10/07/2006

Un envoûtement ?

 

Il doit y avoir un brin de sorcellerie là derrière : enfin, lorsque je dis derrière, je n'évoque malheureusement pas les atouts postérieurs de demoiselles sautillantes qui voudraient nous convaincre que leur filet de voix coule de source, comme si leur gymnastique n'avait pour origine les conseils avisés d'un producteur en recherche de la rentabilité maximale. Et puis de toutes façons, j'ai déjà évoqué ces chanteuses à regarder, volume coupé de préférence. N'est pas Alison Moyet qui veut : et vous ne pensiez tout de même pas que j'allais laisser filer mon post précédent.

 

Au fond, on peut toujours trouver de pires occasions de râler quand, comme moi-même, on s'écarte des phénomènes de foire médiatique à longueur d'année pour replonger avec circonspection - et avec la perplexité de l'ancien bébé qui se demande encore s'il choisirait la tétine ou le téton, angoissant dilemme déjà révolu -  dans ces émissions à haut potentiel culturel où la recherche du point G constitue, me dit-on, l'essentiel du suspens : alors que je sais depuis toujours que ce dernier devrait se situer entre les points F et H, tant la nature est bien faite, et certaines encore mieux que d'autres... Bref, le type de télévision qui vous ferait adorer tous ces ahuris qui jouent à aller chercher la baballe et frétillent de tous leurs membres  - les shorts ont parfois de ces surprises - lorsque la baballe en question retourne sagement dans sa cage...

 

Là où ces sports spectaculaires rejoignent, dans la crétinerie confite, les exhibitions saumâtres de la télé réalité, c'est dans ce dolorisme expiatoire, cette exhibition de la douleur qui rendent la performance intéressante. L'événement ne se crée que sur une souffrance, effective ou supposée et nous adorons voir les brimades, comme si ces misères, bien factices, nous égaraient loin des peines à vivre bien réelles. Le spectacle, avec toutes ses prises de distance, avec tout son decorum, plante ses exemples comme autant de crocs dans notre espace de cerveau disponible. Mieux, il va même jusqu'à justifier nos bobos sans conséquence et à nous permettre d'en parler à loisir, au gré du sadisme de l'interlocuteur et du masochisme de ces fameux témoins, qui se falsifient d'eux-mêmes.

 

Loin de là, il y a ces réalités pénibles, ces instants où la souffrance devient légitime en soi, ces douleurs qui continuent à suinter comme des vraies plaies, et non comme ces blessures aux cicatrices d'autant plus esthétiques qu'elles manquent décidément de profondeur. Ces plaies, permanentes, il nous faut apprendre à les vivre parce qu'elles font partie de nous, quand bien même elles nous seraient insupprotables. Elles constituent notre personnalité, au-delà de nous mêmes, mais ne seront jamais un de ces spectacles où l'animateur intrusif transforme ce qui nous reste personnel en aventure commune. Elles ne sont pas dignes d'une exhibition : nous valons mieux que cela.

 

Nous cédons parfois à l'envoûtement de la peine : comme si la compassion tenait lieu de sympathie. Mais nous confondons notre pitié, ce complexe de supériorité, avec la simple humanité qui pourrait encore nous faire ressentir une émotion personnelle, qui ne soit pas un stéréotype, pour un individu,  malgré ce qu'il a vécu et non parce qu'il l'a vécu.  

 

Si ma voisine était une sorcière, je me garderais de la dénoncer, de crainte de la voir exhibée au pilori de nos regards incompréhensifs : parce que le spectateur se gorge tant du spectacle, s'y réfère tellement qu'il ne désire y voir que le reflet de sa propre cruauté dans des larmes de mauvaise comédie. Et ses désirs d'expiation l'emportent sur la simple humanité.

 

Parce qu'il y a davantage de juges que d'amis...

 

 

13:45 Écrit par Ubu dans Chroniques | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : douleur, jugement, spectacle |  Facebook |