05/11/2005

Incertitude.

Déjà, à la naissance  -que dis-je, il n'était même pas encore né, justement - il avait hésité à venir au monde : après une fausse alerte du côté de ses huit mois, sa mère en accoucha enfin après neuf mois et demi d'intenses atermoiements. Il pleura brièvement mais se plongea bientôt dans cette hébétude qui ne le quitterait plus.
 
Son enfance passa tranquillement : bien sûr, il laissait filer les ballons et fut le plus mauvais passeur que les équipes de foot, de basket ou même de hand-ball aient connu. Il pratiqua quelques sports de combat : ses adversaires perdaient patience en attendant des coups qui ne venaient jamais. Il les désarmait littéralement, même si certains soupconnaient une tactique sournoise. En fait, il voulait simplement se faire oublier.
 
Il poursuivit ses études, brillamment, même si ses idées était originales. Ses bafouillements, ses rougeurs amenaient à le sous-estimer mais là encore, ceux qui prétendaient contrer les audacieux concepts qu'il présentait en s'excusant se retrouvaient si énervés qu'ils ne pouvaient poursuivre leur propre raisonnement. Pire encore, ils se rendaient compte avec effroi que leurs propres idées étaient déjà entachées de ses réflexions à lui, et s'en trouvaient huilées et assouplies. Quelques regards soupçonneux subsistaient mais noyés dans des torrents de stupéfactions. En fait, notre pays vécut l'âge d'or inattendu dans l'histoire de ses idées, avec ces philosophes qui se mettaient tous à hésiter, ces scientifiques qui balbutiaient, ces linguistes qui remettaient en question leurs propres théories en mimant des gestes d'impuissance.
 
Cet état de fait ne pouvait être ignoré des politiciens, tant on sait qu'ils aiment à se reposer dans l'alma mater en prétendant y exercer leurs idées. On l'approcha donc pour se présenter aux élections : on crut disposer de ce candidat idéal que l'on attendait tant, un fantoche manipulable mais qui s'attirerait les faveurs de l'électeur. Lors de sa campagne, ses plus proches collaborateurs le raillaient ouvertement, se moquant des tentatives désespérées de ses successifs conseillers en communication pour l'amener à articuler un discours qui s'impose. Ses prestations télévisuelles auraient dû détruire son image. Et pourtant, les spectateurs, moqueurs au début eux aussi, se prirent vite de sympathie pour lui et même ses adversaires, vieux routards de la politique, se montrèrent déconcertés...
 
Son record de voix de préférences le désignait nommément pour devenir le président de cette petite république. Le pays ne connut plus de crise majeure : les conflits sociaux n'avaient plus de sens, tant les représentants syndicaux et patronaux se retrouvaient à l'unisson de bégaiements hésitants ; les autres partis politiques ne parvenaient à prendre en défaut sa manière de gouverner puisqu'ils devaient reconnaître les indéniables résultats de cette manière de toujours hésiter jusqu'à ce que la décision s'impose à tous, avac une étonnante satisfaction... Il atteignit même les sommets, les sommets et conférences internationales : ce représentant d'un étonnant petit pays favorisa des révolutions douces chez les dirigeants de tous ordres, et bientôt dans leur populations. Son pouvoir d'influence dépassa ce que l'on aurait pu imaginer : la paix régna enfin.
 
Il vieillit doucement et s'éteignit doucement : là encore, il hésita longtemps entre la vie et la mort jusqu'à ce que son décès ne provoque plus de crises de larmes mais juste un sourire attendri sur les lèvres de tous ceux qui s'étaient libérés grâce à lui.
 
Les peuples du monde entier et leurs dirigeants, certains de bon gré tandis que d'autres se forçaient encore mais ne pouvaient que céder à la masse de tous leurs concitoyens, lui rendirent plus qu'un hommage : plus jamais l'humanité n'eut à connaître quelque pouvoir que ce soit. Elle avait appris à hésiter.

19:29 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (10) |  Facebook |

Commentaires

J'ai longuement hésité... Cher Ubu,
J'ai longuement hésité avant de t'envoyer un commentaire.
Maintenant, je me demande si je vais oser mettre ce que je pense intimement, mes voeux les plus chers: tu m'as fait me poser des questions au sujet de l'opportunité d'écrire quelque chose de sensé!
En effet, il se pourrait que tu me lises et me juges sur mon écrit...
Trève de tergiversations, droit au but, je te le dis quand même: bonne soirée!
Amitiés.

Écrit par : Armand | 05/11/2005

... je ne disparais pas... j'évolue simplement... ;-)

Écrit par : carpe diem | 05/11/2005

ciel! ça me fait penser à l'histoire de cet incertain qui évidemment ratait tout ce qu'il faisait.
Un jour, il a voulu se tuer. Et il s'est raté!
Quand il poussa son dernier soupir, comme il n'était pas sûr de lui, il en poussa encore un autre, puis un autre,etc.
Pour finir, on l'a enterré vivant.
Buona domenica.

Écrit par : 1789 | 06/11/2005

ami Ubu je claudiquais par là, tout simplement...;-)
beau Dimanche

Écrit par : fun | 06/11/2005

Salut ;-) Bien le bonjour a toi aussi, casi homonyme :-)

Écrit par : uBu | 06/11/2005

Après moultes hésitations ;)) Cher Armand,
Supension du jugement :))))

Cher Carpe Diem,
A lire ta nouvelle mouture, alors ;))

Cher 1789,
Sans hésitation, je souscris à cette indécision perpétuelle : à condition qu'on me laisse hésiter longtemps sur ma forme d'enterrement, d'immersion ou d'incinération. A moins que je finisse par ne pas décider de mourir ? ;))

Cher uBu,
Donc, rebonjour ! Désolé de na pas avoir de voiture : j'aurais sans doute apprécié une coccinelle ! ;)

A bientôt ;)

Écrit par : Ubu | 06/11/2005

ti bonjour la photo superbe ,,, melancolie d'automne dans ton texte ?

Écrit par : zelda | 08/11/2005

Je te remercie mais... elle n'est évidemment pas de moi, la photo ;) Je l'ai trouvée sur ce site, que je te place en lien : la photo est de Philippe Lim
Sinon, juste de la mélancolie douce ;)) Ce doit être le brouillard :))
A bientôt

Écrit par : Ubu | 08/11/2005

Hésitation Hésiter, indécision, balancement, ...
C’est contraire à la loi de gravitation universelle.
La journée s’ouvre patriotique et lundi Ubu fera face aux « jeunes »... va-t-il hésiter ?
Qui sommes-nous d’avoir inventé une société où il y a des « jeunes » et des autres ?
Heureusement, je me suis regardé dans le miroir avant de me raser : Je suis jeune.

Écrit par : Xian | 11/11/2005

.... Je passe
J't'embrasse...
Je sors...
;-)

Écrit par : Fléa... | 11/11/2005

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