12/11/2005

N'oubliez pas le portier...

C'était la fête ce mercredi dans notre école : une fête organisée dans notre école par des élèves de rhétorique. Entre danse et karaoké  - ouch, Céline Dion et Beyonce chantées à voix haute pendant une après-midi, et j'ai mes pulsions homicides qui reviennent - , mes chères petites têtes ont assuré : aucun problème dans la salle, tout était bien géré par les organisateurs.
 
Par contre, à l'entrée, un éducateur et moi jouions les pit-bulls de service : il est toujours étonnant qu'une fête strictement scolaire, avec un affichage restreint à l'école elle-même soit connue dans le quartier... Pour des raisons de sécurité, d'assurances et de sérénité, seuls les élèves des trois années du supérieur inscrits dans l'école étaient admis : ce qu'il a fallu expliquer longuement à des jeunes  - et même très jeunes gens - qui ont perdu deux heures au moins à attendre un improbable changement d'avis des deux très méchants portiers qui les refoulaient avec le sourire. "Sans haine ni violence", comme aurait dit un de mes collègues avec un petit sourire sarcastique... Ce qui est amusant, ce sont les tentatives un peu idiotes de ces petits jeunes (certains ne devaient pas avoir fini l'école primaire !) qui ont essayé de convaincre des collègues qui passaient, les élèves qui organisaient, d'autres élèves : le pape serait passé qu'il aurait eu droit, lui aussi, à son petit discours avec regard de chien battu... Nous avons dû mettre fin à leur attente infructueuse lorsque l'un d'entre eux s'en est pris, sans succès d'ailleurs, à certaines de nos élèves qui sortaient : celles-ci lui ont d'ailleurs répondu vertement...
 
Tout ceci pour rappeler quelques vérités toutes simples mais parfois oubliées : il reste des jeunes "allochtones"  - je rappellerai qu'une vingtaine au moins de nationalités coexistent pacifiquement dans notre établissement -  qui désirent pouvoir vivre des instants de sérénité, loin d'un quartier où les agressions verbales ou physiques restent la déplorable norme, même si elles sont l'expression d'une minorité vagissante. C'est ce que nous essayons de leur assurer au quotidien, dans notre école, ce qui nous permet d'aborder les sujets qui, sous d'autres cieux pas vraiment lointains, fâcheraient, avec le calme qui sied à une discussion courtoise où chacun essaie de ne plus s'encombrer de ses préjugés et de ses caricatures.
 
Je peux m'affirmer Juif sans entendre des imprécations qui fleurent l'antisémitisme quotidien ou encore athée sans m'entrendre condamner à l'enfer. Je peux leur parler de leur look de voyou sans me prendre une chaise sur la tronche ou évoquer l'improbable attentat que fomenterait le Oussama de ma classe, "à bicyclette et contre la Tour du midi", sans me voir victime d'une fatwa... Bref, nous pouvons poursuivre le dialogue le plus loin possible parce que nous avons imposé le respect des règles scolaires, sans transiger sur leur application mais en acceptant de les expliquer et en rappelant leur nécessité pour un fonctionnement d'une institution qui peut persévérer dans leur intérêt. Leur permettre de se construire plûtôt que de s'enfermer dans des slogans prétendûment robinhoodesques, qui servent de cache-misères à la frustration de la stagnation : c'est le principe qui marche, en tout cas dans mon école...
 
Evidemment, la réalité quotidienne du quartier ne s'embellit pas outre mesure et les galères existent toujours, quand une élève se fait agresser par des Tchétchènes parce qu'elle est russe ou quand une autre vit sous la menace d'une expulsion, mais nous parvenons à trouver nos moments de respiration, de plus en plus nombreux et, en fin de compte, conséquents... Sans doute parce que nous essayons de préserver l'école comme un sanctuaire  - pas une garderie, par pitié -  mais qui ouvre sur de nouveaux horizons...
 
En espérant qu'elle puisse se maintenir dans ce confort de fonctionnement...

12:19 Écrit par Ubu | Lien permanent | Commentaires (5) |  Facebook |

Commentaires

Tolérance... éventuellement par la force! Cher Ubu,
Ton intervention me fait me demander si, pour devenir "éducateur de rues", il ne faudrait pas un minimum d'autorité (pour lequel un physique dissuasif est un plus) et être responsable de son travail...
Un animateur de rue doit animer et, en aucun cas, être complice, même passif, d'actes délictueux.
Tu te souviens de l' "éducateur" qui n'avait fait aucun geste pour empêcher un prisonnier de s'enfuir "car ce n'était pas dans ses attributions".
Quand on est motivé et a un sens des responsabilités, on fait des miracles: deux personnes ont suffi pour que ton école reste un hâvre de paix et de tolérance!
Amitiés (et respect!).

Écrit par : Armand | 12/11/2005

Ah bon;Et vous adoptez parfois temporairement des réfugiées dalmachiennes?
Pour une retraite d'une semaine, allez siouplé, Msieu, rien qu'une semaine...

Écrit par : Cruella | 12/11/2005

... Ca fait du bien de lire des lignes qui dégagent un certain optimisme...

Écrit par : HL | 15/11/2005

M'enfin... Le téléphone arabe, tu connais pas ? Et le tam-tam ?
Amitiés.

Écrit par : rhadamanthe | 15/11/2005

Ecole citadelle N'oublie pas d'ajouter, mon Cousin, que sans haine ni violence, on a fini par décourager les plus coriaces prosélytes (ou manipulés), les fainéants, etc. (avec parfois un sentiment d'échec, il faut l'avouer) pour arriver à une école avec des classes de juvencelles et juvenceaux "normaux" qui commencent à penser à un autre avenir et un autre horizon que les squares de leurs quartiers !
Si cela continue, notre école va faire tache dans le quartier... mais c'est pour la bone cause.

Écrit par : Votre Cousin | 17/11/2005

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