une trace, j'ose quoi!!!
Bien hein!!
J'apprends vite??
;-)

Écrit par : Fléa... | 02/09/2005

Moi, ce que je propose... ... c'est que chacun se mèle de ses oignons. L'état en premier.
Lorsque la pensée unique sera instaurée, il faudra songer à faire interdire les serrures.
Comment va, Ubu? Les vacances ont été bonnes?

Écrit par : Tony | 03/09/2005

Bonne après-midi (oui, je sais, c'est novateur ;) Cher Armand,
Le problème, c'est surtout qu'il y a toujours des bourreaux prêts à se réveiller. Et je crois que les persécutés eux-mêmes n'éprouvent pas de sentiment vindicatif : jueste une "peine à vivre". Seules les générations suivantes créent le mythe. Peu d'Algériens ont lu "La question" d'Henri Alleg, peu de Juifs ont lu "Si c'est un homme" de Primo Levi : parce que la réalité des douleurs et des cauchemars que l'on vit brouille les idées dont on rêve...

Chère Pom,
Tu me rappelles une certaine Fléa : mais elle ne bégaie pas ;)))))

Cher Tony,
J'avais oublié à quel point nos discussions étaient frontales : elles me manquent ;))) Je te dirai tout de même que certaines situations nécessitent une action de l'état, au titre de la non-assistance à personnes en danger. Les rapts parentaux, par exemple, qui durent depuis plus de vingt ans. Pour d'autres, comme "l'affaire du foulard", une certaine circonspection s'impose pour qu'on ne substitue pas des idées manichéennes à une réalité qui exige le pragmatisme. En clair, ni blanc ni noir : zébré, dans ce cas ;))
Sinon, les vacances ont été pluvieuses (pauvre Belgique) mais agréables : vive le farnienente ! Et pour toi, la vie est toujours un film ? ;))

A bientôt.

Écrit par : Ubu | 03/09/2005

Persécutés et contents (enfin, pas trop fâchés) ? Bien alors, vive le syndrôme de Stockholm! ;) ;) ;)

Écrit par : Armand | 03/09/2005

Les impies sacrilèges! Cher Ubu,
J'ai oublié de te raconter une anecdote...
Autrefois, les anglais avaient de vaillants soldats aux Indes.
Certains étaient musulmans, d'autres croyaient aux vaches sacrées.
Il fallait graisser régulièrement les fusils avec de la graisse de porc ou de boeuf (les autres animaux étant trop onéreux ou inutilisables).
Que faire pour ne pas choquer les religieux?
La solution géniale fut d'importer directement d'Angleterre, sans mentionner l'animal utilisé.
Comme quoi il arrive qu'un défaut d'étiquetage de la composition peut parfois être un bien...
Amitiés.

Écrit par : Armand | 03/09/2005

oui, la vie est un film... mais que d'efforts pour qu'elle ne ressemble pas à un film des frères Dardenne :-))

Écrit par : Tony | 03/09/2005

... Bonne rentrée !!!

Écrit par : paikanne | 04/09/2005

Bon dimanche Cher Tony,
Je ne suis pas certain que tu préfèrerais être la vedette d'un De Palma ;)))

Chère Paikanne,
Bonne rentrée également : vivement le retour en classe ! Cela me permettra de ne plus écouter que d'une oreille discrète les fadaises ministérielles ;)

A bientôt.

Écrit par : Ubu | 04/09/2005

je suis sûr que les vedettes d'un De Palma sont mieux payées... car si l'argent ne fait pas le bonheur...pense un peu la misère, lol

Écrit par : Tony | 05/09/2005

Juste une réflexion par l'absurde Je suis un naturiste convaincu et j'organise toute ma vie autour. Croyez-vous qu'on me laisserait aller à l'école nu comme ver en respect pour mes convictions ? J'en doute ... ;-)

Écrit par : BlogMan | 07/09/2005

Les commentaires sont fermés.